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Full text of "Le capitalisme dans le monde antique, études sur l'histoire de l'économie romaine;"

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LE  CAPITALISME 


DANS 


LE  MONDE  ANTIQUE 


OUVRAGES   DU   MÊME   AUTEUR 

Le  professioni  di  legete  nei  documenti  medievali  italiani  {Id.,  voi.  II,  1884). 

La  scuola  nonantolana  di  diritto  f/d.,  voi.  Vii,  1881). 

La  legislazione  di  Francesco  III  d'Este  (7d.,  serie  IV,  voi.  IX,  1898). 

I  titoli  al  portatore  nella  storia  del  diritto  italiano  Bologna,  Zanichelli,  1883. 
L'assicurazione  e  il  cambio  raaritimo  nella  storia  del  diritto  italiano.  Id.,  1884. 
Gli  statuti  inediti  di  Riraini.  Ancona  1880. 

La  politica  dell'esercito  imperiale  in  Italia  nel  1526  e  il  Sacco  di  Roma  {Arch. 

Veneto,  XVI  e  XVII,  1878). 
Die  Vaticanische-Glosse  zum  Brachylogus  (Zeitschrift  d.  Savigny-Sttftung 

fur  Rechtsgeschichle,  IV  Roem.  Abtli.,  1883). 

II  diritto  di  guerra  secondo  gli  antichi  giuristi  italiani.  Camerino  1884. 

Le  giurisdizioni  speciali  nella  storia  del  diritto  italiano  :  I.  Giurisd.  patrim. 
Modena  1884. 

Id.  II.  Storia  delle  Immunità,  delle  Signorie  e  giustizie  delle  Chiese  in 
Italia  {Atti  e  Memorie  della  Deput.  di  Storia  patria  dell'Emilia,  serie  III, 
voi.  V  et  VI,  Modena  1888). 

11  metodo  storico  nello  studio  del  diritto  civile  {Gire,  giuria. ^XV!,  Palermo 
1885). 

L'epigraûa  giuridica  {Id.,  XVII,  1886). 

La  dottrina  degli  atti  meramente  facoltativi  {Id.,  XVIII,  1887). 

lusiurandum.  de  calum.nia  nel  suo  svolgimento  storico.  Palermo  1888. 

I  libri  giuridici  nelle  biblioteche  medievali  [Rivista  ital.  di  scienze  giuri- 
diche, II,  1886). 

La  responsabilità  dell'erede  e  della  famiglia  nel  delitto  del  defunto  (id.,  II, 
1886), 

La  pubblicità  nella  vendita  secondo  gli  antichi  diritti  {Id.,  XVIII,  1895). 

La  dottrina  dei  padri  della  Chiesa  intorno  alla  schiavitù  (/d.,XXIX,  1899). 

La  casa  e  la  sua  inviolabilità  in  Italia  dopo  il  secolo  XIII  {Onoranze  a  F. 
Serafini,  1892). 

I  politici  italiani  della  controriforma  1550-1700  {Archivio  di  dir.  pubblico, 
Palermo,  1892). 

Le  rappresaglie  nei  Communi  ital.  {Id.,  1895)  :  Sopra  la  legge  delle  guaren- 
tigie {Id.,  1894). 

Diritto  monetario  italiano  {Enciclop.  giurid.  ital.,  voce  Moneta). 

Cavalleria  —  Composizione  —  Consolato  di  mare  —  Decime  —  Eribanno  — 
Foro  ecclesiastico  —  Fueros  —  Seminari,  nel  Digesto  Italiano,  Torino. 

I  pagamenti  a  rate  nei  contratti  di  vendita  {La  Scienza  del  diritto  privato, 
Firenze  1893). 

Aforismi  giuridici  [Scuola  positiva,  Napoli  1891-92). 

I  masuirs  del  Belgio  e  l'origine  delle  proprietà  comunali  in  Europa  {Id.). 

II  lavoro  delle  donne  e  dei  fanciulli  nel  diritto  moderno  {Id.). 

Il  progetto  di  legge  agraria  per  la  Sicilia  {Riforma  sociale,  1894  e  Filangieri, 

1894).  —  Vhomestead  in  Europa  e  in  America  {Riforma  sociale,  1894). 
Gabellotti  e  contadini  in  Sicilia  {Id.,  1894).  Inchieste  sulla  Sicilia  (/d.,  1896). 
Le  otto  ore  di    lavoro    in   Europa   (Id.).   Il   Codice   civ.    tedesco   e   le   classi 

operaie  (Id..  1896). 
La  riforma  dell'istruzione  superiore  {Id.,  1901). 
Le  latifundium  sicilien  (Devenir  social,  1895).   La  nationalisation    du   sol   en 

Allemagne  {Id.,  1896). 
La  teoria  storica  di  Marx  {Rivista  die  Sociologia,  1895). 
Miscellanea  di  legislazione  estense  (Riv.   di    storia    e    filos.    del    diritto,    I, 

Palermo  1897). 
La  capacità  giuridica  delle  donne  a  Genova  nei  secoli  X  e  XI  {Id.,  1897). 
Uso  della  Lombarda  presso  i  glossatori  {Studi  giuridici  dedicati  a  Schupfer, 

Ad  Roih.  de  fegangi.  Studio  sul  furto  secondo  le  leggi   gemi.   (Onoranze   a 

Pepere,  1900).  ^^ 

Le  lotte  fra  pastori  e  agricoltori  (Rivista  ital.  di  sociologia,  l,  Roma  1808). 
Gli  esordi  dell'agricoltura  {Id.,  III).  Il  villanaggio  in  Sicilia  e  la   sua   aboliz. 

(/d.,  VI,  1902).  V  ^  66 

Sulla  distribuzione  della  proprietà  fondiaria  in   Italia  al    tempo   dell'impero 

rom.  {Id.,  1899). 
Il    diritto    (li    guerra    all'epoca  dei   Comuni    {Mem.   d.  Accad.  di  scienze  ài 

Palermo,  111,  1893). 
Contributi  alla  storia  economica  d'Italia  :  I.  Stato  e  popolazione  d'Italia  nel 

medio  evo  {Id.,  V,  1899). 
Contributi    ecc..    II.    Città    e    campagne   prima  e  dopo  il  mille  {Giornale  d. 

scienze  naturali  ed  econ  ,  XX,  Parlermo  1901), 
I  difetti  sociali  delle  leggi  vigenti  di  fronte  al  proletariato  e  diritto  nuovo. 

Palermo.  1906.  od       b  y 

Manuale  di  storia  del  diritto  italiano,  5  ed.  Torino,  1906. 


-Vb 


BIBLIOTHÈQUE   INTERNATIONALE    D'ÉCONOMIE   POLITIQUE 
publiée  sous  la  direction  de  Alfred  Bonnet 


LE 


CAPITALISME 


DANS  LE 


MONDE  ANTIQUE 


ÉTUDES  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  ROMAINE 


AR 


Gf  SALVIGLI 

PROFESSEUR    A     l'UNIVERSITÉ     DE     NAPLES 


Traduit  sur  le  manuscrit  italien 

PAR 

Alfred   BONNET 


HOI- 


PARIS  (5«) 
V.    GIARD    &   E.    BRIÈRE 

LIBRAIRES-ÉDITEURS 
16,    RUB    SOUFFLOT   ET    12,    RUE   TOULLIBR 

1906 


A  MES  EXCELLENTS  COLLÈGUES 

M.  Carlo  PADDA 

REGTKUR     DE     l'uNIVERSITÉ     DE     NAPLES 


M.  Francesco  MTTJ 

PROFESSEUR    A   L'UNIVERSITÉ    DE    NAPLES 
DÉPUTÉ  AU   PARLEMENT   ITALIEN 


G.  S. 


INTRODUCTION 


Les  phénomènes  économiques  peuvent  être  étudiés 
scientifiquement  de  deux  façons  :  dans  leur  réalité  objec- 
tive, tels  qu'ils  se  sont  manifestés  dans  l'espace  et  dans 
le  temps,  ou  bien  dans  leur  idéation  subjective,  tels  que 
l'esprit  les  reflète  et  les  exprime,  les  sent  et  les  comprend. 
Chacune  de  ces  deux  études  a  ses  mérites  :  la  première 
explique  le  mode  et  la  raison  d'être  de  ces  phénomènes, 
les  formes  qu'ils  revêtent,  les  lois  qui  les  gouvernent  ; 
la  seconde  s'occupe  des  sentiments  et  des  jugements  qui 
constituent  et  alimentent  la  civilisation  relative  à  la 
vie  économique.  Ce  dernier  genre  d'études  a  été  jus- 
qu'ici le  plus  généralement  suivi  ;  beaucoup  d'excellents 
travaux  nous  renseignent  sur  l'origine,  les  progrès  et 
les  transformations  des  théories  économiques  dans  le 
cours  du  temps  et  dans  les  différents  pays,  de  telle 
sorte  que  la  pensée  des  grands  écrivains,  comme 
aussi,  d'ailleurs,  celle  des  écrivains  de  moindre  im- 
portance, de  l'antiquité  et  des  temps  plus  récents,  a  été 
exposée,  retournée  dans  tous  les  sens.  11  n'y  a  plus 
de  secrets  ni  de  doutes  sur  ce  qu'ont  pensé  Turgot  ou 
Smith,  comme  aussi  nous  connaissons  admirablement 
les  doctrines  économiques  d'Aristote  et  de  Cicéron,  et 
même  des  politiques  chinois. 

Salvigli  i 


INTRODUCTION 


Mais  l'étude  des  faits  économiques  n'a  réalisé  jusqu'ici 
que  de  faibles  progrès  et  il  est  peu  de  points  sur  lesquels 
il  n'y  ait  des  incertitudes  et  des  doutes.  Et  d'abord  ces  faits 
sont  multiples  et  complexes,  et  il  n'est  pas  facile  de  les  dé- 
gager et  de  les  réduire  en  formules  simples.  Tout  ce  qui 
se  réfère  à  la  production,  au  commerce,  au  crédit,  pour  les 
époques  peu  éloignées  de  nous  et  davantage  encore  pour 
les  périodes  lointaines,  se  présente  à  l'observateur 
d'uup  façon  fort  obscure,  qui  empêche  la  vision  nette 
des  liens  qui  rattachent  entre  eux  ces  phénomènes  en 
apparence  hétérogènes,  et  la  mesure  exacte  des  nombreux 
rapports  qui  naissent  et  se  développent  à  l'infini.  Pour 
l'antiquité,  ces  difficultés,  qui  tiennent  à  la  nature  même 
des  phénomènes  économiques,  sont  augmentées  encore 
par  le  petit  nombre  des  documents  :  les  renseignements 
quantitatifs  manquent  presque  complètement  et  les  ren- 
seignements qualitatifs  soni  fragmentaires  et  en  général 
insuffisants  pour  nous  fournir  un  tableau  complet  du  mou- 
vement économique.  De  plus,  dans  les  renseignements 
transmis,  chaque  écrivain  a  déposé  une  partie  de  ses  pré- 
jugés, difîérents  avec  sa  condition  sociale,  son  parti  poli- 
tique, son  système  philosophique.  Par  exemple,  les  écri- 
vains grecs  ont  fait  des  recherches  théoriques  sur  les 
phénomènes  économiques^  mais  toujours  en  les  subor- 
donnant à  leurs  recherches  de  philosophie  pratique  :  ils 
s'occupent  d'éthique  économique  et  non  d'économie  po- 
litique, et  s'efforcent  notamment  de  démontrer  que  la 
félicité  véritable  ne  consiste  pas  dans  la  possession  de  la 
richesse. 

C'est  par  suite  de  cette  insuffisance  des  renseignements 
et  des  études  sur  les  faits  économiques  transmis  par  les 
historiens  ou  inscrits  sur  les  monuments,  que  l'on  n'est 
pas  encore  arrivé  à  établir,  d'une  façon  précise  et  con- 
cordante, à  quelle  phase  de  développement  économique 


INTRODUCTION  ó 

étaient  arrivées  les  civilisations  anciennes,  et  notamment 
la  civilisation  grecque  et  la  civilisation  romaine,  et  si  leur 
économie  différait  de  la  nôtre  et  dans  quelle  mesure. 

On  sait  que  l'histoire  économique  a  été  divisée  en  un 
certain  nombre  de  périodes  par  les  économistes.  Nous  au- 
rons l'occasion  de  voir  quelle  valeur  on  peut  attribuer 
à  ces  classifications.  11  est  certain  que  l'histoire  de  l'évo- 
lution économique  nous  montre  que  chaque  peuple  a  par- 
couru des  phases  très  diverses  et  passé  par  des  états  éco- 
nomiques et  sociaux  très  différents  entre  eux.  Dans  la 
série  de  ces  états  successifs  on  constate  un 'progrès  des 
formes  inférieures  aux  formes  supérieures,  progrès  qui 
s*est  fait  graduellement  et,  parfois,  à  travers  des  périodes 
de  transition  séculaires,  de  sorte  que  l'histoire  de  l'hu- 
manité se  'présente  à  nous,  non  pas  comme  un  mouve- 
ment continu  en  ligne  droite,  mais  comme  un  mouve- 
ment qui  suit  une  courbe  ascendante,  avec  parfois  des 
périodes  de  regrès.  On  peut  constater  ce  mouvement 
dans  la  forme  de  la  production,  dans  les  échanges,  dans 
les  conditions  de  la  répartition  des  biens  et  de  leur  for- 
mation, dans  les  façons  de  satisfaire  les  besoins  maté- 
riels et  immatériels,  dans  la  condition  juridique,  écono- 
mique, sociale  et  politique,  des  classes  inférieures,  en 
un  mot  dans  tout  l'ensemble  de  l'existence  humaine,  en 
tant  qu'elle  est  déterminée  par  les  conditions  écono- 
miques. 

Les  économistes  ont  essayé  de  ramener  la  série  des 
formes  économiques  à  un  certain  nombre  de  phases  dans 
lesquelles  chaque  peuple,  avec  sa  civilisation,  doit  trouver 
place.  En  se  plaçant  au  point  de  vue  de  la  production 
économico-sociale,  certains  ont  émis  l'hypothèse  qu'il  y 
a  eu  cinq  phases  nécessaires  de  l'évolution  économique  : 
état  sauvage,  état  pastoral,  état  purement  agricole,  état 
agricole  et  manufacturier,  état  à  la  fois  agricole,  manu- 


4  INTRODUCTION 

facturier  et  commerçant.  C'est  le  système  de  List,  de 
Roscher  et  de  Levasseur.  En  se  fondant  sur  la  struc- 
ture économique  et  sur  les  formes  et  la  technique  de  la 
production,  Le  Play  et  son  école  ont  reconnu  trois 
phases  principales  :  âge  des  productions  spontanées  — 
—  âge  des  productions  artificielles  —  âge  de  la  pro- 
duction capitaliste.  La  doctrine  de  Marx  et  du  matéria- 
lisme historique  est  tout  entière  basée  sur  l'influence  pré- 
pondérante que  la  forme  de  la  production  a  sur  l'organi- 
sation et  l'évolution  générales  des  sociétés.  Marx  n'a 
pas  proposé  de  classification,  mais  il  adonné  la  clef  d'une 
explication  historique  sur  laquelle  nous  reviendrons. 
D'autres  économistes  prennent  pour  base  de  leur  classi- 
fication des  régimes  économiques,  la  circulation  des 
biens,  comme  De  Greef,  ou  l'instrument  des  échanges, 
comme  lïildebrand  :  on  a  alors  trois  phases,  celle  de 
l'économie  naturelle,  celle  de  l'économie  monétaire,  et 
celle  de  l'économie  fiduciaire  (1). 

Il  faut  nous  arrêter  un  instant  sur  ce  système  parce 
que  nous  aurons  l'occasion  de  nous  y  référer  dansnotre 
étude.  L'économie  naturelle  caractérise  cet  état  de  civi- 
lisation dans  lequel  les  échanges  se  font  en  nature  ;  la 
monnaie  n'existe  pas  ou  bien  elle  n'intervient  que  dans 
un  très  petit  nombre  de  transactions.  Il  n'y  a  pas  de 
commerce  d'échange  entre  les  ditférentes  économies  pri- 
vées. La  production  est  isolée,  la  consommation  immé- 
diate :  chaque  foyer  ou  chaque  groupe  se  suffit  à  lui- 
même,  il  n'y  a  pas  d'économie  urbaine.  L'Etat  lui- 
même  satisfait  à  ses  dilïerents  services  le  plus  sou- 
vent directement,  ou  au  moyen  de  prestations  de  travail 

(1)  llii.DEitHANi),  dans  les  Jalnbilcher fiir  Nationalockonomie  u. 
Slulistili,  II,  18G4.  —  Dk  (ÌHKi.:i.,  Sociologie  économique,  1904, 
th.  iv. 


INTRODUCTION  5 

gratuites  qu'il  impose  à  ses  habitants,  ou  de  ses  biens 
patrimoniaux.   — — -^^' 

Lorsque  la  monnaie  intervient  régulièrement  dans  les 
échanges  comme  mesure  des  prix  et  comme  instrument 
d'échange,  c'est  la  phase  de  l'économie  monétaire. 
Celle-ci  naît  en  môme  temps  que  naissent  les  villes  ;  elle 
se  développe  avec  le  progrès  de  la  division  du  travail  et 
la  différenciation  de  la  production  sociale,  elle  pénètre 
dans  les  économies  domestiques  et  les  transforme. 

Lorsqu'une  grande  partie  des  échanges  se  font  à  cré- 
dit et  qu'une  masse  considérable  de  papiers  de  crédit  ser- 
vent de  substitut  de  la  monnaie,  avec  un  pouvoir  d'achat 
et  de  payement  égal  à  celui  de  la  monnaie,  c'est  la  phase 
de  l'économie  fiduciaire.  La  monnaie  continue  à  être  la 
mesure  universelle  des  prix,  le  moyen  universel  d'échange 
et  le  moyen  légal  de  payement,  mais  beaucoup  d'échan- 
ges sont  des  affaires  à  crédit  et  la  monnaie  comme  instru- 
ment d'échange  et  de  payement  est  remplacée  en  grande 
partie  par  le  papier  de  crédit.  Cette  dernière  forme 
ne  nait  que  lorsqu'il  y  a  un  large  développement  de 
rechange  monétaire  et  que  les  inconvénients  du  trans- 
port et  de  la  circulation  de  la  monnaie  font  désirer  un 
instrument  de  payement  plus  simple.  L'échange  à  crédit 
est  à  l'origine  l'exception,  Teffet  de  l'impossibilité  mo- 
mentanée de  se  libérer,  c'est  un  résultat  du  besoin  et 
non  pas  de  la  connaissance  de  son  utilité. 

Nous  pouvons  rapprocher  de  ce  système  celui  de  Bû- 
cher qui,  dans  un  ouvrage  sur  les  origines  de  l'éco- 
nomie politique,  divise  l'histoire  de  l'humanité  en  trois 
phases  :  celle  de  l'économie  domestique  isolée,  celle 
de  l'économie  urbaine,  et  celle  de  l'économie  nationale. 
Dans  la  première,  chacun  produirait  pour  ses  propres  be- 
soins, sans  avoir  recours  à  l'échange  et  en  consommant 
ce   qu'il  produit.  Chaque  économie  se  suffirait  à  elle- 


Ò  INTRODUCTION 

même,  et  la  division  du  travail  rentre  dans  les  attribu- 
tions du  chef  de  la  famille,  qui  règle  tout  suivant  les  be- 
soins et  la  dignité  de  la  maison.  Dans  la  seconde,  nous 
trouvons  la  division  du  travail,  la  production  spécialisée, 
et  l'échange.  Les  échanges  se  feraient  entre  un  nombre 
plus  ou  moins  limité  de  consommateurs  habituels,  qui 
consommeraient  les  valeurs  acquises  sans  les  céder  à 
d'autres  :  par  conséquent  les  biens  passeraient  directe- 
ment des  producteurs  aux  consommateurs.  Dans  la  der- 
nière période,  la  production  devient  nationale,  etles  biens 
circulent  en  grandes  masses,  et  entre  les  dilïérents  Etats, 
^i  passent  à  travers  diverses  économies  avant  de  devenir 
objet  de  consommation.  Telle  est  la  théorie  de  Bûcher, 
qui  a  été  fort  bien  accueillie  tout  coDime  son  livre  a  eu 
un  véritable  succès,  dû  en  partie  à  la  clarté  de  l'exposi- 
tion et  à  la  simplicité  de  la  théorie  (1).  En  réalité  elle 
est  loin  d'être  nouvelle,  parce  que  non  seulement  elle  re- 
produit des  remarques  incidentes  de  Marx,  d'Engels  et  de 
Schmoller,  mais  elle  trouve  son  point  de  départ  dans 
les  conceptions  générales  de  Rodbertus  (2).  Rodbertus 
n'a  pas  voula  ramener  la  vie  des  peuples  à  des  formules, 
mais  il  s'est  efforcé  de  reproduire  la  réalité  de  la  vie  éco- 
nomique des  Romains,  et  il  a  avancé  cette  affirmation, 
téméraire  à  première  vue.  que  dans  l'antiquité  toute  l'or- 
ganisation était  véritablement  économique,  c'est-à-dire 
basée  sur  la  maison,  sur  la  famille.  L'organisation  éco- 
nomique dans  les  civilisations  anciennes,  notamment 
dans  les  périodes  les  plus  anciennes   du  développement 

(1)  lîucHER,  Bie  EnUtchmg  der  VolksioirtltscJiaft,  l*""  édit.  Tubin- 
gue,  1893,  2«  édit.  1808,  3"  1900  ;  trad.  franc,  Paris,  1900;  trad. 
angl.,  New-York,  1901. 

(2)  Rodbertus,  Untersuchiingen  aiif  dem  Gcbiete  d.  Nationaloe- 
konomie  des  Idass.  Altcrth.,  dans  les  Jahrhûcher  f.  Naiionaloek.  u, 
Statistik,  II,  1864,  pp.  208-268;  IV,  V,  1865;  Vili,  1867. 


INTRODUCTION  7 

de  la  roXi;,  reposait  sur  l'autarchie  de  la  maison,  qui 
avait  entièrement  le  caractère  d'une  économie  naturelle. 
La  monnaie  n'était  pas  nécessaire  pour  faire  circuler  les 
produits,  parce  que  pendant  le  processus  de  la  production 
ils  ne  changeaient  pas  de  propriétaire.  Tout  était  dirigé 
parle  chef  de  la  maison  assisté  de  ses  esclaves, qui  trans- 
formaient les  produits  tirés  des  terres  qui  appartenaient 
à  la  maison,  ainsi  pourvue  parle  travail  de  ses  mem- 
bres, qui  confectionnaient  ses  vêtements,  ses  instruments, 
tout  ce  dont  elle  avait  besoin  ;  elle  ne  dépendait  du 
marché  que  pour  quelques  rares  objets.  La  monnaie 
n'avait  que  le  caractère  de  marchandise.  Rodbertus  attri- 
buait ainsi  à  toute  Tantiquité  le  caractère  de  l'économie 
naturelle,  tout  en  admettant  que,  même  avant  les  inva- 
sions germaniques,  la  monnaie  était  intervenue  dans  les 
échanges.  Ce  qu'il  réservait  à  l'époque  moderne,  c'est  le 
crédit.  Dans  le  monde  romain,  le  caractère  de  l'écono- 
mie aurait  été  déterminé  par  l'autarchie  de  la  maison  et 
d'infinies  économies  isolées,  pour  lesquelles  les  échan- 
ges étaient  superflus,  puisque  tout  pouvait  être  produit 
chez  soi.  Cet  état  de  choses  serait  une  conséquence  de 
l'esclavage  ;  les  riches  ayant  dans  les  campagnes  et  dans 
les  villes  de  nombreuses  armées  d'esclaves  et  demandant 
à  leur  travail  tout  ce  dont  ils  avaient  besoin,  conservaient 
ainsi  une  économie  domestique  qui  ne  vivait  que  de  ses 
produits  sans  avoir  recours  à  l'échange  et  qui  consom- 
mait ce  qu'elle  produisait,  et  cela  même  quand,  en  dehors 
de  cette  économie,  le  commerce  se  fut  développé  et  qu'il 
exista  des  manufactures. 

Il  est  bien  évident  que  les  idées  de  Biicher  coïncident 
avec  les  thèses  de  Rodbertus,  qui  s'est  occupé  spéciale- 
ment du  monde  romain.  Biicher  ne  rappelle  même  pas 
comment  on  peut  en  faire  application  au  monde  ancien, 
mais  sa  pensée  est  claire  là  oii  il  affirme  que  la  troisième 


8  INTRODUCTION 

période,  celle  de  Téconomie  nationale,  dans  laquelle  les 
biens  passent  par  diverses  économies  avant  d'être  con- 
sommés, celle  d'une  économie  organisée  avec  un  com- 
merce richement  développé  et  avec  un  large  échange  de 
biens,  avec  une  classe  commerciale  comme  intermédiaire 
entre  la  production  et  la  consommation  —  que  cette  troi- 
sième période  est  toute  récente,  moderne.  Dans  un  au- 
tre ouvrage,  où  il  critique  ceux  qui  prétendent  que  le 
monde  grec  a  connu  la  grande  industrie  et  les  échanges 
internationaux,  il  écrit  que  le  régime  économique  des 
échanges,  fondé  sur  la  circulation  proprement  dite,  est 
d'origine  récente,  qu'il  remonte  à  la  formation  des 
Etats  modernes,  et  Bûcher  répète  que  les  deux  régimes 
précédents  sont  celui  de  l'économie  domestique  fermée 
dans  lequel  le  producteur  et  le  consommateur  se  confon- 
dent, où  les  biens  sont  consommés  dans  l'économie  qui 
les  produit,  et  celui  de  l'économie  urbaine  où  on  travaille 
pour  une  clientèle  locale  et  connue  d'avance,  où  les  biens 
produits  passent  directement  du  producteur  au  consom- 
mateur. Athènes,  même  dans  les  périodes  de  sa  plus 
grande  richesse,  n'a  pas  dépassé  cette  seconde  période, 
celle  de  l'économie  urbaine,  et  la  Grèce  tout  entière  est 
restée  à  la  première  période  (1). 

Toutes  ces  phases  de  développement,  même  si  on  ne 
les  considère  pas  comme  des  phases  consécutives  dans 
lesquelles  l'historien  doit  faire  rentrer  la  vie  économi- 
que de  tous  les  peuples,  et  malgré  toutes  les  réserves  de 
l'auteur,  ontparu  à  plus  d'un  artificielles  et  peu  conformes 
à  la  réalité  historique.  La  plupart  des  critiques  ont  été 
tirées  du  moyen  âge  allemand  et  de  l'époque  moderne. 


(1)  Festgabeii  fur  A.  Schaeffle  zur  LXX  Wiederkehi'  seines  Geburs- 
<ar/es,  Tubingue,  1901.  Cf.  Bììcher,  Entstehung  d.  Volkswirthschafty 
!'•  édit.,  p.  14  ;  2«  édit.,  p.  57. 


INTRODUCTION 


En  ce  qui  concerne  l'antiquité,  la  théorie  de  Biicher  (1) 
était  en  contradiction  avec  Topinion  courante,  à  ce  qui  est 
tenu  pour  vrai  d'après  les  historiens  les  plus  illustres.  11 
nous  faut  d'ailleurs  faire  remarquer  que  les  dissentiments 
sont  grands  parmi  les  historiens  et  les  économistes  surla 
façon  d'interpréter  la  vie  économique  de  l'antiquité, 
d'expliquer  cet  ensemble  de  rapports  économiques  qui 
nous  donnent  la  clef  des  institutions  politiques,  juridi- 
ques et  sociales. 

Pour  les  économistes,  l'antiquité  est,  en  ce  qui  concerne 
la  production  et  la  consommation  des  riqhesses,  tout  à 
fait  différente  de  l'époque  moderne.  Roscher,  qui  a  divisé 
l'évolution  économique  en  trois  stades,  selon  que  sont 
prépondérants  la  nature,  le  travail  ou  le  capital,  écrit  que 
l'économie  antique  n'est  jamais  allée  au  delà  du  second 
stade  et  il  affirme  que  le  capital  n'a  eu  qu'un  développe- 
ment très  faible,  ce  qui  a  constitué  un  arrêt  de  dévelop- 
pement pour  le  crédit  et  pour  les  institutions  qui  s'y  rat- 
tachent :  il  a  une  tendance  à  élargir  le  fossé  qui  sépare 
l'antiquité  des  temps  modernes  (2).  Nous  avons  vu  quel 
est  sur  ce  point  la  pensée  de  Rodbertus  et  de  Biicher  : 
pour  eux, ce  qui  domine  dans  l'antiquité  c'est  l'économie 
du  foyer  basée  sur  l'économie  naturelle,  caractérisée 
par  ce  fait  que  chaque  famille  possédait  les  capitaux  né- 
cessaires à  la  production.  Chez  les  Grecs,  les  Romains, 
les  Hébreux,  les  Egyptiens,  les  peuples  orientaux  en  gé- 
néral, chaque  famille  élait  son  propre  entrepreneur  et 
consommait  ce  qu'elle  produisait.  Schmoller  insiste  sur 


(1)  G.  V.  Below,  dcins  VHistor.  Zeitschrift,n.  s.  vol.  L,  p.  1  et  s. 
—  SoMBART,  Der  moderne  Kapitalismiis,Leì\}zì§,,  1902,  I,  p,  50  et  s. 

(2)  Ueber  das  Verhàltniss  d.  Nationaloek.  zum  klass.  Alterthum, 
dans  les  Amichten  der  Volkswirthschaft  aus  dem  gescJi.  Stand- 
punkte,  Leipzig,  1861,  p.  1  \  Principes  d'économie  politique,  trad. 
Wolowski,  Paris,  1855,  I,  p.  105. 


10  INTRODUCTION 

les  différences,et  Karl  Marx  a  mieux  encore  appliqué  ait 
progrès  industriel,  à  la  formation  du  capital,  à  toute 
l'économie  l'idée  d'un  développement  dans  le  temps. 

Les  historiens,  au  contraire,  ont  la  tendance  à  ne  pas- 
faire  de  différence  entre  l'antiquité  et  les  temps  modernes, 
et  ils  multiplient  les  analogies  à  ce  point  qu'en  lisant 
certaines  descriptions  de  ïlièbes,  d'Athènes,  d'Alexan- 
drie, de  Gorinthe  et  de  Rome,  on  s'aperçoit  vite  qu'elles- 
ont  été  écrites  dans  le  siècle  du  capitalisme,  des  colos- 
sales entreprises  financières,  de  la  grande  industrie  et 
qu'on  a  devant  les  yeux  Manchester  ou  Londres,  Paris 
ou  New-York.  Autrefois  les  historiens  ne  s'occupaient 
généralement  que  des  guerres  et  des  changements  de 
dynastie,  et  le  lecteur  s'habituait  à  croire  que  les  évé- 
nements se  sont  passés  dans  des  milieux  assez  peu  diffé- 
rents de  ceux  qui  l'entourent.  De  nos  jours  ils  s'occu- 
pent également  des  conditions  économiques  et  notam- 
ment pour  les  peuples  méditerranéens  on  tend  à  démon- 
trer qu'ils  avaient  atteint  le  môme  degré  de  développement 
auquel  se  trouvent  les  nations  modernes  les  plus  avan- 
cées. C'est  ainsi  que  Mommsen  soutient  que  les  opéra- 
tions auxquelles  donnent  lieu  les  capitaux  sont  un  héri- 
tage universel  de  la  civilisation  ancienne,  que  le  système 
commercial  adopté  par  les  Romains  avait  été  conçu 
par  les  Grecs,  que  cependant  ceux-là  le  marquèrent 
d'une  empreinte  spéciale  par  suite  de  l'étendue  de  leurs 
opérations  et  que  l'esprit  de  l'économie  romaine  et  son 
caractère  grandiose  se  sont  manifestés  notamment  dans 
une  économie  capitaliste.  Il  compare  Rome  à  l'Angle- 
terre au  point  de  vue  de  la  supériorité  de  la  circulation 
monétaire,  de  la  puissance  des  capitaux,  et  il  voit  dans  la 
grande  immoralité  toujours  inhérente  au  commerce  des 
capitaux  ce  qui  a  rongé  la  moelle  de  la  société  et  de  la  Ré- 
publique, en  substituant  l'égoïsme  absolu  à  l'amour  de 


INTRODUCTION  li 

ses  semblables  et  de  la  patrie.  Rome  est  pour  lui  une 
Babel  financière,  gouvernée  par  une  oligarchie  de  capi- 
talistes (1).  A  la  chute  de  la  République  et  pendant  les 
deux  premiers  siècles  de  l'Empire,  le  capitalisme  grandit^ 
avec  toutes  ses  fièvres  de  spéculation,  avec  la  rage  de 
l'exploitation,  et  s'empara  de  tout,  du  travail  et  de  la 
terre,  de  l'industrie  et  du  commerce,  de  la  banque  et  de 
la  finance,  de  la  vie  publique  et  privée.  La  production 
en  grand  avec  les  esclaves,  les  grandes  compagnies  fi- 
nancières, les  grands  accaparements  commerciaux,  les 
jeux  de  bourse,  l'agiotage,  les  monopole^,  la  puissance 
du  crédit,  telles  sont  les  forces  occultes  ou  visibles  qui 
auraient  tenu  les  fils  de  la  politique.  Derrière  Mommsen 
sont  venus  se  ranger  tous  les  principaux  interprètes  de 
l'histoire  romaine.  Pour  Marquardt,  «  le  régime  capita- 
liste s'empara  du  commerce  et  de  l'industrie.  Artisans, 
marchands,  agriculteurs,  en  subirent  les  désastreux  ef- 
fets »  (2).L.Goldschmidt,le  savant  historien  et  théoricien 
du  droit  commercial,  parle  non  seulement  d'économie  mo- 
nétaire et  d'économie  fiduciaire,  mais  même  d'une  façon 
explicite  de  capitalisme,  de  «  grande  spéculation  capita- 
liste qui  domine  toute  la  vie  économique  romaine  »  (3). 
De  même  le  célèbre  historien  des  mœurs  des  Romains, 
Friedlaender,  tout  en  faisant  de  nombreuses  réserves 
sur  les  exagérations  qu'on  a  commises  au  sujet  du  luxe 
et  de  la  richesse  des  Romains,  fait  reposer  la  vie  sociale 
romaine  sur  le  capitalisme  (4),  et  c'est  là,  on  peut  le  dire, 
l'opinion  de  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  la  société  ro- 
maine (5).  Dureau  de   la   Malle    s'est  montré  plus  ré- 

(1)  Rômische  Geschichte,  I,  8«édit.,  p.  845,  847,  854;  II,  39o. 

(2)  Vie  privée  des  Roinains,  II,  18. 

(3)  Handelsrechtsgcschichte^  p.  60,  65,  70. 

(4)  Mœurs  et  civilisation  de  la  société  romaine,  II. 

(5)  Demetius,  Plautinische  Studien,  dans  Zeitschrift  filr  Rcchtsge^ 


12  INTRODUCTION 

serve  ;  il  n'examine  pas  dans  ses  détails  le  problème,  pas 
plus  que  le  caractère  de  l'économie  romaine, mais  on  peut 
de  certains  indices  conclure  qu'il  ne  veut  pas  la  comparer  à 
l'économie  moderne  et  qu'il  n'attribue  pas  au  capitalisme 
une  grande  importance.  Mais  la  tendance  générale  des 
écrivains  français  et  anglais  a  été  et  elle  est  encore  de 
présenter  la  société  romaine  sous  les  couleurs  adop- 
tées par  Mommsen  (l)  ;  et  en  Italie  les  historiens  les  plus 
récents  ont  transporté  dans  le  siècle  de  César,  et  même 
avant,  ce  qui  caractérise  le  mieux  le  mouvement  écono- 
mique moderne,  et  non  seulement  ils  ont  décrit  une  so- 
ciété gouvernée  par  un  petit  nombre  de  capitalistes,  par 
une  autocratie  toute-puissante  qui  dirigeait  toute  la  vie 
politique,  faisait  mouvoir  à  son  gré  les  leviers  de  l'Etat, 
mais  même  une  vigoureuse  économie  fiduciaire,  un 
système  capitaliste  qui  s'était  asservi  l'industrie  et  le 
commerce,  et  qui  avait  transformé  toute  l'économie  pu- 
blique et  privée  (2).  Mais  celui  qui  a  pris  plus  spéciale- 
ment position  pour  ce  que  nous  appellerons  l'opinion 
commune  des  historiens,  c'est  Edouard  Meyer,  un  des 
plus  célèbres  historiens  de  l'antiquité,  qui  a  soutenu 
énergiquement  que  l'évolution  des  peuples  méditerra- 
néens s'est  faite  jusqu'à  aujourd'hui  selon  deux  périodes 
parallèles,  qu'avec  la  ruine  de  l'antiquité,  l'évolution 
recommence  de  nouveau,  qu'elle  retourne  de  nouveau 
aux  conditions  qu'elle  avait  dépassées  depuis  longtemps. 

schichte,  II,  199.  —  Nitzsch,  Die  Gracchen  iind  ihren  nàchsten  Vor- 
rjanger,  iMl,  p.  176.—  Pernice,  Parerga  VIII.  Die  wirthschaftl.  Vo- 
raussetzungender  rôm.  II.,  Zcitschr.  f.Rechtsgesch.,  1898,  XIX. 

(1)  Economie  polit,  des  Romaim,  1^40.  —  Cf.  Deloume,  Les  ma- 
nieurs (l'argent  à  Rome  jusqu'à  l'empire,2^  édit.,  Paris,  1892. 

(2)  Ferhero,  Grandeur  et  décadence  de  Rome,  Paris,  1905.  — 
Masè-Dari,  Cicerone  e  le  sue  idee  sociali  ed  economiche.  —  Voir 
aussi  les  savants  cli.  v-vii  de  P.  (îuiraud,  Etudes  écon.  sur  VAnti- 
quilé,  1905. 


INTRODUCTION  13 

Pour  lui,  la  disparition  de  l'anliquité  n'est  pas  le  produit 
d'un  bouleversement  extérieur  qui  détruit  tout,  mais 
de  la  désagrégation  intime  d'une  civilisation  complè- 
tement formée,  complètement  moderne  dans  son  essence, 
qui  s'épuise  en  elle-même.  Et  de  cette  idée  claire,  il  passe 
à  une  de  ces  conceptions  de  philosophie  de  l'histoire  si 
chères  à  la  pensée  allemande,  à  savoir  que  la  caractéristi- 
que la  plus  importante  que  l'évolution  moderne  a  em- 
pruntée à  l'antiquité,  c'est  cette  idée  d'universel  qui,  mal- 
gré tout  ce  processus  de  dissolution,  ne  pouvait  être 
perdue  et  qui  revit  dans  l'idée  d'une  Eglise  universelle, 
d'un  Etat  universel. 

En  Grèce,  d'après  Meyer,  l'économie  monétaire  a  dis- 
sous les  rapports  patriarcaux,  et  des  points  de  vue  capita- 
listes se  sont  insinués  dans  l'économie  de  la  grande  pro- 
priété foncière.  Les  prix  du  marché  dépendent  du  grand 
commerce,  de  l'importation  des  produits  d'outre-mer. 
L'argent  est  rare,  les  intérêts  exhorbilants  ;  il  y  a  eu  des 
crises,  comme  on  en  retrouve  pour  les  mêmes  causes  à 
Rome  et  chez  le  peuple  d'Israël.  A  Rome,  Meyer  constate 
la  formation  complète  du  capitalisme,  peut-être  depuis  la 
rédaction  des  XII  Tables  (1),  certainement  dans  les  der- 
niers temps  de  la  République  :  à  ce  moment  tout  est 
attiré  dans  la  sphère  du  capitalisme  et  réglé  par  le  droit 
capitaliste,  qui  bouleverse  les  conditions  de  la  pro- 
priété foncière  et  modifie  les  anciennes  relations  de  vie 
et  d'échange,  en  rendant  plus  mauvaise  la  situation  de 
la  population  rurale.  Puis  vint  la  grande  industrie,  la 
production  sur  une  grande  échelle,  l'accaparement  de  la 
terre  et  des  moyens  de  production  par  un  petit  nombre 
de  détenteurs  du  capital,  qui  dirigèrent  ainsi  toute  la  vie 
de  ce  vaste  empire.  Par  conséquent,  l'antiquité,  d'après 

(1)  Die  Sklavereiim  AUerthum,  1898,  p.  7. 


14  INTRODUCTION 

€6  représentant  des  historiens,  n'offrirait  aucune  diffé- 
rence avec  les  temps  modernes,  au  point  de  vue  écono- 
mique. C'est  une  grossière  croyance  populaire  qui  a  ac- 
crédité la  légende  que  le  développement  historique  des 
peuples  méditerranéens  s'est  fait  d'une  façon  continue  se- 
lon une  ligne  ascendante.  Cette  croyance  trouve  un  ap- 
pui dans  la  répartition  tripartite  de  l'histoire  en  anti- 
quité, moyen  âge,  temps  modernes,  et  comme  on  trouve 
dans  le  moyen  âge  des  conditions  de  vie  très  primitives, 
on  croit  pouvoir  en  induire  des  conditions  encore  plus 
primitives  pour  l'antiquité.  Tout  au  contraire  l'antiquité 
était  de  beaucoup  plus  avancée  que  le  moyen  âge  (l). 

Exposer  les  idées  de  ces  deux  écoles  c'est  poser  la  ques- 
tion que  nous  voulons  examiner.  Nous  rechercherons 
jusqu'à  quel  point  sont  fondées  les  analogies  qu'on  croit 
trouver  entre  la  civilisation  ancienne  et  la  nôtre,  et  nous 
donnerons  au  travail  et  au  capital  la  place  qu'ils  ont  oc- 
cupée, selon  les  temps  et  les  pays.  Il  ne  s'agit  pas  d'éta- 
blir, contre  Rodbertus  et  JUïcher,  que  dans  le  monde  an- 
cien et  précisément  à  Rome,  il  existait  de  /'industrie,  du 
commerce,  du  capital.  Ce  serait  se  faire  la  partie  trop 
belle.  Qui  donc,  si  ce  ne  sont  des  maçons,  des  marbriers, 
des  sculpteurs,  des  charpentiers,  a  élevé  tant  de  monu- 
ments, construit  tant  de  ponts,  tant  de  navires?  A  qui 
doit-on  tous  ces  travaux  d'orfèvrerie,  ces  vases  splen^ 
dides,  ces  belles  armes  qui  ornent  nos  musées,  si  ce  n'est 
à  des  artistes  spécialisés?  Il  y  a  donc  eu  de  l'industrie^  et 
personne  n'a  jamais  eu  l'intention  de  le  contester.  Et 
nous  trouvons  aussi  un  commerce,  qui  reliait  les  parties 
les  plus  lointaines  de  l'empire,  qui  portait  à  Rome  les 
parfums  de  l'Orient,  les  soies  de  Chine,  les  tapis  de  Ba- 


(1)  DicwirtltschaftlichcEntivichelung  des  Altertiiums,  dans  les  Jahr- 
bûcher  f.  Nationaloek.  u.  Statistik,  série  III,  vol.  IX,  1895,  p.  696. 


INTRODUCTION  15 

bylone,  la  pourpre  de  Phénicie,  les  métaux  d'Espagne 
«t  de  la  Grande-Bretagne.  Les  montagnes  abaissées  et 
ouvertes  par  les  Romains,  les  ponts  jetés  sur  les  fleuves, 
laissaient  passer  la  civilisation  qui,  suivant  les  grandes 
routes  militaires,  pénétrait  sur  les  points  les  plus  so- 
litaires, jusqu'au  milieu  des  populations  étonnées  et 
domptées  par  elle  plus  sûrement  que  par  les  armes.  Le 
commerce  romain  rapprocha  les  peuples  et  créa  pen- 
dant trois  siècles,  sinon  l'idée  d'une  patrie  commune, 
au  moins  les  mêmes  intérêts  à  conserver  la  «  paix  ro- 
maine». 

lly  eut  aussi  du  capital.  De  quelque  façon  que  soit 
organisée  la  production,  il  y  a  toujours  des  capitaux  mo- 
biliers. Les  différences  entre  les  diverses  formes  d'or- 
ganisation industrielle  ne  portent  que  sur  la  quantité  de 
ces  capitaux.  Même  dans  l'industrie  domestique,  il  y  a 
les  capitaux  nécessaires  à  la  production  dontla  possession 
■est  concentrée  dans  la  même  famille,  qui  est  son  propre 
entrepreneur  et  qui  consomme  ce  qu'elle  a  produit.  Mais 
ni  la  nature  économique  des  services  des  capitaux  ni  ceux 
de  l'entreprise  ne  sont  changés.  Le  chef  de  famille  ou  la 
personne  qui  dirige  la  production,  tâche  de  disposer  des 
-coefficients  de  fabrication  de  façon  à  obtenir  le  maximum 
d'utilité  :  seulement  c'est  la  famille  entière  et  non  pas  le 
<îhef  seul  qui  ressent  les  pertes  ou  les  bénéfices  des  opé- 
rations. Même  dans  cette  forme  de  la  production,  le  ca- 
pital joue  son  rôle. 

Quelle  est  l'importance  de  cette  industrie,  de  ce  com- 
merce, de  ce  capital  ?  C'est  la  question  que  nous  avons 
à  examiner.  Si  la  fonction  du  capital  est  essentiellement 
la  même  dans  tous  les  systèmes  sociaux  et  à  toutes  les 
époques  historiques,  si  toujours  il  est  simplement  de  la 
richesse  employée  à  la  production  d'autre  richesse^ 
comme  les  conditions  historiques,  juridiques  et  politiques 


16  INTRODUCTION 

dans  lesquelles  il  est  employé  varient  indéfiniment, 
comme  varient  les  formes  techniques  dans  lesquelles 
il  est  incorporé,  de  même  varient  aussi  beaucoup  son 
importance  et  sa  signification. 

Pour  évaluer  la  place  du  capital  dans  la  production 
de  l'antiquité,  et  pour  voir  si  Rome,  par  exemple,  a  at- 
teint dans  son  développement  économique  la  forme  du 
capitalisme,  il  faut  tout  d'abord  nous  mettre  d'accord 
sur  la  signification  de  ce  mot.  Il  nous  suffit  pour  cela  de 
tracer  les  lignes  fondamentales  du  mouvement  écono- 
mique moderne  qui  est  dominé  par  le  capitalisme,  c'est- 
à-dire  par  la  méthode  capitaliste. 

Par  économie  capitaliste  on  entend  ce  mode  de  pro- 
duction qui  se  fait  sous  la  domination  et  la  direction  du 
propriétaire  du  capital.  Ces  circonstances  que  la  posses- 
sion du  capital  est  la  condition  de  toute  production  no- 
table, que  le  travail  sans  le  capital  ne  peut  vivre^  que  le 
capital  n'est  pas  un  bien  que  tous  possèdent  ou  peuvent 
posséder,  que  celui  qui  le  possède  occupe  une  position 
prééminente,  privilégiée  par  rapport  à  ceux  qui  n'en 
possèdent  pas,  sont  autant  de  caractères  saillants  de  ce 
système.  Les  entrepreneurs  sont  à  la  tète  de  la  produc- 
tion :  il  décident  les  genres  de  production  et  la  quantité, 
ils  répartissent  les  ouvriers  selon  les  besoins  de  la  pro- 
duction, ils  règlent  les  prix,  ils  dominent  les  marchés.  Ils 
conduisent  toutes  les  opérations  industrielles  et  commer- 
ciales. De  pl«y,,  les  capitalistes  sont  les  propriétaires  de 
tout  le  produit,  tandis  que  l'ouvrier  ne  touche  que  son 
salaire.  La  production  se  fait  pour  le  compte  et  sous  la 
responsabilité  des  capitalistes,  qui  reçoivent  en  plus  de 
l'intérêt  du  capital  un  profit  industriel.  Le  développe- 
ment du  système  capitaliste  entraine  l'élévation  de  la 
classe  capitaliste,  qui  s'enrichit  des  profits  de  l'industrie 
qu'elle   contrôle  dans  son  propre  intérêt,  et  l'abaisse- 


INTRODUCTION  17 

ment  de  la  classe  ouvrière,  sans  terre  et  sans  capital, 
séparée  ainsi  des  moyens  de  production.  La  grande 
force  du  capitalisme  est  dans  l'accroissement  de  la  ri- 
chesse par  l'accumulation  des  profits.  Cette  accumula- 
tion est  assurée  par  l'appropriation  de  la  plus-value.  L'his- 
toire de  la  méthode  capitaliste  c'est  l'histoire  de  l'appro- 
priation   et  de    l'accumulation    de    la   plus-value. 

Les  conditions  nécessaires  pour  l'existence  et  l'accrois- 
sement du  capitalisme  sont  :  une  classe  qui  a  le  mo- 
nopole virtuel  des  moyens  de  production;  une  classe 
ouvrière  privée  des  moyens  de  production  ;  un  système 
de  production  en  vue  de  l'échange  sur  un  grand 
marché. 

La  science  économique  moderne  a  posé  et  étudié  ce 
problème  :  comment  ont  été  établies  ces  conditions  his- 
toriques, comment  est  née  et  comment  s'est  comportée 
cette  classe  monopolisatrice,  jusqu'à  quelle  limite  ont 
existé  et  agi  dans  la  vie  sociale,  jusqu'à  quelle  limite  ont 
été  possibles  le  monopole,  l'appropriation  de  la  plus- 
value  et  son  accumulation.  Tout  ce  qui  concerne  le  long 
processus  qui  a  amené  dans  les  pays  modernes  le  déve- 
loppement du  capitalisme,  a  été  étudié  :  on  a  montré 
qu'au  moyen  âge  le  paysan  et  l'artisan  étaient  proprié- 
taires des  moyens  de  production  et  qu'ils  produisaient 
pour  leurs  besoins,  pour  ceux  des  seigneurs  féodaux 
et  pour  les  clients  qui  leur  faisaient  des  commandes.  Le 
surplus,  qui  était  envoyé  au  marché,  était  nécessairement 
peu  important  et  techniquement  imparfait.  A  la  fin  du 
moyen  âge,  l'organisation  féodale  tombe  en  ruines,  le 
paysan  est  exproprié,  l'esprit  commercial  s'applique  à 
la  terre,  une  multitude  de  propriétaires  dépossédés  est 
réduite  au  vagabondage  ou  émigré  dans  les  villes.  Le 
prolétariat  moderne  fait  son  entrée  tragique  dans  l'his- 
toire. 

Salvigli  2 


18  INTRODUCTION 

C'est  là  Tessence,  l'histoire  du  capitalisme  moderne. 
Quelle  est  l'essence,  quelle  est  Thistoire  du  capitalisme 
antique  et  plus  spécialement  du  capitalisme  romain,  de 
Rome  où  pendant  quelques  siècles  s'est  concentrée 
toute  la  richesse  du  monde  ancien  connu  ? 


LE  CAPITALISME 

DANS   LE   MONDE   ANTIQUE 


r 


CHAPITRE  PREMIER 


LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE 


Ce  n'est  que  dans  le  courant  du  lu^  siècle  avant  Jésus- 
Christ  que  la  richesse  commença  à  se  montrer  dans  les 
pauvres  masures  qui  entouraient  le  mont  Capitolin,  une 
richesse  sonnante,  qui  augmenta  continuellement  dans 
les  siècles  suivants  et  qui  vint  troubler  les  habitudes  mo- 
destes de  ce  peuple  guerrier  et  agriculteur^  et  en  triom- 
pher. Caton  et  les  historiens  romains  ont  tracé  le  tableau 
de  cet  âge  héroïque  de  simplicité,  époque  de  vertu  qui  ne 
laissait  aucune  place  ni  au  faste  ni  à  la  paresse,  dans 
laquelle  bon  cultivateur  et  homme  de  bien  étaient  syno- 
nymes ;  c'était  le  meilleur  éloge  qu'on  put  faire  de  quel- 
qu'un. On  appelait  encore  mollesse  tout  changement 
dans  les  mœurs  qui  tendait  à  adoucir  la  dure  et  souvent 
atroce  organisation  familiale,  et  luxe  tout  progrès  de  la 
civilisation.  Les  besoins  étaient  peu  nombreux  ;  le  tra- 
vail domestique  y  pourvoyait,  pour  la  pîus  grande  par- 
tie, avec  quelques  produits  industriels  des  Etrusques  et 
d'autres  peuples  voisins  qui  accouraient  aux  foires  qui 
se  tenaient  dans  le  Latium.  Bien  que  Rome  eût  déjà  dé- 


20  cu.    I.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE 

passé  la  période  de  l'économie  naturelle  et  que  les  règles 
de  son  jus  commercii  aient  eu  pour  base  les  échanges  de 
valeurs,  cependant  il  n'y  avait  que  peu  de  place  pour  les 
échanges  et  la  monnaie  était  peu  employée  comme  instru- 
ment de  commerce.  On  vendait  fort  peu  contre  espèces, 
et  la  monnaie  servait  à  solder  la  différence  entre  les  va- 
leurs différentes  des  produits  naturels,  objets  des  tran- 
sactions, ou  pour  le  commerce  de  détail^  et  en  général 
elle  servait  comme  instrument  de  comparaison  pour  les 
mai'chandises  échangées  en  nature.  La  circulation  était 
donc  très  limitée  et  il  n'y  avait  pas  de  grandes  accumu- 
lations pour  servir  à  la  production.  Pour  ces  faibles  be- 
soins suffisaient  les  lourdes  monnaies  en  usage,  de 
transport  si  difficile  que  si  la  somme  à  payer  était  un 
peu  importante,  il  fallait  la  mettre  sur  un  chariot  (Liv., 
ÏV,  60).  Aussi  les  familles  n'en  conservaient-elles  qu'une 
petite  quantité  dans  leur  maison,  ou  chez  les  argentarli, 
comme  réserve  pour  l'achat  des  choses  nécessaires  à  la 
consommation  et  que  ne  fournissaient  pas  les  économies 
familiales.  La  richesse  consistait  en  troupeaux,  capital 
qui  ne  peut  augmenter  indéfiniment  et  qui  est  sujet  à 
dépérir  et  à  subir  des  variations  de  valeur. 

Déjà  au  moment  où  les  Romains  entrèrent  dans  l'his- 
toire, ils  formaient  une  communauté  économique,  so- 
ciale et  politique,  dans  laquelle  on  pratiquait,  bien  que 
dans  une  mesure  restreinte,  des  échanges  et  faisait  des 
actes  de  crédit,  qui  montrent  que  déjà  l'idée  de  crédit 
avait  apparu  de  bonne  heure,  grâce  aux  liens  qui  exis- 
taient entre  voisins.  Môme  pour  les  plus  anciens  temps 
nous  trouvons  certains  faits  qui  rompent  la  symétrie 
des  différentes  constructions  historiques  qui  veulent 
synthétiser  le  développement  progressif  de  la  vie  écono- 
mique des  peuples.  La  formation  même  de  TEtat  montre 
qwe  les  Quirites,  tout  en  étant  essentiellement  des  agri- 


CH.     I.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE        21 

culleurs,   avaient    dépassé    la   phase    dans  laquelle  les 
peuples  se  contentent  de  la  production  isolée  et  où  cha- 
que lamille  tire  directement  de  la  nature,  par  le  travail 
de  ses  membres,  les  moyens  qu'elle  emploie  et  qu'éven- 
tuellement elle  transforme.  Les  éléments  d'où  est  sorti 
l'Etat  romain,  ce  sont  de  primitives  confédérations  do- 
mestiques,  dont  l'union,  imposée  par  la  nécessité  de  la 
défense,  amena  des  conséquences  d'ordre  économique. 
Dans  les  murs  de  la  cité,  les  groupes  domestiques,  bien 
qu'ils  conservassent  toute  l'indépendance  possible,  trou- 
vèrent  également  nécessaire   ou  utile   de  conclure  des 
alliances  ou   associations  permanentes,  non  seulement 
pour  l'échange  des  services^  mais  aussi  pour  l'échange 
des  produits.  Et  ainsi  leur  activité  économique  embrassa 
aussi  la  formation  de  valeurs  d'échange   et  l'échange 
de  ces  valeurs.  Cet  échange  se  faisait  dans  les  marchés 
qui  se  tenaient  tous    les  neuf  jours,  où  travailleurs  et 
agriculteurs  se  rencontraient  pour  échanger  leurs  pro- 
duits  respectifs.  Ceux-ci   achetaient  les  produits    qu'ils 
ne  pouvaient  pas  fabriquer  de  leurs  mains,  les   faux, 
les  charrues,  les  outils  pour  les  travaux  des  champs  et 
les   bijoux  pour  leurs    femmes  ;  ceux-là  recevaient  en 
échange  de  l'huile,  du  vin,  du  blé,  delà  laine.  Généra- 
lement ces  objets  passaient  directement  des  mains   du 
producteur  dans  celles  du  consommateur.  Mais  en  môme 
temps  et  par  suite  de  leur  nature  même,  ces  transactions 
étaient  limitées  et  rares,  parce  qu'il  est  fort  difficile  que 
deux  jugera  de  terre  laissent,  dans  les  économies  do- 
mestiques, du  superflu  pour  les  échanges. 

Les  relations  commerciales  avec  les  cités  voisines 
étaient  rares,  à  peine  quelques  échanges  avec  les  cités 
du  Latium.  On  demandait  certains  produits  spéciaux 
aux  foires  qui  se  tenaient  près  des  temples,  aux  foires  de 
Feronia  en  Etrurie,  à  celle  de  Fregelles  dans  le  pays  des 


22  CH.    i.    LES    COMMENCEMENTS    DE  LA    RICHESSE 

Volsquesou  à  Rome  même,  près  du  temple  de  Diane  sur 
rAventin. 

Il  n'y  avait  pas  seulement  des  échanges  entre  les  di^ 
verses  économies  domestiques,  normalement  ou  aux  épo- 
que des  foires,  mais  aussi,  qu'on  le  remarque,  depuis  les 
temps  anciens,  une  certaine  différenciation  des  occupa- 
tions, c'est-à-dire  des  professions  distinctes.  Il  y  avait 
des  classes    productives   adonnées  à  certains    travaux. 
Cette  différenciation  d'activité  économique  se  retrouvait 
dans  la  division  des  tribus  en  tribus  urbaines  et  tribus 
rurales  (1),  comme  dans  l'existence  d'une  classe  d'arti- 
sans libres,  ouvriers  tanneurs,  drapiers,  teinturiers,  fou- 
lons, etc.  (2).  Bien  que  ces   professions  fussent  en  petit 
nombre,  simples  et  rudimentaires,  leur  existence  montre 
que  les   économies  isolées ,  les  différents  foyers  ne  suf- 
fisaient pas  à  produire  et  à  transformer  tout  ce  qui  ser- 
vait  à  la  vie,  que  par  conséquent  ils    devaient  avoir 
recours  à  l'aide  des  autres,  en    échangeant  avec  ceux-ci 
des  biens  matériels  ou  des  services.  La  plus  ancienne  so- 
ciété romaine  était  par  conséquent  divisée  en  de  nom- 
breuses   classes  fonctionnelles  différentes,  qui  produi- 
saient, sur  la  base  de  la  division  du  travail,  des  valeurs 
d'échange,  c'est-à-dire  des  valeurs  qu'elles  livraient  à 
d'autres   moyennant    une  contre-partie   ou  par  l'inter- 
médiaire de  la  monnaie. 

Dans  le  cours  des  siècles  et  avec  l'extension  des  con- 
quêtes en  Italie,  ces  échanges  augmentèrent,  de  même 


(1)  MoMMSEN,  Droit  public  romain,  yî,  1,  193,204. 

(2)  Voir  les  sources  citées  par  Bûghsenschutz,  Bemerimngen  iie- 
bcr  die  rocm.  Volkswirthschaft  d.  Kunigszeit,  1886.—  YoiGT,Romis- 
clœ  P riv (liai ter lìiiìmer  nnd  Kìdtìirrjeschichte,  dans  le  Handbuch  d. 
Idass.  Altcrth.  Wissensch.,  2«  édit.  1893,  p.  279,  281,  290,  302.— 
Waltzing.  Ëtiides  historiques  sur  les  corporations  professionnelles 
(les  liomainSj  1895,  I,  62. 


CH.    I.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE        23 

que  se  développa  le  travail  professionnel,  sans  que  pour 
cela  fût  modifié  le  caractère  originaire  des  économies 
domestiques,  parce  que  la  vie  était  si  simple  qu'il  suffi- 
sait d'acheter  un  petit  nombre  d'objets,  et  que  les  objets 
ainsi  achetés  restaient  dans  le  patrimoine  de  la  famille, 
se  transmettaient  de  père  en  fils  et  ne  pouvaient  être 
aliénés  qu'avec  des  formalités  solennelles  (1).  Les  groupes 
domestiques  les    plus    puissants    n'avaient  pas  besoin 
d'aides  extérieurs  et  n'y  avaient  recours  qu'en  cas  de 
grande   nécessité,    et  la  volonté  de  se  sulfire,  jointe  à 
une  grande  sobriété  et  parcimonie,  caractérisait  plus  spé- 
cialement les  familles  qui  habitaient  la  campagne  (2). 
Même  alors  l'idéal  de  la  domus  était  de  se  suffire  à  elle- 
même  et  de  subvenir  à  tous  les  besoins  de  ceux  qui  la 
composaient.  Les  femmes  et  les  filles,  assistées  par  les 
esclaves,  filaient,  tissaient,  cuisaient,  moulaient  le  blé, 
préparaient  le  gâteau  traditionnel  ;  les  hommes   se  li- 
vraient à  d'autres  occupations,  aidés  par  les  esclaves  et 
par  les  clients.  Un  petit  nombre  d'esclaves  faisaient  éga- 
lement partie  des  plus  grandes  économies,  et  leur  force 
était  employée,  comme  celle  des  autres  membres  de  la 
famille,  pour  les  travaux  d'utilité  commune.  C'était  en- 
core un  esclavage  doux,  presque  patriarcal,  composé  gé- 
néralement d'esclaves  nés  dans  la  maison,  et  la  diversité 
des  races  n'avait  pas  encore  différencié  les  maîtres  et  les 
esclaves  à  ce  point  que  les  uns  et  les  autres  se  sentissent 
de  nature  différente.  Grâce  au  travail  servile,  chaque  mai- 
son conservait  une  grande  autonomie,  mais   en  même 


(1)  Voir  les  preuves  dans  mon  étude,  La  pubblicità  nella  vendita 
secondo  gli  antichi  diritti,  dans  la.  Rivista  italiana  delle  scienze  giu- 
ridiche, xxvFii,  1895. 

(2)  C'est  à  cela  que  fait  allusion  Yarron,  Rer.  nist.,  ii,  pr.  1. 
«  Viri  magni  nostri  majores  non  sine  causa  praeponebant  rusti- 
cos  romanos  urbanis.  j> 


24  CH.    I.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE 

temps  avait  augmenté  le  désir  d'avoir  recours  aux 
échanges  et  de  profiter  des  produits  travaillés  à  Rome 
ou  importés  par  la  grande  voie  fluviale.  Que  le  travail 
de  spécification  ou  de  manufacture  ne  fût  plus  à  l'époque 
des  Douze  Tables  un  travail  domestique  ou  accessoire, 
mais  que  déjà  certains  produits  spéciaux  fussent  arrivés  à 
être  un  travail  fonctionnel,  si  primitive  que  fut  la  techni- 
que, cela  est  attesté  de  divers  côtés  :  il  était  déjà  distin- 
gué en  professions,  en  métiers.  Il  y  avait  des  artisans  de 
profession  et  des  classes  d'artisans  pour  certaines  bran- 
ches du  travail  manufacturier,  spécialement  pour  le  tra- 
vail  des  métaux  et  du  bois,  et  le  travail  manuel  était 
une  source  libre  de  gain. 

Il  y  avait  également  un  certain  commerce.  Son  heu- 
reuse position  sur  le  Tibre,  non  loin  de  la  mer^  fit  rapi- 
dement de  Rome  un  marché,  le  grand  marché  pour  les 
populations  rurales  voisines  et  pour  les  cités  du  Latium 
habitées  par  des  paysans  et  qui  menaient  une  vie  primi- 
tive. Les  populations  latines,  comme  les  populations  ita- 
liques en  général,  étaient  exclusivement  adonnées  à  f  agri- 
culture et  ce  n'est  que  pour  les  produits  travaillés  qu'elles 
ne  possédaient  pas,  pour  les  outils  de  fer,  qu'elles  avaient 
recours  à  la  ville,  qui  les  leur  fournissait  au  moyen 
d'échanges  en  nature.  Elles  auraient  pu  offrir  beaucoup 
de  blé  et  beaucoup  d'animaux,  mais  elles  n'avaient  que 
peu  d'argent:  aussi  leurs  achats  étaient-ils  peu  nombreux, 
comme  cela  est  vrai  encore  pour  toutes  les  populations 
agricoles,  qui  sont  de  mauvais  acheteurs.  C'est  pour  cette 
raison  que,  tout  en  ayant  autour  d'elle  un  territoire  vaste, 
mais  habité  par  des  populations  vouées  à  l'agriculture, 
Rome  ne  devint  pas  une  ville  commerçante  comme  Car- 
Ihage  ou  Corinthe,  ou  un  centre  de  production  comme 
Alexandi'ie,  et  resta  au  contraire  une  cité  latine  surtout 
agricole.  Elle  ne  fut  pas  l'objet  d'une  grande  demande  de 


CH.    I.    LES    COMMENCEMENTS    DE  LA    RICHESSE         Zo 

produits    fabriqués,  qui  aurait  donné  naissance  à  une 
nombreuse  classe  d'ouvriers  et  de  marchands. 

11  y  avait  donc  un  certain  commerce,  mais  ses  pro- 
portions étaient  restreintes,  il  n'y  avait  pas  une  vigou- 
reuse classe  de  marchands  indépendants.  Tout  ce  qui 
n'était  pas  vente  au  détail  et  petit  colportage,  était  dans 
les  mains  des  patriciens,  c'est-à-dire  des  chefs  des  éco- 
nomies rurales  les  plus  puissantes,  des  maisons  les  plus 
importantes,  qui,  dans  leurs  ateliers  domestiques  et  avec 
l'aide  des  esclaves,  préparaient  et  transformaient  les 
produits  de  leurs  terres,  les  travaillaient  pour  la  vente 
ou  achetaient  sur  d'autres  marchés  ce  qu'ils  ne  possé- 
daient pas.  C'étaient  les  mêmes  groupes  domestiques 
qui,  sans  perdre  leur  nature  propre  et  sans  modifler  leur 
composition  intérieure,  ajoutaient  à  leurs  précédentes  oc- 
cupations de  nouvelles  fonctions,  perfectionnaient  leur 
organisation  économique.  Les  pères  de  famille,  les  chefs 
des  économies  domestiques  trouvaient  que  le  superflu 
des  produits  pouvait  être  utilement  employé,  échangé, 
que  les  bras  inoccupés  pouvaient  être  occupés,  que 
d'autres  sources  de  richesse  pouvaient  naître.  C'est  ainsi 
qu'ils  concentrèrent  certains  genres  de  manufacture  et 
de  commerce  ou  tout  au  moins  qu'ils  empêchèrent  de  se 
développer  des  organes  séparés  pour  des  buts  écono- 
miques spéciaux. 

Tout  affluait  à  la  maison  {domus),  tout  le  mouvement 
économique  en  dépendait.  C'est  pour  ces  raisons  que, 
dans  l'ancienne  langue  latine,  domics  avait  une  signifi- 
cation beaucoup  plus  large  et  plus  complexe,  tout  comme 
le  fait  a  été  constaté  pour  d'autres  anciennes  langues 
italiques,  dans  lesquelles  ce  mot  signifiait  la  tnbu,le  tem- 
ple, la  famille,  l'atelier,  la  propriété  (1).  Cependant  ces 

(1)  ZvETAiEFF,  Inscrip.  ose,  63,  82. 


26  CH.    1.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE 

grandes  économies  domestiques  ne  purent  arriver  à  une 
accumulation  de  richesse  monétaire  un  peu  importante, 
parce  que  Rome  n'avait  pas  encore  une  bonne  circulation. 
Ce  que  les  familles  pouvaient  grappiller  dans  leurs  tran- 
sactions n'était  pas  employé  à  une  production  ultérieure, 
c'est-à-dire  ne  se  transformait  pas  en  capital,  mais  était 
conservé  de  préférence  dans  le  coffre  domestique,  sous 
la  garde  permanente  d'un  esclave  ou,  pour  plus  de  sécu- 
rité, était  confié  aux  banquiers  qui  le  gardaient,  l'em- 
ployaient selon  les  ordres  reçus,  ou  le  restituaient  dans 
les  espèces  reçues. 

Ces  sommes  servaient  aux  prêts  qu'à  Toccasion,  se- 
lon les  besoins,  se  faisaient  entre  elles  les  économies, 
comme  aussi  à  certaines  formes  de  spéculations  usuraires. 
Les  prêts  étaient  gratuits  ;  ils  se  faisaient  entre  voisins, 
ils  étaient  en  dehors  de  la  sphère  du  droit,  ils  ne  néces- 
sitaient aucune  solennité  et  ne  recevaient  d'ailleurs  au- 
cune protection  de  l'Etat.  ÎIs  étaient  sous  la  sauvegarde 
de  la  fides^  une  confiance  entière,  qui  était  traditionnelle 
chez  les  peuples  aryens.  L'exécution  était  abandonnée  à 
la  loyauté  du  débiteur. 

Une  autre  catégorie  de  prêts  était  constituée  par  le 
terrible  nexum,  protégé  énergiquement  par  l'Etat, et  par 
lequel  les  débiteurs  insolvables  étaient  réduits  en  escla- 
vage pour  payer  leur  dette  par  des  journées  de  travail, 
de  sorte  que  les  économies  familiales  augmentaient  ainsi 
leurs  forces  productives  plutôt  en  vue  d'échanges  ulté- 
rieurs plus  nombreux  |que  pour  constituer  un  nouveau 
capital  usuraire  (i). 

Des    études  récentes  (2)  ont   établi   la   nature  de  ce 


(1)  Vahhonis,  /..  /.,  vu,  i05  :  «  Liber  qui  suas  opéras  in  servi- 
tute  i)r()  pecunia  (juam  ilebet,  dnm  solverei.  » 

(2)  MiTTiiiiis  et  Lenel,  ddua  la  Zcitschrift  f.  liechtsgeschichte,  Rom. 


CH,    I.    LES    COMMENCEMENTS    DE   LA    RICHESSE        27 

nexum  ;  c'était  une  façon  de  s'obligerparlaquelle  le  débi- 
teur se  donnait  lui-même  en  gage  et  pouvciit  être  vendu 
en  cas  de  non-payement.  Cela  étant  donné,  il  est  vrais- 
semblable  que  cette  forme  d'obligation  n'existait  que 
pour  les  prêts  en  nature,  pour  les  avances  de  blé  faites 
au  cultivateur,  et  que  par  conséquent  elle  n'était  em- 
ployée que  contre  les  gens  de  la  campagne  et  les  plé- 
béiens qui  ne  possédaient  que  leurs  bras,  mais  qui  pou- 
vaient se  libérer  de  leurs  dettes  par  leur  travail.  Cela 
nous  expliquerait  également  les  intérêts  très  élevés  de  ce 
genre  de  dette,  intérêts  qui  dans  les  prêts  en  nature  vont 
généralement  jusqu'au  double. 

Ainsi  donc,  entre  voisins  et  amis,  des  prêts  gratuits, 
des  contrats  fiduciaires  conclus  entre  personnes  solvables 
et  appartenant  aux  classes  supérieures  chez  lesquelles  la 
confiance, le  respect  de  la  parole  donnée  et  les  boni  mores 
étaient  en  grand  honneur,  des  traditions  de  famille  qui 
avaient  plus  de  force  que  la  loi.  Chez  les  peuples  encore 
jeunes, la  crainte  de  l'opinion  publique, le  désir  de  conser- 
ver l'estime  des  concitoyens  ont  un  pouvoir  suffisant  pour 
assurer  l'exécution  des  conventions.  Bien  que  la  moralité 
fut  certainement  inférieure  à  la  nôtre,  les  conditions  spé- 
<îiales  de  vie  imposaient  plus  de  respect  aux  promesses. 
lies  conventions  se  formaient  dans  un  cercle  restreint  de 
personnes  liées  par  des  liens  de  voisinage  ou  de  sang, 
vivant  en  contact  continu  et  dans  un  échange  continuel 
de  bons  oflices,  qui  n'auraient  jamais  songé  à  s'adres- 
ser à  des  étrangers,  à  des  membres  d'autres  groupes 
n'ayant  pas  le  môme  culte  et  les  mêmes  intérêts.  Caton 
enseignait  :  «  Sois  en  paix  avec  tes  voisins.  Si  tu  cons- 
truis,  ils  t'aideront  de  leurs   matériaux  (1).  »  Il    était 

Alterth.,  xxii  et  xxiii,  1901,  1902.    -  Schlossmann,   Nexum,    1904. 
—  Kleinèmann,  Die  Personalexecution  der  Zicôlftafeln,  1904. 
(1)  De  agri  cultura^  4.  —  Plaut.,  Asin.,  229,  CurcuL,  I,  1,  68. 


28  CH.    1.    LES    COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE 

d*usage  que  les  familles  s'aidassent  entre  elles,  en  se  prê- 
tant de  l'argent,  des  outils,  des  aliments,  gratuitement, 
à  charge  de  revanche,  quand  l'occasion  s'en  présentait. 
Le  prêt  rentrait  dans  la  catégorie  des  bons  offices  qui 
se  faisaient  entre  voisins  et  pendant  longtemps  il  n'eut 
pas  de  valeur  juridique.  L'action  qui  le  sanctionnait 
quand  il  avait  pour  objet  un  prêt  en  argent,  fut  intro- 
duite par  la  loi  aSì/ì^,' postérieure  aux  Douze  Tables 
et  peut-être  même  la  consécration  du  prêt  est-elle  pos- 
térieure (1).  Jusque-là  le  prêt  resta  un  service  amical, 
gratuit  :  celui  qui  prêtait  n'avait  aucun  droit,  il  s'en  était 
remis  à  la  loyauté  du  débiteur.  Le  plus  ancien  document 
dans  lequel  le  prêt  est  présenté  comme  un  acte  juridique 
remonte  à  198  avant  Jésus-Christ  (2). 

A  côté  de  ces  prêts  gratuits  nous  trouvons  les  opéra- 
tions usuraires  faites  avec  les  classes  inlérieures  avec  cette 
rapacité  et  cette  cruauté  que  les  Romains  avaient  contre 
leurs  ennemis.  (7était  le  blé  prêté  au  soldat  qui  n'avait 
pu  cultiver,  au  plébéien  tombé  dans  la  misère,  aveG 
l'obligation  de  restituer  au  moment  de  la  récolte,  avec 
un  surplus,  pour  intérêt,  calculé  à  tant  par  mois.  Et  si 
la  récolte  manquait,  c'était  l'esclavage  qui  attendait  le  dé- 
biteur insolvable,  c'était  le  travail  forcé  dans  la  maison 
du  créancier.  L'usure  impito3^able  était  donc  exercée 
contre  les  classes  inférieures,  qui  sont  distinctes  par  suite 
d'une  origine  difféi'ente  et  par  la  tradition,  et  entre  les- 
quelles les  procédures  du  nexnm  mettent  une  barrière  de 
haine  et  de  rancune.  Dès  maintenant  se  dessine  ce  qui 
sera  le  cadre  des  luttes  sociales  à  Rome  :  d'un  côté,  les 
patriciens  qui  veulent  la  liberté  de  l'intérêt,  de  l'autre. 


(ij  Cl  o,  iiif^titiitions Juridiques  des  Romains,  I,  1891,  p.  630. 
^  i'-i)    l.iv.,  xxxii,  2.    —    Lenkl,    Zcitsclirift    citée,    xxiii,  99,    nie 
roxi.stL'iic(i  dans  le  dioil  des  ol)li-ations  du  \:>rèl  per  œs  et  libram. 


GH.    1.    LES   COMMENCEMENTS    DE    LA    RICHESSE         29 

les  plébéiens  qui  proposent  des  lois  contre  l'intérêt  et 
pour  l'abolition  des  dettes,  le  grand  jubilé  qui  fut  une 
des  aspirations  des  classes  déshéritées  de  Tantiquité. 

Entre  ces  deux  extrêmes  de  la  gratuité  et  de  l'usure,  il 
n'y  avait  pas  de  place  pour  des  opérations  régulières  de 
crédit,  pour  le  prêt  à  la  production.  L'argent  qui  servait 
à  combler  les  vides  des  économies  particulières  ne  ser- 
vait qu'à  des  buts  de  spéculation  ou  pour  en  tirer  un 
intérêt.  Pour  le  prêt  gratuit  entre  personnes  honorables 
ou  pour  le  prêt  à  intérêt  servant  d'instrument  de  do- 
mination ou  d'exploitation  contre  les  classes  inférieures, 
on  avait  recours  de  préférence  aux  prêts  en  nature.  Dans 
les  stades  inférieurs  de  l'économie  des  peuples,  les  em- 
prunts ne  sont  pas  faits  pour  servir  à  la  production,  mais 
pour  servir  à  la  consommation.  C'est  un  devoir  de  venir 
en  aide  à  ses  parents  ou  aux  membres  de  sa  classe,  et 
cela  ne  peut  être  l'occasion  d'une  spéculation.  Comme  il 
n*y  a  pas  d'idée  de  solidarité  entre  les  classes,  on  peut 
proQter  de  la  gêne  des  inférieurs  et  exiger  des  intérêts. 
L'organisation   du  travail    industriel  ne  permettait  pas 
l'existence  de  personnes  disposées  à  acheter  l'usage  des 
capitaux  d'autrui,  c'est-à-dire  des  faibles  réserves  moné- 
taires,   pour  les  appliquer  à  la  production.  De  là  une 
lenteur  dans  l'accumulation  progressive.  Le  chef  de  fa- 
mille ne  pouvait  accumuler  que  ces  quantités   de  capi- 
taux qui  provenaient  du  travail  associé  des  enfants,  des 
esclaves,  des  clients,  des  débiteurs. 

En  résumé^  pendant  une  longue  période  de  son  his- 
toire, Rome  fut  dans  la  même  condition  économique 
que  les  parties  les  plus  intérieures  de  l'Italie,  c'est-à-dire 
que  les  organismes  domestiques  y  étaient  très  dévelop- 
pés pour  pourvoir  aux  besoins  des  habitants,  organismes 
qui  se  complétaient,  pour  les  lacunes  possibles,  par  le 
travail  de  l'artisan  libre  et  par  un  mouvement  d'échange 


30  CH.    I.    LES    COMMENCEMENTS  DE    LA.    RICHESSE 

qui  restait  à  la  surface  de  l'organisation  économique  et 
ne  touchait  pas  à  l'autonomie  des  différentes  maisons  ; 
bien  que  celles-ci  eussent  perdu  le  caractère  originaire 
presque  corporatif,  elles  étaient  toujours  solides  et  large- 
ment productives  pour  les  besoins  les  plus  urgents  du 
groupe  domestique.  Pour  les  conserver,  il  fallait  un  sys- 
tème rigide  de  lois  et  de  surveillance  publique  des  mœurs 
privées,  mais  surtout  une  pauvreté  relative,  qu'on  appe- 
lait parcimonie,  frugalité,  et  la  vie  agricole.  Celle-ci  et 
le  travail  agricole  étaient  les  seules  occupations  dignes 
d'un  homme  libre  et  d'un  honnête  homme  ;  les  autres 
professions  n'étaient  pas  honorables,  et  surtout  le  prêt  à 
intérêt  que  Gaton  assimilait  à  un  homicide.  Les  tra- 
vailleurs de  la  terre,  voilà  les  classes  vraiment  utiles  àia 
société,  celles  qui  étaient  productrices  de  richesse.  De  là 
l'amour  de  la  terre  et  du  pays  natal,  de  là  le  sentiment 
des  liens  étroits  qui  unissent  les  membres  de  la  commu- 
nauté contre  les  ennemis  extérieurs,  de  là  l'origine  aussi 
de  cet  esprit  étroit,  égoïste,  conservateur,  respectueux  de 
la  tradition,  mais  en  même  temps  pratique,  d'une  logique 
sévère  et  presque  impitoyable,  dégagé  de  tout  sentimen- 
talisme, uniquement  soucieux  des  nécessités  présentes, 
cet  esprit  que  les  Romains  ont  conservé  dans  leur  his- 
toire et  auquel  ils  ont  dû  leur  merveilleux  développe- 
meut. 


CHAPITRE  II 


LE    CAPITAL   MOBILIER 


Après  les  guerres  qui  ouvrirent  à  la  fortune  de  Romfr 
l'Afrique  et  l'Asie,  cette  Asie  brillante,  industrieuse  et 
artiste,  école  de  luxe  et  de  goût,  source  de  tentation  in- 
cessante, irrésistible  pour  les  publicains  et  les  procon- 
suls, la  richesse  fut  à  son  faite  le  plus  haut.  La  violence 
la  plus  impitoyable  et  la  plus  brutale  dirigeait  sur  l'Italie 
un  fleuve  d'or  et  d'argent^  qui  continua  à  couler  tant  que 
les  sources  elles-mêmes  ne  furent  pas  taries.  Les  trésors 
accumulés  en  Orient,  dans  les  Gaules,  dans  le  monde 
entier,  les  produits  des  mines  alors  exploitées  affluèrent 
à  Rome,  butin  ou  contribution  de  guerre,  fruit  de  la  ra- 
pine ou  des  impôts  ;  les  autres  parties  de  l'Italie  en  eurent 
aussi  leur  petite  part.  Rome  devint  et  demeura  pour 
quelques  siècles  le  grand  marché  international  de  la  ri- 
chesse métallique.  Ces  guerriers  et  ces  agriculteurs,  en- 
vahis par  un  délire  de  domination  et  d'enrichissement, 
s'étaient  mis  à  décider  de  la  gloire  des  généraux  par  la 
quantité  d'or  et  d'art^^ent  qu'ils  portaient  pour  leur  triom- 
phe :  et  ainsi  ceux-ci  s'habituèrent  à  ne  plus  rien  laisser 
aux  vaincus  et  à  vendre  aux  peuples  amis  la  faveur  de 
Rome  au  plus  haut  prix.  Plus  rien  ne  fut  sacré  devant 
cette  rage  de  rapine  :  la  justice  et  la  logique  furent  sans 
pudeur  mises  de  côté.   Ayant  appris   que   Ptolomée  de 


32  CH.    11.    —    LE    CAPITAL    MOBILIER 

Chypre  possédait  un  trésor  bien  fourni  et  de  magnifiques 
vases  d'or,  on  n'hésita  pas  à  faire  une  loi  par  laquelle  on 
attribuait  à  l'Etat  romain  la  succession  d'un  homme  vi- 
vant et  la  fortune  d'un  allié.  Pour  le  Sénat,  tous  les  tré- 
sors du  monde  appartenaient  à  Rome,  qui  ne  laissait 
rien  aux  vaincus.  Non  seulement  l'argent  était  confis- 
qué mais  aussi  tout  ce  qui  avait  une  valeur  artistique. 
Les  statues  et  les  bronzes  servaient  à  orner  les  lieux  pu- 
blics et  les  villas  des  particuliers  ;  Targent  était  envoyé  à 
l'hôtel  des  monnaies. 

Aussi  longtemps  que  Rome  avait  combattu  contre  les 
populations  italiques,  on  n'avait  pas  eu  de  grands  bu- 
tins, parce  que  l'Italie  était  pauvre,  sans  mines,  sans 
commerce.  Même  ses  plus  grandes  cités  maritimes  ne 
pouvaient  rivaliser  de  richesse  avec  les  grands  marchés  de 
l'Orient.  Tarente  était  une  des  plus  grandes  villes  de  la 
péninsule,  une  proie  depuis  longtemps  convoitée  par  les 
Romains,  mais  ils  n'y  trouvèrent  pour  tout  butin  que 
3.000  talents  d'or,  à  peu  près  un  million  et  demi  de 
notre  monnaie.  Tant  que  les  armes  de  Rome  ne  sortirent 
pas  de  l'Italie,  le  Trésor  public  ne  posséda  que  des 
sommes  relativement  minimes.  R  ne  s'enrichit  que  lors- 
que la  conquête  mit  à  la  disposition  de  l'avidité  italique 
les  trésors  de  l'Orient,  et  peut-être  le  plus  haut  chiffre 
fut  atteint  en  Tannée  91  avant  Jésus-Christ,  un  milliard 
et  demi  de  notre  monnaie,  d'après  le  témoignage  de 
Pline  (//.  n.^  33,  17).  Certainement  si  nous  comparons 
ces  chiffres  avec  ceux  des  sommes  conservées  aujour- 
d'hui à  la  Banque  de  France  ou  à  la  Banque  d'An- 
gleterre, il  y  aura  une  grande  différence  en  faveur  des 
temps  modernes.  Mais  le  monde  antique  était  plus  pau- 
vre que  le  nôtre  (1)  et  ainsi  on  peut  comprendre  combien 

(1)  Del  Mar,  History  of  the  precious  metals,  1889. 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  33 

énormes  étaient  les  sommes  immobilisées  dans  le  Trésor 
public,  quelle  masse  extraordinaire  de  métaux  précieux 
avait  été  amenée  à  Rome  au  moyen  d'un  drainage  co- 
lossal et  ininterrompu,  que  firent  des  dépouilles  du 
monde  ancien  les  généraux  victorieux,  les  proconsuls  et 
les  publicains  avides  des  richesses  des  rois  et  des  peuples 
et  les  mille  marchands  ou  flibustiers  qui  suivaient  les  lé- 
gions, transformant  en  monnaie  le  butin  distribué  aux 
soldats  et  qui  achevaient  l'œuvre  de  spoliation  commen- 
cée par  les  généraux  sur  les  pays  conquis. 

Jusqu'à  quel  point,  dans  cette  brillante  période  des 
grandes  conquêtes, que  suivirent  la  magnifique  puissance 
impériale,  l'unification  des  provinces,  l'agrandissement 
des  marchés,  l'abondance  des  capitaux,  le  progrès  dans 
toutes  les  branches,  une  expansion  de  vie,  que  l'anti- 
quité n'avait  pas  connue,  jusquà  quel  point  l'originaire 
économie  domestique  fut-elle  transformée?  Quelle  exten- 
sion et  quel  caractère  prit  l'acliviLé  manufacturière  et 
commerciale? 

On  ne  peut  pas  répondre  à  ces  questions  en  rappelant 
simplement  le  splendide  tableau  de  la  civilisation  ro- 
maine. On  ne  peut  arguer  l'existence  d'une  économie  ca- 
pitaliste, d'un  vaste  capitalisme,  de  ce  seul  fait  qu'un 
peuple  a  possédé  un  art  et  une  littérature,  qu'il  a  fait 
des  conquêtes^  qu'il  a  laissé  derrière  lui  de  grands  mo- 
numents. S'il  en  était  ainsi,  on  devrait  conclure  que  le 
monde  oriental  a  atteint  les  plus  hauts  degrés  du  capita- 
lisme, qu'il  en  a  été  ainsi  de  l'Assyrie  et  de  FEgypte, 
comme  aussi  du  Mexique  et  du  Pérou.  Avant  même 
d'être  ouverte  aux  Européens,  la  Chine  aurait  été,  elle 
aussi,  une  économie  capitaliste.  Dans  tous  ces  pays,  les 
ruines  existantes  laissent  l'impression  d'une  extraordi- 
naire puissance  mécanique  et  architectonique,  d'une  dis- 
tribution inégale  de  richesse  et  de  pouvoir.  Et  cependant 
Salvigli  3 


34  CH.    II.    LE    GAPITA.L    MOBILIER 

nous  savons  que  chez  ces  peuples,  l'économie  était  pri- 
mitive, que  la  production  se  faisait  tout  entière  à  la  mai- 
son, que  les  échanges  étaient  rudimentaires,  que  la 
monnaie  avait  une  fonction  limitée. 

Nous  ne  pouvons  résoudre  le  problème  qu'en  décom- 
posant la  vie  économique  romaine  dans  ses  éléments 
constitutifs  ;  ainsi  seulement  nous  pourrons  saisir  le  se- 
cret de  sa  constitution. 

La  grande  richesse  à  Rome  fut  le  produit  de  la  guerre  ; 
il  en  fut  de  même  dans  toute  l'antiquité,  il  en  est  encore 
ainsi  dans  les  temps  modernes.  Les  grandes  fortunes  des 
Etats-Unis  tirent  leur  origine  première  des  spéculations 
de  tout  genre  auxquelles  donna  lieu  la  guerre  de  séces- 
sion :  sur  cette  première  base  elles  ont  grandi  et  se  sont 
multipliées  dans  les  chemins  de  1er  et  dans  les  grandes 
combinaisons  manufacturières,  spécialement  grâce  à  la 
politique  économique  suivie  après  18()4  et  aux  mono- 
poles de  toute  espèce  qu'elle  a  permis  de  constituer^ 

Dans  l'antiquité,  au  fond  de  toute  grande  capitalisation 
il  y  avait  la  spoliation  violente,  le  butin  de  guerre,  de 
même  qu'à  l'époque  moderne,  il  y  a  l'absorption  con- 
tinue d'une  partie  de  la  force  ouvrière  par  les  entre- 
preneurs d'industrie.  De  nos  jours,  la  richesse  vient 
petit  à  petit,  lentement,  et  même  les  peuples  y  confor- 
ment leurs  éducation  et  y  adaptent  leur  esprit,  leurs  goûts 
et  leur  mœurs.  A  Rome,  cette  grande  richesse  pro- 
venant de  la  guerre  surprit  tout  le  monde.  C'était  une 
inondation  soudaine  d'argent  dans  un  pays  très  pauvre 
et  privé  de  toute  espèce  d  accumulation  monétaire.  Ce 
peuple  qui  avait  passé  sa  vie  dans  les  champs  et  à  la 
guerre  et  qui  avait  tissé  son  histoire  de  conquêtes  et  de 
dévastation  sur  un  fond  de  frugalité  paysanne,  qui 
s'était  jusque-là  contenté  des  modestes  produits  de  l'ac- 
tivité familiale,  ce   peuple  qui  brûlait   les  navires  des 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  33 

vaincus  et  qui  changeait  en  plats  et  en  vases  le  premier 
or  ou  argent  qu'il  avait  pris,  qui  peut-être  ne  connaissait 
pas  le  prêt  et  l'intérêt  de  l'argent,  ou  qui  l'employait 
avec  grande  modération,  n'était  pas  préparé  à  cette 
masse  vertigineuse  de  trésors  qui  furent  déversés  sur  les 
bords  du  Tibre.  11  ne  s'agissait  pas  d'un  enrichissement 
méthodique  provenant  de  l'exercice  régulier  de  l'activité 
économique. 

La  parcimonie  des  anciens  et  l'abstinence  de  ces  te- 
naces agriculteurs,  qui  jusque-là  n'avaient  été  que  des 
peuples  simples  et  grossiers,  à  peine  initiés  au  com- 
merce, presque  privés  de  métaux  précieux,  réservés 
aux  ornements  des  femmes  et  aux  rites  funéraires, 
furent  éblouies  par  cet  amas  de  richesse  et  toutes  les 
âmes  furent  assaillies  par  une  espèce  de  fìèvre  pour 
la  possession  de  l'or.  Il  fut  convoité  pour  les  satisfac- 
tions qu'il  procure.  Le  mot  d'ordre  fut  la  conquête  de 
l'or.  Caton  est  le  théoricien  de  cette  tendance  générale  ; 
il  en  a  rédigé  le  décalogue,  qui  commence  par  ces 
mots  :  ((  le  premier  devoir  de  l'homme  est  de  gagner  de 
l'argent  »,  et  il  enseigne  quels  en  sont  les  meilleurs  em- 
plois. S'enrichir  par  n'importe  quel  moyen  est  l'aspira- 
tion de  la  société  impériale  :  «  0  cit03^ens,  dit  Horace, 
d'abord  il  faut  poursuivre  la  richesse,  ensuite  la  vertu  », 
«  l'argent  est  tout  :  la  richesse  est  la  seule  chose  néces- 
saire, indispensable  même  à  la  considération  person- 
nelle »,  ((  tout  plie  devant  l'or  ».  «  Il  est,  dit  Properce, 
le  moyen  d'acheter  les  juges,  d'acquérir  des  honneurs  et 
des  amitiés.  Il  est  plus  puissant  que  la  foudre  de  Ju- 
piter (1).  » 

Personne  n'est  resté  sourd  à  ces  enseignements,  d'au- 


(1)  Ep.,  h  1,  53  :  6,  37  ;Saf.,  I,  1,  62;  II,  3,  75;  Carm.,  III,  46, 
9.—  Propert.,  III,  10,  48.—  Ovid.,  Fast.,  I,  217.—  Juvenal.,  1,112. 


36  CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

tant  plus  que  les  occasions  s'offrirent  en  foule.  Les  classes 
patriciennes  commencèrent  à  organiser  pour  elles  la 
rapine,  puis  vinrent  les  plébéiens  qui  cherchaient  à 
s'élever.  Les  consuls  et  les  généraux  prennent  pour  eux 
la  part  la  plus  importante  du  butin,  et  puis  ils  aban- 
donnent les  provinces  à  des  troupes  faméliques  qui,  d'une 
façon  systématique,  s'en  approprient  toutes  les  ressources. 
Par  les  approvisionnements  des  troupes,  par  les  fourni- 
tures du  matériel  de  guerre,  par  l'adjudication  des  im- 
pôts et  des  taxes  publiques,  par  les  prêts  aux  rois  sou- 
mis à  la  domination  romaine,  il  se  forme  une  classe  de 
financiers  assez  puissante  pour  prendre  aussitôt  une 
place  prépondérante  dans  la  vie  politique.  Et  sous  ces 
foules  il  en  est  d'autres  voués  aux  petits  trafics,  à  la  suite 
des  armées  :  ils  achètent,  ils  vendent,  ils  échangent  le 
butin  ;  ce  sont  des  gens  de  basse  extraction,  parce  que 
les  familles  patriciennes  et  les  chevaliers  méprisaient  les 
opérations  du  petit  trafic,  la  sordide  occupation  du  col- 
portage. L'instinct  d'acheter  pour  vendre  est  un  senti- 
ment spécifique  de  Tàme  plébéienne,  il  est  la  force  par 
laquelle  les  plébéiens  veulent  secouer  le  joug  des 
classes  aristocratiques  et  s'élever.  A  Rome,  comme  dans 
les  cités  italiennes  pendant  le  moyen  âge,  partout  aux 
temps  modernes,  Taccumulation  capitaliste  se  fait  dans 
les  classes  populaires  et  bourgeoises,  d'où  sortent  les 
iiomraes  nouveaux^  par  les  «  gains  rapides  ».  Chez  ces 
plébéiens,  les  anciennes  traditions  de  moralité  domes- 
tique qui  étaient  le  patrimoine  des  maisons  patriciennes 
n'existent  pas,  les  mœurs  sont  relâchées  et  par  consé- 
quent il  leur  est  plus  facile  de  mettre  tout  à  l'encan,  no- 
tamment l'administration  de  la  justice.  Quand  ces  par- 
venus prirent  part  à  la  vie  publique,  l'action  démoralisa- 
trice des  richesses  mal  acquises,  augmentées  partons  les 
moyens,  ne  tarda  pas  à  se  faire  sentir.  C'est  dans  l'ordre 


CH.    II.    LE    CAPITAL  MOBILIER  37 

des  chevaliers  que  sont  les  initiateurs  de  ce  mouvement  : 
c'est  chez  eux  que  Ton  trouve  les  premiers  signes  de 
l'esprit  capitaliste,  esprit  fait  d'audace,  esprit  d'entre- 
prise, de  prévoyance,  de  calcul,  de  décision,  esprit  qui 
n'avait  jamais  auparavant  animé  les  vieilles  familles 
patriciennes,  pour  lesquelles  la  seule  véritable  richesse 
c'est  la  terre,  et  l'occupation  la  plus  noble,  l'agriculture, 
encore  pleines  de  préjugés  contre  l'industrie  et  le  com- 
merce (1),  et  par  conséquent  mal  préparées  àse  jeter  dans 
la  mêlée  désespérée  de  ces  hommes  sans  scrupules  qui 
luttaient  dans  les  provinces  lointaines  pour  la  conquête 
de  la  richesse. 

Tout  était  bon  pour  gagner  de  l'argent,  la  ferme  des 
impôts  et  des  spectacles,  la  construction  de  routes  ou 
d'aqueducs,  l'entreprise  des  pompes  funèbres,  les  spécu- 
lations les  plus  audacieuses  comme  les  métiers  les  plus 
humbles,  mais  les  grandes  fortunes  se  constituaient  en 
dehors  de  l'Italie,  dans  le  gouvernement  des  provinces, 
en  prenant  à  forfait  les  impôts,  en  exerçant  l'usure  sur 
les  rois  vassaux.  Et  on  cherchait  des  emplois  rémunéra- 
teurs à  tout  l'argent  qui  arrivait  en  abondance.  On  pense 
généralement  que  toutes  les  richesses  conquises  par  les 
Romains  ont  été  dépensées  dans  un  luxe  fou  de  banquets 
et  de  plaisirs.  Il  suftit  de  prononcer  le  nom  de  Rome, 
capitale  des  Césars,  pour  éveiller  le  souvenir  d'une  foule 
d'anecdotes  ressassées,  de  villas  construites  sur  le  fond 
de  la  mer,  de  jardins  établis  sur  des  maisons  gran- 
dioses, de  For  et  de  l'argent  employés  pour  la  ferrure  des 
mulets,  pour  fondre  des  vases  destinés  aux  usages  les  plus 
vils,  des  pierres  précieuses  que  l'on  faisait  fondre  dans 
les  cratères,  etc.  Mais  à  y  regarder  de  près,  on  voit  tout 
ce  qu'il  y  a  d'exagération,  de  faits  mal  interprétés,  et 

(1)  Cic,  de  officils,  ÏI,  25. 


38  cu.    II.    LE  CAPITAL    MOBILIER 

beaucoup  de  ces  récits  ne  méritent  aucune  créance. 
Les  Romains  ont  beaucoup  sacrifit5  à  l'hyperbole,  la 
figure  Je  plus  souvent  enseignée  dans  les  écoles  de  rhé- 
torique. L'esprit  littéraire  romain  avait  une  tendance 
marquée  à  l'exagération  et  à  la  généralisation.  Les  histo- 
riens de  l'Empire  sont  particulièrement  sujets  à  ce  tra- 
vers (1),  les  uns  par  hostilité  contre  le  nouvel  ordre  po- 
litique, auquel  ils  attribuent  le  luxe  et  le  dérèglement 
des  mœurs,  tous  les  vices  des  contemporains,  les  autres 
simplement  par  amour  de  Famplification.  Dans  le  pre- 
mier siècle  après  Jésus-Christ,  il  était  de  mode  de  décla- 
mer contre  la  concentration  et  l'excès  des  richesses,  con- 
tre les  extravagances  des  dissipateurs  lameux,  le  train 
de  vie  princier  des  grands  personnages,  dont  les  goûts 
fastueux  ou  le  raffinement  dans  les  orgies  des  viveurs 
par  excellence  étaient  généralisés,  tandis  que  nous  sa- 
vons que  le  luxe  insensé  ne  se  produisait  qu'isolément, 
que  ces  aberrations,  dont  la  lecture  aujourd'hui  encore 
provoque  le  dégoût,  étaient  môme  alors  taxées  de  folie 
et  blâmées.  Tl  y  a  dans  toutes  ces  anecdotes  encore  quel- 
que chose  de  commun  ;  elles  sont  faites  de  on  dit,  de 
sorte  qu'il  n'est  pas  possible  de  savoir  où  finit  Tinven- 
tion  et  où  commence  la  vérité.  De  toutes  façons,  ces  so- 
lécismes  de  la  volupté,  comme  les  appelle  Lucien,  ne 
peuvent  servir  à  caractériser  le  luxe  de  la  société  ro- 
maine. 

Si  cei'taines  extravagances  du  luxe  firent  alors  tant 
d'impression  et  frappèrent  tellement  l'imagination,  cela 
provenait  du  faible  standard  of  life  de  la  masse,  des  ha- 
bitudes misérables  de  la  loule,  qui  considérait  comme 
du    \u\()    toute    consommation    dont   elle    n'éprouvait 


(1)  Pktkh,  Die  (/cscIncJitliclic  LUrrainr  iìbcr  aie  rOm.  Kaiserzeit  ùia 
Thrudi>sins,  1897,1,  37;  il,  184. 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  39 

pas  le  besoin.  D'ailleurs  Friedlaender  a  déjà  remarqué 
que  le  luxe  romain  est  fort  peu  de  chose  en  comparaison 
de  celui  de  maint  petit  prince  d'Allemagne  du  xvu"  et 
du  xviii®  siècle (t),  et  nous  pouvons  ajouter  à  côté  de 
celui  des  milliardaires  d'aujourd'hui. 

Le  luxe  absorba  certainement  une  partie  des  sommes 
énormes  qui  affluaient  à  Rome,  mais  non  pas  la  plus  grande 
partie.  Beaucoup  furent  employées  en  dépenses  impro- 
ductives, constructions  de  palais  et  de  villas,  de  temples, 
de  cirques,  par  cette  manie  de  construire  où  l'on  prodi- 
guait les  marbres  les  plus  chers.  Mais  il  y 'avait  encore 
une  masse  de  richesse  qui  s'accroissait  d'une  façon  con- 
tinue par  suite  des  nouvelles  conquêtes,  par  les  envois 
incessants  des  provinces.  En  un  mot  il  en  restait  beau- 
coup pour  les  emplois  productifs,  pour  ceux  qui  devaient 
contribuer  à  conserver  et  à  augmenter  les  richesses  qui 
provenaient  du  butin  de  guerre  ou  de  spéculations  heu- 
reuses. Cicéron  disait  :  «  Le  patrimoine  familial  doit  être 
cherché  dans  ces  choses  qui  ne  sont  pas  honteuses,  il 
doit  être  conservé  avec  diligence  et  économie.  Les 
hommes  de  bourse  et  même  certains  philosophes  discu- 
tent sur  les  meilleurs  placements.  II  ne  suffit  pas  de  se 
procurer  de  l'argent^  il  faut  encore  savoir  l'employer 
pour  pouvoir  faire  face  aux  dépenses  quotidiennes  né- 
cessaires et  libérales  »  [De  officHs,  ii,23). 

Gomme  nous  ne  nous  proposons  pas  d'étudier  les  théo- 
ries,nous  n'examinerons  pas  ce  que  dit  Cicéron  de  la  pro- 
ductivité de  l'argent;  son  système  n'est  d'ailleurs  que  le 
reflet  de  la  pensée  d'Arislote,  qui,  tout  en  consteslant  le 
précepte  de  Solon:  «  il  n'y  a  aucune  limite  fixe  mise  à  la 
richesse  des  hommes  »,  reconnaît  que  la  richesse  qui  pro- 


(1)  Friedlaender,  Mœurs  romaines  du  règne  (V Auguste,  Ilf,  1874, 
p.  6. 


40  CH.    11.    LE    CAPITAL   MOBILIER 

vient  du  commerce  peut  être  développée  indéfiniment  (1). 
Cicéron  rie  fait  que  reproduire  les  idées  de  la  philosophie 
g^ecqlfe  ;  mais  dans  ses  discours  et  sa  correspondance, 
il  nous  met  en  pleine  réalité  et  il  nous  montre  les  formes 
variées  de  spéculations  et  d'emplois  de  la  richesse  qui 
servaient  aux  chevaliers,  à  la  classe  puissante  des  affai- 
ristes qui  dirigeaient  alors  la  politique,  à  accroître  et  à 
multiplier  les  capitaux. 

A  l'époque  de  Cicéron,  il  s'était  constitué  une  classe  de 
negoiiatores  et  de  publicani  à  la  chasse  de  la  fortune 
dans  tous  les  pays,  une  classe  si  nombreuse  que  dans 
certains  lieux  elle  intervenait  en  corps  dans  les  solen- 
nités publiques  {ad  Q.  /i'atr.,u,  13).  Quelle  était  l'impor- 
tance des  sommes  sur  lesquelles  ils  opéraient,  c'est  ce  qui 
résulte  de  ces  faits  :  F.  Pinnius,  cité  par  Cicéron  {ad 
fam.y  XIII,  Gl),  était  créancier  de  la  ville  de  Nicée  pour  une 
somme  de  8  millions  de  sesterces (=  2.000.000  de  fr.)  ; 
ils  formaient  des  associations  analogues  à  nos  «  Crédits 
mobiliers»,  avec  directeurs,  caissiers, agents, etc. A  l'épo- 
que de  Sylla  se  constitue  la  société  des  Asiani  avec  un 
capital  assez  important  pour  pouvoir  prêter  à  l'Etat 
20  mille  talents,  c'est-à-dire  125  millions  de  francs. Douze 
ans  après  elle  faisait  monter  sa  créance  à  120  mille  ta- 
lents. Les  Beguli  de  l'Asie, analogues  aux  nababs  indous, 
étaient  tous  débiteurs  des  chevaliers  romains  et  ils  étaient, 
pieds  et  poings  liés,  à  la  merci  de  telle  ou  telle  maison  de 
banque  qui  avait  à  Rome  son  principal  siège. 

Les  petits  capitaux  étaient  employés  en  actions  de 
grandes  sociétés,  de  sorte  que  toute  la  ville,  comme 
dit  Polybe  (vi,  17),  était  intéressée  dans  les  différentes  en- 
treprises financières  dirigées  par  quelques  firmes  impor- 

(1)  Zmauc,  Die  Geldtheoric  des  Aristotiles,  Zeitschr.  f.  d.  gesammte 
Staalstriss.,  1902,  p.  48-88. 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  41 

tantes.  Les  plus  petites  épargnes  avaient  leur  part  dans 
les  entreprises  des  publicains,  c'est-à-dire  dans  le  fermage 
des  impôts  et  des  terres  publiques,  entreprises  qui  don- 
naient des  profits  extraordinaires.  En  France,  avant  la 
Révolution,  les  impôts  étaient  affermés  et  il  est  constant 
qu'il  n'arrivait  dans  les  caisses  publiques  guère  plus  de 
la  moitié  des  sommes  perçues  :  le  reste  couvrait  les 
frais  de  perception  et  le  profit  des  fermiers  de  l'impôt  (1). 

11  n'y  avait  pas  de  spéculation  dans  laquelle  la  haute 
banque,  qui  groupait  les  capitaux  des  riches  chevaliers 
et  de  la  petite  épargne,  n'intervint.  Elle  enserrait  ainsi 
dans  des  mailles  de  fer  inextricables  l'Etat  et  les  pro- 
vinces qu'elle  exploitait,  prompte  à  violer  les  contrats 
dès  qu'ils  ne  donnaient  pas  lès  profits  espérés,  sûre  de 
l'impunité,  grâce  aux  patrons  puissants  et  intéressés 
qu'elle  avait  dans  tous  les  ordres.  Par  suite  de  cette 
participation  d'un  si  grand  nombre  d'individus  aux  af- 
faires de  la  haute  banque,  les  krachs  qui  arrivaient  fré- 
quemment et  qui  précédaient  ou  suivaient  les  événements 
politiques,  causaient  des  perturbations  profondes  dans 
tous  les  rangs  de  la  société. 

Nous  trouvons  dans  les  œuvres  de  Cîcéron  une  liste 
très  complète  des  hommes  de  banque,  des  préteurs,  usu- 
riers, spéculateurs,  qui  nous  font  connaître  la  nature  des 
opérations  alors  pratiquées  pour  la  conquête  de  la  ri- 
chesse, Verres,  Pompeius,  Brutus,  Rabirius,  Plancius, 
Sittius,  Castricius^  Atticus.  Ce  sont  les  grandes  maisons 
de  banque,  les  grandes  firmes  de  la  fin  de  la  République 
et  des  premières  années  de  l'Empire,  grâce  auxquelles  le 
capital  monétaire  des  citoyens  romains  s'intéressait  aux 
entreprises  les  plus  variées  et  s'assurait  le  monopole  des 
ressources  financières  et  patrimoniales  de  l'Etat. 

(i)  Stourm,  Les  finances  de  Vancien  régime,  I,  1885,  p.  261. 


42  GH.    I[.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

Verres  ne  fut  pas  seulement  le  spoliateur  de  la  Sicile^ 
mais  un  impudent  homme  d'affaire,  disposé  à  tout 
vendre  à  qui  était  disposé  à  bien  payer^  et  qui  prêtait  de 
Targent  à  ceux  qui  n'avaient  pas  d'argent  pour  le  payer 
(//  Verr.,  ii,  76).  Il  faisait  l'usure  directement  ou  par 
personnes  interposées,  il  avait  aussi  de  larges  participa- 
tions dans  les  adjudications  des  droits  de  port  et  des 
terres  publiques.  Les  créanciers  de  Pompeius  étaient 
légion.  Junius  Brutus  avait  fait  d'excellentes  spécula- 
tions en  prêtant  au  roi  de  Cappadoce  et  à  la  ville  de  Sa- 
lamine  :  il  avait  conclu  avec  celle-ci  un  emprunt  à 
48  0/0  [Ad  Atlic.Y,  21  ;  vi,  1,  3).  La  maison  C.  Rabinus 
était  depuis  deux  générations  à  la  tête  de  grandes  opé- 
rations financières  :  il  n'y  avait  pas  d'entreprise,  pas 
d'emprunt  qui  ne  passât  par  ses  mains  :  «  il  dirigea  beau- 
coup d'affaires,  fit  beaucoup  de  contrats,  prit  part  à  toutes 
les  entreprises  des  publicains,  prêta  à  des  peuples  et  à 
des  rois  »  ;  «  il  n'oublia  pas  ses  amis  qu'il  appela  à  par- 
tager les  bons  profits  là  où  ils  offraient  toute  sécu- 
rité »  (1).  Tl  fit  des  prêts  importants  au  roi  Ptolémée, 
alors  en  exil  ;  il  ne  lui  prêta  pas  seulement  son  argent, 
mais  celui  de  ses  amis,  confiant  dans  son  retour  sur  le 
trône  des  Pharaons, et  qu'il  le  lui  aurait  restitué  à  100  0/0. 
Ptolémée  retourna,  en  effet,  sur  le  trône  avec  l'appui  des 
armées  romaines,  et  le  banquier  romain  alla  à  Alexan- 
drie pour  réorganiser  les  finances  de  son  illustre  débi- 
teur, tout  comme  les  grandes  puissances  l'ont  fait  avec 
l'Egypte  moderne,  ruinée  par  les  dettes  d'Ismaïl-Paclia. 
11  se  soumit  à  bon  nombre  d'humiliations,  à  remplacer 
la  toge  par  le  pallium,  à  faire  antichambre,  dans  l'es- 


(1)  «  Multa  ^^essit,  multa  contraxit,  magnas  parles  haljuit  publi- 
corum,  credidit  populis  :  in  pluribusprovinciis  eius  versata  res 
est;  dédit  se  etiam  regibus.»  Gigeu.,  Pro.  Rab.  Posth.,  2. 


CH.     II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  4^ 

poir  de  rentrer  dans  ses  fonds  ;  mais  le  roi,  non  seule- 
ment lui  £t  perdre  son  temps,  mais  il  le  fit  mettre  en 
prison,  et  le  banquier  finalement  s'enfuit  à  Rome,  pauvre 
et  nu.  César  lui  refit  sa  fortune  en  lui  donnant  de  magni- 
fiques fournitures  dans  les  guerres  d'Afrique. 

Plancius  était  lui  aussi  un  homme  d'affaires  d'une 
grande  notoriété  ;  il  constituait  des  sociétés,  il  en  diri- 
geait [Pi'o  Piando,  10).  P.  Sittius  contractait  des  dettes 
en  Italie  pour  spéculer  avec  le  Maroc  :  il  avait  beau- 
coup de  dettes  à  Rome  mais  il  avait  des  créances  pour  des 
millions  à  l'étranger  (Gicer.,  Pro  Sîjlla,  20):  La  crise  qui 
frappe,  au  temps  de  Catilina,  le  capital  romain  ne  touche 
pas  la  maison  Sittius,  qui  fit  face  à  ses  engagements  avec 
ses  réserves  et  la  vente  de  ses  propriétés  immobilières. 

L'Asie  mineure  fut  au  temps  de  Cicéron  im  des  plus 
beaux  théâtres  ouverts  à  l'enrichissement  de  ces  spécu- 
lateurs, comme  les  fournitures  militaires  le  furent  au 
moment  de  la  guerre  civile.  Les  banquiers  romains 
furent  en  relation  avec  les  Grecs  rompus  à  toutes  les 
ruses  et  à  toutes  les  roueries  ;  ils  apprirent  d'eux  de  nou- 
velles formes  de  spéculation,  notamment  en  matière 
d'usure,  où  les  Grecs  étaient  passés  maîtres.  A  ce  genre 
appartiennent  d'autres  figures  de  moindre  importance 
que  Cicéron  rappelle,  comme  Heraclides,  Castricius, 
Egnatius,  Cluvius  Puteolanus,  qui  faisaient  des  opéra- 
tions de  banque  entre  Rome  et  l'Asie  mineure,  en  tirant 
des  traites  sur  Rome  ou  en  se  chargeant  de  toucher 
celles  qui  étaient  tirées  sur  les  villes  d'Asie,  moyennant 
de  fortes  commissions. 

Mais  arrivons  à  Atticus,  dont  le  sort  fut  si  heureux 
que  nous  connaissons  toute  sa  vie  et  les  détails  de  toutes 
ses  opérations  financières.  Sa  correspondance  avec  Cicé- 
ron et  la  biographie  qu'en  a  donnée  Nepos  nous  mettent 
au  courant  du  genre  d'affaires  que  pratiquaient  les  cheva- 


44  CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

liers  au  moment  où  Rome  dominait  le  marché    mondial. 
Atticus  est  le  représentant  de  cette  ploutocratie  qui  rem- 
plit l'histoire  de  rapines  et  de  malversations,  qui  s'em- 
para des  réserves  métalliques  accumulées  en  Orient^  par 
la  concussion,  l'usure,  par  un  processus  systématique  de 
spoliation,  semblable  à  celui  des  conquistadores  du  nou- 
veau Monde,  de  Clive  et  ses  compagnons  dans  les  Indes. 
Nous  pouvons  apprendre  par  lui  ce  qu'était  cet  ordre  des 
chevaliers  si  puissant  à  Home,  si  haï  dans  les  provin- 
ces (1),  qui  avait  usurpé  les  terres  publiques, exproprié  les 
anciens  cultivateurs,  remplacé  le  travail  libre  par  le  tra- 
vail servile,  monopolisé  les  finances  et  l'administration, 
et  qui,  pour  s'assurer  la  prééminence  économique  et  ou- 
vrir les  sources  de  sa  richesse  poussait  d'une  façon  per- 
manente à  la  guerre. 

Atticus  appartenait  par  sa  naissance  à  l'ordre  des  che- 
valiers, dont  la  torce  était  représentée  par  les  publicains, 
c(  la  fortune  de  la  république,  les  ministres  fidèles  de  la 
richesse  publique  ^)  (2),  dont  Livius  écrivait  :  «  partout 
où  pénètre  l'un  d'entre  eux,  la  justice  et  la  liberté  cessent 
d'exister  pour  tous  »  (XLV,  8).  Il  avait  hérité  de  son 
père  2  millions  de  sesterces  (=  440.000  francs)  ;  il  avait 
reçu  une  bonne  éducation,  comme  tous  les  élégants  de 
son  temps.  Voyant  la  ville  en  proie  aux  factions  et  esti- 
mant dangereux  de  se  compromettre  avec  les  partisans 
de  Marins  ou  avec  ceux  de  8)413,  en  homme  prudent  et 
soucieux  de  ses  intérêts,  il  se  retire  à  Athènes  sous  le 
prétexte  de  compléter  ses  études  ;  ce  qu'il  fit  d'ailleurs, 
sans  négliger  les  bonnes  spéculations  et  notamment  les 
prêts  qu'il  faisait  à  ses  amis,  pour  leur  rendre  service. 

(1)  AscoN.,  ad  Verrem,  II,  3,  p.  205  (Orelli)  «  Odiosissima  haec 
(publicaiioruin)  sunt  nomina  Romanorum  hominum  per  provin- 
cias.  » 

(2)  Cic,  Pro  lefjC  Manilia,  7  ;  Pro  Fontcio,  11  ;  Pro  Piando,  9. 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  45 

Athènes  avait  dû  emprunter,  et  n'ayant  pu  payer  sa  dette 
à  l'échéance,  on  avait  ajouté  les  intérêts  au  capital. 
Atticus  intervint  ;  il  chercha  un  compromis  avec  les 
créanciers,  grâce  au  crédit  dont  il  jouissait  dans  le  monde 
des  capitalistes.  Nepos  ne  nous  donne  qu'une  formule 
obscure  de  cette  opération,  par  laquelle  les  Athéniens 
devaient  restituer  le  capital  à  l'époque  fixée,  de  façon  que 
la  dette  ne  vieillit  pas  et  que  son  extinction  ne  devînt  pas 
plus  difficile  par  l'accumulation  des  intérêts.  Il  devait  pour 
cela  se  procurer  cet  argent  en  son  nom  ;  il  l'obtint 
à  des  conditions  moins  onéreuses  que  ne  l'auraient  pu 
faire  les  Athéniens,  auxquels  il  le  remit  sans  stipuler 
aucune  commission.  Non  content  de  cela,  il  montra  sa 
bienveillance  à  l'égard  des  Athéniens  en  faisant  des 
distributions  gratuites  de  blé,  et  en  le  vendant  à  bas  prix 
en  temps  de  disette.  Il  avait  eu  la  prudence,  en  quittant 
l'Italie,  de  vendre  ses  propriétés  immobilières  et  de  con- 
vertir toute  sa  fortune  en  argent  comptant  qu'il  emporta 
à  Athènes,  la  mettant  ainsi  à  l'abri  des  violences  pos- 
sibles des  partisans  de  Sylla,  qui  confisquaient  les  biens 
des  ennemis  et  même  de  ceux  qui  restaient  neutres 
entre  les  partis.  Avec  cet  argent  et  d'autres  capitaux 
qu'il  acquit  par  héritage —  un  de  ses  oncles  lui  laissa 
10  millions  de  sesterces  —  il  chercha  des  placements 
à  Athènes,  sans  acheter  toutefois  ni  terres  ni  mai- 
sons (i).  A  ce  moment,  en  Italie,  les  confiscations  des 
guerres  civiles  jetaient  sur  le  marché  d'immenses  quan- 
tités de  biens  immobiliers  qui  étaient  mis  aux  enchères, 
et  il  était  facile  de  s'enrichir.  Atticus  ne  voulut  pas  de  ce 
moyen  de  parvenir,  dans  la  crainte  qu'un  changement 
politique  ne  tournât  contre   lui  et  le   dépouillât  à  son 


{\)  Nepotis,  Atiic,   13,   1    «  minus  fuit   emax,   minus  aedifi- 
cator.  » 


4G  GH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

tour  :  il  chercha  des  placements  dans  des  pays  éloi- 
gnés du  tourbillon  des  factions,  en  Epire,  à  Chypre, 
dans  les  provinces  balcaniques  et  dans  certaines  parties 
de  l'Asie  mineure  (1).  Il  devint  grand  propriétaire,  mais 
hors  de  l'Italie,  et  il  consolida  ainsi  sur  ses  terres  sa 
position  de  financier.j 

Mais  il  n'immobilisa  qu'une  partie  de  sa  fortune,  et  il 
réserva  le  reste  de  ses  capitaux  à  la  ferme  des  impôts  et 
au  fermage  des  terres  publiques.  Atticus  spécula  avec 
les  publicains  et  peut-être  fut-il  l'associé  de  Caton,  l'usu- 
rier rompu  à  tous  les  genres  de  rapines,  d'une  avidité 
brutale  et  sans  scrupules,  celui  qui  formula  la  théorie  de 
l'enrichissement  «  concentrer  terre  et  argent  comme  but 
final  de  la  vie,  créer  au  moyen  de  spéculations  moné- 
taires de  nouveaux  capitaux,  les  mettre  en  circulation 
pour  les  augmenter  et  puis  les  placer  dans  de  nouvelles 
acquisitions  de  terres  ».  Atticus  était  appelé  le  prince 
des  chevaliers  ;  il  prit  part  à  toutes  les  opérations  qui 
formaient  la  force  de  cette  classe  ;  la  Grèce  et  l'Asie 
constituaient  le  domaine  de  ses  opérations,  il  pouvait  y 
faire  l'usure  à  éi  et  4  0/0  par  mois,  directement  ou  par 
des  intermédiaires,  en  prêtant  à  des  villes  ou  à  des  par- 
ticuliers. Peut-être  n'était-il  pas  à  la  tòte  de  compagnies 
de  publicains  et  était-il  simple  souscripteur  d'actions. 
C'était  un  homme  prudent,  qui  voulait  éviter  Tavidité 
des  concurrents  :  il  hésitait  à  paraître  en  personne,  mais 
il  était  l'allié  fidèle  et  intéressé  des  publicains,  qu'il  pro- 
tégeait contre  les  proconsuls,  en  se  servant  de  ses  nom- 
breuses relations. 


(1)  Nepotis.  Attic,  14, 13.  — Gic,  ad  Attic,  II,  G,  2;  IV,  8,  26. 
Beaucoup  de  renseignements  sur  Atticus  dans  Drumann,  Gesch. 
Rom.  ili  neiiicii  Uebcrgange  von  d.  Republik  zur  monarch.  Verfas- 
siiiig   (1834-38),  V,   p.   o-a).  —  Hoissikr,  Cicéron  et  ses  amis,  1882, 


♦ 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  47 

Ses  biographes  nous  le  donnent  comme  très  actif, 
l'esprit  toujours  en  éveil,  à  la  recherche  de  prêts  avan- 
tageux, habile  calculateur,  usurier  intrépide.  Il  prêtait 
aux  particuJiers  et  aux  corporations  (1),  et  ses  clients 
étaient  à  De'los,  en  Macédoine,  en  Epire,  en  Grèce,  à 
Ephèse.  Peut-être  que  comparé  aux  autres  chevaliers, 
<;es  clients  trouvaient  Atticus  si  honnête  qu'ils  lui  éle- 
vaient des  statues  :  ce  qui  ne  fait  pas  que,  comme  l'assure 
Cicéron  (Ad  Attic,  Tl,  1,  12;  Y,  13,  2),  il  ne  fût  aussi 
intéressé  dans  de  grandes  et  de  petites  affaires  et 
qu'il  ne  sût  exiger  jusqu'au  dernier  as  les  intérêts  men- 
suels, évaluer  les  solvabilités  et  intervenir  à  temps  ou 
en  ouvrant  sa  bourse  ou  en  la  fermant  ou  en  exigeant  le 
remboursement  de  ses  prêts.  U  exigeait  de  solides  ga- 
ranties, bien  qu'il  comptât  plutôt  sur  l'intervention  de 
Rome  toujours  prête  à  intervenir  en  faveur  de  ses  ci- 
toyens contre  les  débiteurs  étrangers.  Nepos  veut  nous 
faire  croire  que,  à  Rome,  on  ignorait  la  participation 
d' Atticus  à  des  entreprises  usuraires  et  qu'on  le  tenait 
au  contraire  pour  une  lettré  généreux,  qui  n'avait  rien 
de  commun  avec  les  publicains  et  les  affairistes.  Mais 
personne  n'ajoutera  foi  à  cette  petite  histoire  de  pané- 
gyriste. 

D'ailleurs  ses  opérations  ne  scandalisaient  certaine- 
ment pas  les  Romains,  qui  avaient  vu  bien  d'autres 
usures,  qui  avaient  servi  à  élever  des  fortunes  colossales 
et  respectées.  Le  4  0/0  par  mois  était  de  règle  dans  les 


p.  123-426. —  Grèves,  Etudes  sur  r histoire  de  la  propriété  romaine 
<en  russe),  Saint-Pétersbourg,  1899,1,  237-438. 

(1)  CiGER.,  Ad  Attic,  IV,  5  ;  II,  1,  12  ;  IV,  16,  4.  —  Corn.  Nepos. 
{14, 13)  dit  que  la  fortune  d'Atticus  consistait  uniquement  en  biens 
ruraux  et  en  maisons  urbaines.  Ici  comme  en  beaucoup  d'autres 
points  il  se  trompe,  et  les  lettres  de  Cicéron  lui  donnent  un 
démenti. 


48  CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

prêts  aux  villes  de  l'Orient.  D'autres  ne  leur  prêtaient 
qu'à  75  0/0  par  an,  ou  même  plus  (1).  L'exagération  du 
taux  dépendait  de  la  rareté  de  l'argent,  du  risque  de 
l'opération,  de  l'absence  de  concurrence  entre  prêteurs, 
parce  que  les  chevaliers,  voulant  monopoliser  les  affaires 
de  prêts,  s'étaient  constitués  en  syndicat  qui  réglait  le 
taux  de  l'intérêt. 

On  pourrait  croire  qu'Atticus  se  contentait  de  ce 
genre  d' affaires.  En  aucune  façon  :  il  prend  la  charge  de 
s'occuper  des  affaires  des  sénateurs  qui  résident  à  Home, 
il  se  met  au  service  du  premier  venu,  dans  l'espoir  d'en 
tirer  profit,  ou  des  cadeaux  :  tous  les  gains,  petits  ou 
grands,  le  tentent  ;  de  tout  il  espère  tirer  profit  :  et  à 
Cicéron  qui  lui  reprochait  celte  faiblesse,  il  répondait 
que  les  grands  fleuves  sont  formés  de  petits  ruisseaux 
(Ad  Âtlic,  II,  1).  Il  se  fit  entrepreneur  de  jeux  de  gla- 
diateurs, propriétaire  d'écoles  pour  les  esclaves,  où  ils 
apprenaient  à  combattre  et  à  mourir  avec  élégance  et 
dignité  dans  les  cirques  {id.,  IV,  4),  et  de  bureaux  où 
l'on  copiait  les  manuscrits  (2).  C'est  le  seul  moment  de 
la  vie  d'Atlicus  où  nous  le  voyons  entrepreneur  d'indus- 
trie, cest-à-dire  devenu  libraire  et  éditeur.  Faire  copier 
par  des  esclaves  les  œuvres  de  quelque  poêle  d'amour 
ou  de  satires  et  en  vendre  les  exemplaires,  c'était  une 
excellente  entreprise  quand  l'œuvre  était  dans  le  goût 
du  public  :  on  pouvait  gagner  jusqu'à  100  0/0    (Mart., 

(1)  BoissiER,  Bnitus  d\tprès  les  lettres  de  Cicéron,  dans  la  Revue 
des  Deux  Mondes,  1863,  VI,  p. 60  et  71.  —  Drumanin,  op.  cit.  —  Grè- 
ves, op.  cit.  —  Savigny,  Ueber  die  Zinswucher  des  Brutiis,  dans 
Vermischten  Schriften,  1,  38.  — Hugues,  Une  province  romaine  sous 
la  liépuhliqne,  1876,  p.  310.  —  Billeter,  Gcsch.  d.  Zinsfiisses  im 
grieck-rôm  Alterthum,  Ì89S,  p.  350. 

(2)  Geuaui),  Essai  sur  les  livres  dans  l'antiquité,  1840,  p.  1%  et 
s.  —  DziATZKO,  Autor.  VerUujsrecht  im  Alterthum,  dans  Rheiu, 
Muséum,  1894. 


CH.    H.    LE    CAPITAL    MOBILIER  49 

XIII,  3)  :  et  il  n'y  avait  jamais  de  perte,  même  si  l'ouvrage 
ne  plaisait  pas,  parce  que  ce  qu'on  ne  vendait  pas  à  Rome, 
on  le  vendait  en  province,  où  l'on  était  moins  difficile 
et  où  l'on  achetait  même  les  exemplaires  peu  soignés 
(Hor.,  Ep.,l/20,i3;  Ars  p.,  345).Le  commerce  des  livres 
était  de  bonne  exploitation,  et  Atticus  ne  le  négligea  pas. 
Cela  même  ne  lui  suffit  pas.  Pour  augmenter  sa  for- 
tune il  eut  recours  à  un  bas  expédient,  courant  à  son 
époque  (Tacit.,  Ann.,  Xllt,  42)  :  il  accepta  des  héri- 
tages de  mères  sans  enfants,  de  veuves  et  de  vieilles 
filles  en  cherche  d'amants.  Cicéron  déjà  vieux  se  vantait 
d'avoir  tant  reçu  par  testament  de  ses  amis,' que  ces  legs 
dépassaient  20  millions  de  sesterces  (Philip.,  II,  16). 
L'empereur  Auguste  aurait  en  legs  reçu,  d'après  Sué- 
tone (Aug.,  101),  4  milliards  de  sesterces.  Atticus  hérita 
d'un  vieil  usurier  de  Rome  environ  10  millions  de  ses- 
terces en  plus  d'une  grande  maison. 

Ainsi  enrichi  il  retourna  à  Rome,  domicile  de  toutes 
les  nations,  dit  son  biographe.  Là,  en  jouant  entre  les 
partis,  en  se  montrant  humble  avec  les  vainqueurs,  en 
se  retirant  à  l'écart  à  l'occasion,  en  se  faisant  passer 
pour  un  homme  d'études,  un  bibliomane,  en  augmen- 
tant le  nombre  de  ses  amis  par  des  dons  ou  des  prêts, 
il  vécut  tranquille,  et  il  administra  une  énorme  fortune, 
sans  prodigalité,  sans  étalage  d'un  luxe  asiatique.  A  ses 
placements  immobiliers  en  Egypte  il  en  ajouta  d'autres 
qu'il  fit  à  Rome,  maisons  de  bon  rapport,  et  non  de  luxe, 
parce  qu'il  voulait  des  emplois  productifs,  et  non  la  sa- 
tisfaction de  ses  caprices  ;  il  acheta  des  terres  pour  les 
.  mettre  en  culture,  et  non  pour  les  transformer  en  parcs; 
il  aimait  la  vie  commode,  mais  non  la  prodigalité  ;  il 
achetait  volontiers  de  belles  statues,  mais  non  de  colossals 
vases  d'argent  ou  de  pierres  précieuses,  ni  des  tables  de 
cèdre  d'un  million  de  sesterces,  ni  des  tapis  qui  valaient 
Salvigli  à 


50  CH.    11.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

un  patrimoine.  11  savait  mettre  son  goût  au  service  de  spé- 
culations heureuses,  de  bons  profits.  Dans  sa  vieillesse 
il  devint  encore  plus  prudent,  parce  qu'il  reprit  les  capi- 
taux employés  en  opérations  de  crédit,  en  prêts  peu  sûrs, 
pour  acheter  au  contraire  des  terres  et  des  maisons  de 
rapport  à  Rome  et  à  Naples  (Cicer. ,  ad  Att.,  l,  6,  i),  ovi 
les  loyers  étaient  chers.  Ainsi,  après  avoir  exprimé  le 
sang  des  provinciaux,  Atticus  se  mit  à  traire  ceux  qui, 
expropriés  de  leurs  terres,  et  chassés  de  leurs  villages, 
venaient  augmenter  la  population  urbaine  (l).  Contre 
ces  malheureux  il  continuait  le  travail  de  compression 
commencé  par  le^  grands  propriétaires  fonciers  dans 
les  campagnes,  fournissant  ainsi  un  excellent  argu- 
ment aux  orateurs  populaires  qui  demandaient  Tinter- 
vention  de  l'Etat  pour  diniinuer  le  taux  des  loyers. 

11  acheta  également  des  terres  dans  les  faubourgs,  qui 
donnaient  d'excellents  revenus,  parce  qu'on  y  faisait  des 
cultures  appropriées  au  grand  marché  de  Rome,  des 
terres  aussi  dans  le  Numantin,  fameux  par  ses  vins,  en 
Toscane,  en  Apulle,  dans  les  montagnes  de  Reate,  eu 
Calabre  :  il  afferma  également  des  terres  publiques  eu 
Italie,  ces  terres  qui  furent  ensuite  la  proie  des  sénateurs 
et  des  chevaliers,  données  d'abord  à  titre  de  jouissance 
précaire  et  appropriées  ensuite  par  ceux  qui  les  déte- 
naient. 

Devenu  ainsi  un  très  grand  propriétaire  foncier,  il  ar- 
rondit lentement  ses  domaines  ;  il  acheta  alors  également 
des  maisons  de  campagne  à  Antium,  Baies,  Cumes,  sta- 
tions de  bains  renommées.  Il  montra  pour  administrer  ses 
propriétés  la  môme  habileté  que  pour  gérer  ses  affaires 
d'argent:  il  louait  ses  terres,  et  persuadé  de  l'infériorité  du 
travail  servile,  il  divisait  ses  fonds  entre  de  petits  colons 

(1)  PoHLMANN,  Die  Wuìuìdugsnot  in  Alterthum  iind  Gcgemcart, 
2<Ji 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  51 

partiaires  ;  il  en  abandonnait  d'autres  au  pâturage;  qui 
conquérait  de  plus  en  plus  certaines  régions  de  l'Italie. 

Comme  les  grands  propriétaires  dont  parle  Sénèque 
(^;?.;89,  20),  Atticus  avait  des  biens  partout,  et  il  ne 
pensait  qu'à  agrandir  l'étendue  de  ses  terres.  Etre  riche, 
tel  était  le  but  de  toute  activité  dans  cette  société  où  le 
cens  déterminait  le  rang.  L'accumulation  progressive 
était  rendue  facile  à  Atticus  par  ses  habitudes  parcimo- 
nieuses, parce  qu'il  ne  dépensait  pas  plus  de  3.000  ses- 
terces par  mois  (=  600  fr.).  Dans  cette  somme  n'étaient 
sans  doute  pas  compris  les  produits  de  ses  terres  qui  ali- 
mentaient sa  maison  et  pourvoyaient  aux  différents  be- 
soins de  son  économie.  Son  revenu  était  de  12  millions 
de  sesterces  (=  2.400.000  fr.)  ;  il  était  donc  avare  mal- 
gré les  euphémismes  de  ses  panégyristes  (Nep.,  5,  14), 
alors  qu'ils  déclarent  qu'il  était  splendide  mais  non  pas 
somptueux,  élégant  mais  non  pas  magnifique^,  avec  une 
maison  modeste  et  une  vie  simple.  Cela  confirme  encore 
que  le  luxe  extravagant  n'était  le  fait  que  de  quelques- 
uns. 

C'est  là  le  portrait  de  l'un  des  plus  grands  affairistes 
de  cette  époque  si  mouvementée,  qui  va  de  la  chute  de  la 
république  à  la  naissance  de  l'empire.  Ce  résumé  des 
opérations  de  celui  qu'on  a  appelé  le  prince  des  cheva- 
liers peut  nous  donner  une  idée  du  genre  des  emplois  et 
des  affaires  en  vogue  au  i®""  siècle  avant  Jésus-Christ. 
L'histoire  d'Atticus  est  sans  doute  celle  de  ces  deux 
milliers  de  riches  que  l'on  trouvait  à  Rome,  au  dire  de 
Cicéron,  et  qui  étaient  les  maîtres  de  l'Etat  romain,  l'his- 
toire de  ces  chevaliers  qui,  sortis  d'une  modeste  origine, 
après  avoir  monopolisé  la  richesse  monétaire,  s'étaient 
mis  à  acheter  des  terres,  détruisant  ainsi  les  bases  de 
l'ordre  politique,  faisant  acquérir  à  l'argent  la  supréma- 
tie surla  naissance,  transformant  la  constitution  politico- 


52  CH.    11.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

économique  de  la  société,  qui  devint  une  ploutocratie,  et 
créant  ainsi  une  oligarchie  qui^  avec  Pesclavage  et  le 
paupérisme,  formaitles  trois  anneaux  d'une  chaîne,  dont 
aucune  partie  ne  pouvait  être  enlevée  sans  entraîner  les 
autres. 

Nous  avons  maintenant  assez  de  documents  pour  juger 
du  caractère  des  spéculations  de  banque  et  des  emplois 
du  capital  mobilier. 

Les  capitalistes  romains  se  jetèrent  avec  fureur  sur 
les  opérations  de  prêt^  et  ils  demandèrent  à  l'usure  la 
multiplication  de  leurs  richesses,  ou  bien  ils  se  tournèrent 
vers  la  terre,  et  ils  en  poursuivirent  l'accaparement.  Ils 
ne  conçurent  pas  d'autre  emploi  avantageux  que  celui 
qui  a  pour  lui  la  sécurité,  c'est-à-dire  la  terre,  et  celui  qui 
donne  d'énormes  bénéfices,  c'est-à-dire  l'usure.  Le  ca- 
pital mobilier  ne  prit  ainsi  que  la  forme  de  capital  usu- 
raire.  L'usure  est  ainsi  la  grande  spéculation  des  Italiens 
au  i^^  siècle  avant  J.-C.  et  pendant  l'Empire.  L'usure  est 
pratiquée  sous  toutes  les  formes,  et  du  prêt  pur  et  simple, 
de  la  versura  (1),  et  du  prêt  à  la  grosse,  par  la  haute  ban- 
que et  parles  petits  préteurs  à  la  semaine,  à  la  journée^ 
un  nuage  de  sauterelles  capables  d'appauvrir  les  pays 
les  plus  riches,  de  vrais  eldorados,  comme  l'Asie.  Les 
grands  usuriers  s'appelaient  équités,  les  plus  modestes  se 
qualifiaient  de  negotiatores,  et  tels  sont  les  Italici  qui  ne- 
gotiantur  des  inscriptions  grecques (2),  mais  cette  masse 
de  négociants,  qui  se  jetaient  sur  les  Gaules,  en  Alle- 
magne jusqu'au  Samlad,  en  Espagne,  en  Asie  mineure, 
en  Extrême-Orient,  et  qui  poussaient  jusqu'aux  côtes 
de  Norvège,  au  Nil  jusqu'aux  grand  lacs,  à  Madagascar, 

(i)  Bekker,  Zeitschr.  f.  [icchtsf/csch.,  xxiii,  1902,  dit  que  la  na- 
ture de  ce  contrat  est  obscure,  mais  il  est  certain  qu'il  était  très 
onéreux. 

(2)  MoMMSEN,  Ephem.  epigrapli.,  iv,  42. 


CH.    11.    LE    CAPITAL    MOBILIER  53 

dans  l'Inde,  en  Chine,  ou  qui  se  répandaient  jusqu'aux 
coniins  des  pays  non  conquis,  faisant  un  peu  de  tout, 
le  change  des  monnaies,  la  vente  à  crédit,  achetant  les 
peaux,  les  parfums,  etc.,  se  déguisant  à  l'occasion  en  am- 
bassadeurs [libera  legatio),  c'étaient  aussi  des  usuriers. 
A  en  croire  certains  chiffres,  ces  italici  auraient  élé  très 
nombreux.  On  dit  par  exemple  qu'en  Asie  mineure  on 
tua  en  un  seul  jour,  par  l'ordre   de   Mithridate,  80.000 
italici  (88  av.  J.-C),  d'après  d'autres  150.000.  On  peut 
être  sceptique  au  sujet  de  ces  chiffres,  comme  au  sujet  de 
la  plupart  des  renseignements  statistiques  qui  proviennent 
des  auteurs  anciens.   Nous   savons  combien  le  nombre 
des  morts  augmente  en  passant  de  bouche  en  bouche,  par 
exemple  pour  les  massacres  d'Arménie.  S'il  nous  fallait 
croire  tout  ce  que  nous  en  disent  les  journaux,  toute  la 
race  arménienne  aurait  disparu  depuis  longtemps.  On  en 
pourrait  dire  autant  des  Européens  tués  en  Chine.  Con- 
naissons-nous le  nombre  exact  des  victimes  de  la  Saint- 
Barthélémy?  Bien  évidemment  Mithridate  n'a  pas  fait  la 
statistique  des  morts,  et  les  Romains  n'avaient  aucun 
moyen  de  le  faire.  On  grossissait  le  chiffre   pour  faire 
plus  grande  impression  sur  la  capitale  et  la  pousser  à  en 
tirer  vengeance. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  n'est  pas  douteux  que  le  nombre 
des  italiques  répandus  dans  le  monde  était  considérable  : 
c'est  ce  que  prouvent  les  inscriptions  funéraires  de  Dé- 
los,  le  fait  que  dans  la  ville  de  Certa  en  Numidie  ils  purent 
organiser  la  défense  contre  Jugurtha.  Mais  ce  qu'il  im- 
porte de  relever  c'est  plus  encore  leur  esprit  d'entreprise 
et  d'avidité,  qui  savait  pouvoir  s'appuyer  au  besoin  sur 
les  légions  de  Rome,  et  ce  fait  que  toute  violation  de 
contrat  de  la  part  de  leurs  victimes  était  punie  par  la 
guerre  et  le  pillage. 

L'économie  monétaire  avait  pour  objet  principal  les 


54  GH.    l[.    — '   LE    CAPITAL   MOBILIER 

affaires  de  prêt  et  consistait  surtout  dans  les  opérations 
des  publicains,  dans  des  adjudications  de  tout  genre,  dans 
des  entreprises  de  mines  et  de  salines,  de  construction  de 
ports,  d'aqueducs,  en  spéculations  édilitaires.  Le  com- 
merce ne  venait  qu'au  second  rang,  et  après  lui  seule- 
ment certaines  entreprises  de  caractère  industriel. 

La  spéculation  édilitaire  qu'Atticus  a  également  prati- 
quée, était  justement  considérée  comme  une  des  plus 
lucratives,  notamment  à  Rome,  où  afQuaient  des  gens 
de  tous  les  pays.  Il  fallait  des  villas  pour  les  riches  étran- 
gers, les  ambassadeurs,  de  bonnes  maisons  pour  les  ma- 
gistrats, des  casernes  pour  les  prolétaires.  Et  aussi  tout 
ceux  qui  le  pouvaient  habitaient  leur  propre  maison  ;  c'est 
aussi  l'ambition  de  tout  bourgeois,  même  aujourd'hui, 
dans  les  pays  où  la  richesse  mobilière  est  peu  appréciée. 
Ceux  qui  ne  pouvaient  satisfaire  leur  ambition,  s'asso- 
ciaient avec  d'autres  pour  faire  construire  une  maison 
qu'ils  se  partageaient  ensuite  (1).  C'est  pour  cela  qu'il  y 
avait  à  Rome  tant  de  maisons  indivises,  et  que  la  juris- 
prudence nous  fournit  tant  de  dispositions  sur  cette  pro- 
priété. En  résumé,  les  spéculateurs  avaient  de  bonnes 
occasions  de  s'enrichir,  en  construisant  des  maisons  pour 
les  revendre  ou  les  louer. 

La  spéculation  commença  à  l'époque  de  Cicéron  (ad. 
fam.,  xiu,  2  ;  ad  Q.  frat.,  ii,  3)  ;  on  construisit  de  grands 
îlots  à  six  ou  sept  étages,  avec  de  très  petits  appartements 
souvent  d'une  pièce  ou  deux.  Les  Romains  vivaient  la 
plus  grande  partie  de  la  journée  dans  la  rue,  et  la  mai- 
son ne  leur  servait  que  pour  la  nuit.  Même  pour  ces 
pauvres  habitations  on  payait  des  loyers  élevés.  Un  ma- 

(i)  L.  3,  §7.  Difj.,  xLiii,  17  ;  1.2,  D<V/.,viii,  1.  —  Sknkc,  Ep.,  70. 
—  A  Pompei,  une  maison  de  moyenne  grandeur  était  divisée  en 
30  habitations  séparées:  Nissen,  Pompcjuii.  Studiai,  378.  —  Lange, 
lluiis  u.  Halle,  z.  Gesch.  d.  antih.  Wohnhauses,  188o,  p.  53. 


CH.    II.    —    LE    CAPITAL   MOBILIER  55 

gistrat  devait  dépenser  pour  se  loger  au  moins  30.000 
sesterces  =6,300  fr.  (Cic,  Pro  Coelio,  7).  Le  prix  moyen 
d'un  logement  était  de  2.000  sesterces  =  420  fr.  (1). 

On  réalisait  ainsi  des  gains  magnifiques,  soit  en  cons- 
truisant de  grands  bâtiments  pour  les  pauvres  gens,  ou 
de  beaux  palais  pour  les  gens  riches.  On  se  livra  rapi- 
dement à  l'accaparement  des  terrains  dans  les  quartiers 
où  la  ville  pouvait  se  développer,  et  les  capitalistes  se  dis- 
putaient le  terrain  occupé  par  les  maisons  incendiées  pen- 
dant que  le  feu  les  dévorait  encore,  et  aussitôt  après 
Tenlèvement  des  décombres  venaient  les  architectes  et 
les  maçons.  A  ces  spéculations  vinrent  s'ajouter  celles 
des  propriétaires  qui  entouraient  leurs  maisons  de  bou- 
tiques où  les  esclaves  et  les  affranchis  vendaient  les 
denrées  produites  sur  les  terres  du  patron  ou  les  objets 
fabriqués  dans  sa  maison  (2). 

Aussi  la  spéculation  sur  les  terrains  prit-elle  une  place 
importante  à  côté  de  Tusure.  AuluGelle(Aoc/.  Att.^  xv,  I) 
écrivait  que  si  ce  n'était  le  danger  des  incendies, si  fréquents 
et  si  terribles  alors,  le  meilleur  emploi  de  l'argent  serait 
l'achat  de  maisons  :  «  Je  vendrais  lesfonds  ruraux  et  j'achè- 
terais des  fonds  urbains  ».  Et  aussi  il  constatait  la  baisse 
de  la  rente  foncière,  tandis  qu'augmentait  la  rente urbai ne. 
C'est  ce  qui  nous  explique  la  grande  mobilisation  des 
maisons,  et  en  effet,  Strabon  (v,  3,  7)  avait  été  frappé  de 
la  fréquence  extraordinaire  avec  laquelle  on  achetait  et 
on  vendait  les  maisons  à  Rome.  Les  capitaux  s'em- 
ployaient volontiers  en  achats  de  maisons  ou  en  construc- 
tions, et,  à  Rome,  on  disait  dans  le   monde  des  affaires 

(1)  Dion.,  xLn,51.  Sur  la  difficulté  qu'avaient  les  pauvres  gens 
pour  ?e  loger,  v.  Suet.,  Tt6.,35.  Cf.  Pohlmann,  Uebcrvolkerung  der 
antiken  Grosstàdte,  1884,  p.  36,  74-106,  et  Wohniingsïwt.  —Grèves, 
op.  cit.,  293.  —  Becker-Goll,  Gallus,  ii,  219-224. 

(2)  Cic,  Ad  Âttic,  i,  14  ;  xii,  32  ;  xiv,  9. 


S6  CH.    11.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

que  la  possession  d'un  îlot  était  l'emploi  le  plus  solide, 
avec  une  rente  élevée  et  peu  de  risques  (1),  pourvu  que 
l'on  s'en  tint  aux  réparations  les  plus  urgentes  (2). 

Un  ilôt  donnait  un  revenu  de  40  à  GO. 000  sesterces  (3)- 
Cicéron  en  possédait  plusieurs,  et  l'un  d'eux  lui  donnait 
un  revenu  annuel  de  80.000  sesterces  =  16.800  fr.  {Ad 
Attic,  XVI,  1).  Crassus  tirait  de  la  location  de  ses  maisons 
des  revenus  considérables  (Plut.,  Crass.y  2).  Souvent 
ces  propriétaires,  pour  ne  pas  avoir  d'ennuis  avec  ce 
grand  nombre  de  petits  locataires,  louaient  tout  l'îlot  à 
une  seule  personne,  qui  sous-louait  :  c'était  ouvrir  la 
porte  à  une  nouvelle  sorte  de  spéculation,  qui  se  faisait 
au  détriment  des  locataires  pauvres,  au  moyen  d  une 
hausse  des  loyers,  que  le  jurisconsulte  Paul  évaluait  à 
33  0/0  (4).  Il  faut  rappeler  que,  par  suite  de  l'absence  de 
bons  moyens  de  communication,  il  ne  pouvait  y  avoir  un 
grand  développement  des  faubourgs.  La  plèbe  infime  de- 
vait s'entasser  dans  de  misérables  logements,  comme 
le  montrent  les  ruines  de  Pompei,  et  cette  surpopulation 
urbaine  élevait  extraordinairement  la  rente  urbaine  (5). 

11  existait  encore  un  autre  genre  de  spéculation,  mais 
elle  n'avait  pas  l'importance  et  l'étendue  des  prêts  et  des 
achats  d'immeubles.  Par  exemple,  Gaton  l'Ancien,  qui 
fut  un  grand  déclamateur  de  patriotisme,  mais  un  usurier 

(1)  Cic,  De  offic,  II,  25,  où  il  explique  les  avantages  des  vec- 
tigalia  urbana  sur  les  vectigalia  rustica. 

(2)  G.  Nepot.,  Attic,  13,  2.  —  Cic,  ad  Attic,  xv,  1. 

(3)  L.  30,  Dig.,  xix,2;  l.  7,  Dig.,  xii,  2. 

(4)  L.  30,  Dig.  xix,  2;  1.  7,  Dig.  xix,  2. 

(ô)  Celte  spéculation  ne  pouvait  se  faire  dans  les  petites  villes, 
où  le  prix  des  maisons  et  des  loyers  était  peu  élevé.  C'est  ce  qui 
résulte  de  la  Lex  miniicip.  tavcntina,  v,  27  (Bollettino  deWlsliiuio 
(Udir,  rumano,  1896,  ix,  8),  qui  met  comme  condition,  pour  as- 
pirer au  décetnvirat,  de  posséder  une  maison  dont  le  toit  com- 
prit au  moins  l.oOO  tuiles  i^uwLOj A,  Rendiconti  Accad.  Lincei^ 
1898,  série  V,  vol.  Vil,  21  G). 


CH.    11.    —   LE    CAPITAL    MOBILIER  57 

implacable,  spéculateur  très  expert  en  matière  d'argent 
et  riche  propriétaire  foncier,  unissait  à  l'exploitation  de 
la  terre  par  le  travail  servile  etauxopérations  de  banque, 
d'autres  spéculations,  comme  l'élevage  des  esclaves,  pour 
les  vendre  ensuite,  et  le  prêt  à  la  grosse.  Un  bon  es- 
clave, habile  ouvrier,  instruit  dans  les  belles  lettres,  at- 
teignait un  prix  fort  élevé  sur  le  marché  ;  un  bon  dan- 
seur, un  cuisinier  habile,  un  musicien  étaient  payés  à  des 
prix  fabuleux,  et  aussi  les  eunuques,  les  copistes,  les  mé- 
decins, les  pédagogues  trouvaient  facilement  des  ache- 
teurs disposés  à  payer  un  bon  prix.  Gaton  se  livra  à  cette 
spéculation  :  il  achetait  des  esclaves  ou  instruisait  les 
meilleurs  parmi  ses  propres  esclaves,  et  il  les  revendait  en- 
suite. Cette  spéculation  ressemble  plus  à  celle  de  nos 
éleveurs,  qu'elle  ne  résulte  d'une  bonne  administration 
des  terres,  pour  laquelle,  d'après  Golumelle  (I,  8),  un 
maitre  intelligent  doit  encourager  la  proli fication  de  ses 
esclaves,  en  dispensant  du  travail  celles  qui  ont  beaucoup 
d'enfants  et  même  en  affranchissant  celles  qui  en  ont 
quatre. 

Gaton  ne  néglige  pas  non  plus  la  navigation,  en  pra- 
tiquant le  plus  usuraire  des  prêts,  le  prêt  à  la  grosse.  Il 
prêtait  volontiers  aux  peuples  adonnés  au  commerce  ma- 
ritime, qui  réalisent  d'ordinaire  de  gros  profits,  et  pour  en 
diminuer  les  risques,  il  imagina  la  pratique  suivante  parmi 
les  négociants  ses  emprunteurs  :  il  imposait  la  constitu- 
tion d'une  société  d'iine  cinquantaine  de  personnes,  qui 
devaientéquiperautantde  navires, et  sur  chacun  de  ceux-ci 
il  avait,  outre  sa  part  de  bénéfice  comme  associé,  égale- 
ment une  part  spéciale.  Sur  chacun  des  navires  il  y  avait 
un  de  ses  affranchis,  qui  veillait  à  ses  intérêts.  Ainsi  il  ne 
courait  des  chances  de  perte  qu'au  cas  où  la  société  au- 
rait été  ruinée  par  la  perte  de  tous  les  navires,  hasard 
vraiment   impossible  (Plut.,  Cat.  i/.,  21).    Sous  cette 


58  CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

forme  d'assurance  mutuelle,  Caton  trouvait  emploi  de  ses 
capitaux. 

D'autres  se  livraient  à  l'exploitation  des  mines,  dont 
quelques-unes  occupaient  jusqu'à  40.000  hommes,  comme 
les  mines  d'argent  près  de  Carthagène  en  Espagne.  On 
constituait  des  sociétés  par  actions  pour  leur  exploita- 
tion. 

Dans  sa  classification  des  diverses  activités  commer- 
ciales^ Aristote  donnait  la  première  place  à  l'agriculture, 
puis  au  commerce,  enfin  à  l'industrie  :  dans  le  commerce 
il  faisait  rentrer  le  commerce  de  Targent,  l'usure  ;  mais  au 
lieu  de  le  considérer  comme  fécond,  comme  augmentant 
la  masse  des  ressources  pour  l'entretien  des  hommes,  il 
le  déclarait  stérile.  11  ne  tire  pas  du  sein  de  la  nature  de 
nouvelles  richesses  ;  il  ne  sert  qu'à  l'exploitation  de 
l'homme.  Du  moment  où  la  monnaie  n'a  plus  pour 
unique  objet  l'échange  entre  individus  de  choses  de  la 
même  valeur  qu'ils  possèdent  respectivement  en  plus  ou 
en  m.oins,  et  que  l'objet  de  l'échange  est,  au  contraire, 
le  gain,  l'art  de  s'enrichir  n'est  plus  que  la  guerre  de 
tous  contre  tous,  l'art  de  se  dépouiller  réciproquement. 
Aussi  n'hésitait-il  pas  à  condamner  l'usure,  grande  ou 
petite,  le  prêt  à  la  petite  semaine  et  les  gros  placements 
à  intérêt  (Polit.,  m,  12  ;  iv,  2).  11  blâmait  ainsi  les  em- 
plois qui  consistaient  dans  l'exploitation  de  l'homme 
<H  qui  tendaient  à  l'accumulation  indéfinie  de  l'ar- 
gent. 

vXristote  a  fait  la  critique  de  l'économie  de  l'antiquité 
en  expliquant  la  condition  de  cette  exploitation  de 
riiomme  par  l'homme,  comme  Marx  a  fait  celle  de  l'éco- 
nomie moderne.  Aristote  a  constaté  que  de  son  temps 
l'usure  était  parmi  les  principales  branches  d'acquisitian, 
coninic  si  la  base  de  l'économie  antique  avait  été  le  prêt 
de  consommation.  Ce  qu'il  donnait  pour  la  caractéris- 


CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER  59 

tique  de  Téconomie  grecque  s'applique  également  à  Téco- 
noniie  romaine.  Que  faisait  Atticus,  qu'écrivait  Cicéron 
sinon  la  justification  des  méthodes  de  spoliation  des  che- 
valiers romains  ? 

Qu'on  lise  les  poètes   de   l'empire   et  on  verra  que, 
après  les  emplois  immobiliers,  ils  ne  connaissent  d'autre 
emploi  pour  le  capital  mobilier  que  l'usure.  Pour  Mar- 
tial, est  riche  celui  qui  possède  une  maison  de  cent  co- 
lonnes   et   qui   a  son    bureau  plein  d'or   sans    emploi, 
ou  qui    est  propriétaire  de  grandes  étendues  de  terre, 
même  sur  le  Nil,  ou  de  nombreux  troupeaux  (V,  13),  qui 
a  son  argent  employé  en  terres,  en  maisons  ou  en  usures 
et  qui  a  autour  de  lui  un  cortège  de  débiteurs  (III,  31). 
11  voit  le  type  de  l'homme  d'affaires,  de  l'homme  riche 
(le  pecuniosus,  comme  Nepos  appelle  Atticus)  dans  celui 
qui  prête  (V,  o,  20  ;  Vllf,  37  ;  IX,  104  ;  X,   14,  18),  qui 
achète  des  terres,  qui  prête  ou  change  les  monnaies  (VI, 
30),  qui  recueille  par  tous  les  moyens  de  l'argent  pour 
remplir  sa  caisse  et  pour  avoir  une  longue  liste  de  per- 
sonnes auxquelles  il  a  prêté  de  l'argent.  Quels  sont  les 
plus  beaux  modes  d'emploi  de  l'argent,  d'après  Martial? 
Il  n'y  en  a  que  deux,   ou  prêter  ou  consommer  (Vili, 
16),  c'est-à-dire  rester  oisif  sur  le  forum, à  faire  le  ban- 
quier, à  battre  les  monnaies  sur  le  banc,  à  les  changer 
avec  un  agio,  à  faire  des  prêts  (XII,  57),  ou  vivre  luxueu- 
sement, avoir  des  lits  magnifiques,  des  coupes  de  cristal 
de  murrhe,  une  excellente  cuisine,  une  longue  suite  de 
clients,   des    chevaux,    des    maîtresses    et   des    damoi- 
seaux (IX,  23  ;  XI,  71  ;  XII,  66),  et  dissiper  ainsi  les 
richesses  accumulées  par  les  ancêtres.  A  ceux  qui  fai- 
saient un  tel  emploi  de  l'argent,  le  poète  donnait  cette 
dernière   consolation   :    «  Tu    n'auras    pas    à  craindre 
le  feu,   les  voleurs   ou  les    naufrages,  ou   à  te   mettre 
«n    colère    contre    le    débiteur    qui    conteste    le    capi- 


60  CH.    II.    LE    CAPITAL    MOBILIER 

tal    et  les  intérêts  (V,    42),   contre  celui  qui  ne  te  paie 
pas,  contre  le  fermier  qui  a  suspendu  ses  paiements  » 

(II,  11). 

La  richesse  oscillait  ainsi  entre  deux  pôles,  l'usure  et 
la  terre. 


CHAPITRE  111 


LES    PLAGEiMENTS    FONCIERS 


L'importance  de  la  terre  est  ancienne  à  Rome.  Alors 
que  sa  puissance  était  circonscrite  au  Latium,  les  patri- 
ciens s'emparèrent,  au  moyen  de  l'usure,  du  petit  nombre 
de  jugera  qui  appartenaient  aux  plébéiens  auxquels  ils  prê- 
taient de  l'argent.  C'est  ainsi  qu'ils  accrurent  Tétendue 
de  leurs  domaines.  Après  la  conquête  de  l'Italie  méri- 
dionale et  ensuite  de  l'Italie  septentrionale,  puis  de  la 
Gaule,  de  la  Grèce,  des  provinces  balcaniques,  de  l'Asie 
mineure,  ils  s'attribuèrent  par  divers  moyens  les  meilleures 
terres  de  ces  provinces  ;  cette  appropriation  se  fit  de  con- 
cert avec  les  chevaliers,  qui,  enrichis  dans  les  périlleuses 
opérations  usuraires,  cherchaient  de  plus  solides  place- 
ments fonciers.  Ainsi  prit  naissance  le  latifundium,  c'est 
ainsi  que  se  forma  cette  puissante  classe  de  grands  pro- 
priétaires fonciers  qui  eut  une  si  grande  influence  sur 
l'économie  romaine.. 

L'idée  du  latifundium  se  développa  parallèlement  à  la 
concentration  progressive  de  la  propriété  foncière  dans  un 
petit  nombre  de  mains  et  aussi  en  relation  avec  la  façon 
dont  fut  conçue  la  propriété  agricole.  Dans  les  Etats  de 
l'antiquité,  l'appropriation  individuelle  du  sol  eut  une 
base  historique  qui  diffère  de  celle  des  Etats  germaniques 
et  médiévaux,  etconséquemment  on  se  fit  une  idée  diffé- 


62  CH.    m.    LES    PLAGliMENTS    FONCIERS 

rente  de  la  propriété  foncière.  Daas  le  monde  romain^ 
ridée  de  la  propriété  privée  s'appliqua  à  la  quantité  de 
terre  qu'une  famille  pouvait  cultiver,  c'est-à-dire  kVhere- 
dium  de  deux  jugera  =  0,50  hect.  Cette  étendue  aug- 
menta au  cours  de  la  civilisation  fondée  sur  l'esclavage 
et  devint  petit  à  petit  un  latifundium.  Et  par  antithèse 
on  considéra  comme  latifundium  tout  ce  qui  excédait  les 
besoins  ou  la  possibilité  de  culture  directe  par  la  famille. 
Avant  Caton  on  considérait  comme  des  latifundia  des 
terres  fort  peu  étendues  :  200  jugera  =  50  hect.  consti- 
tuaient déjà  un  latifundium.  Le  domaine  décrit  par  Caton 
n'était  que  de  240  jugera  =  GO  hect.  Au  tenips  de  Varron, 
c'est-à-dire  un  siècle  avant  Jésus-Christ,  l'idée  du  lati 
fundium  avait  complètement  changé.  Pour  cetagronome^ 
mille  jugera  =250  hectares  constituaient  un  latifundium. 
Un  siècle  après  Jésus-Christ,  c'est-à-dire  au  temps   de 
cet  illustre  agronome  que  fut  Columelle,  cette  propriété 
était  insignifiante  :  il  y  avait  dès  lors  des  domaines  si 
vastes  que  le  maître  ne  pouvait  en  faire  le  tour  à  cheval 
dans  une  seule  journée  (Colum.,  prœf.),  Les  personnes 
riches  voulaient  posséder  des  provinces  entières,  et  elles 
avaient  comme  une  maladie  inguérissable,  ingens  cupido 
agros    continuandi  (Liv.,    XXXTV,  4).  Leur  vanité  se 
complaisait  à  posséder   des  domaines  considérables   et 
dans  toutes  les  provinces  (Colum.,  1,  3,  11,  12). 

Les  lois  liciniennes  avaient  été  écartées  par  une  petite 
oligarchie  de  capitalistes,  composée  de  quelques  nobles 
d'ancienne  race  —  cette  noblesse  était  de  beaucoup  réduite 
puisque,  après  la  chute  de  Carthage,  il  n'y  avait  plus  à 
Jlonie  ([ue  15  familles  vraiment  anciennes  —  de  beau- 
coup d'ullVanchis,  de  parvenus  enrichis  dans  les  affaires  (1). 


(1)  Voir  une  belle   et  vivante  description  de  la  société  à  cette 
épo(]ue  dans  Fehukho,  Grandeur  et  décadence  de  Rome,  1905,  123. 


CH.    111.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  6S 

Tous  ils  s'étaient  jetés  sur  la  terre  avec  une  avidité  insa- 
tiable, dépouillant  les  paysans,  chassant  les  petits  pro- 
priétaires et  les  remplaçant  par  des  esclaves,  que  la 
guerre  fournissait  en  abondance  et  à  bas  prix  avec  les 
prisonniers  et  les  populations  vaincues.  Les  contempo— 
rains  ont  décrit  cette  odieuse  expulsion  systématique  des 
paysans  de  leurs  foyers.  Salluste  {Jugurt.,  41)  plaignait 
le  sort  des  pauvres  vieux  parents  du  soldat  qui  se  battait 
au  loin  pour  la  gloire  de  Rome,  tandis  qu'ils  étaient 
chassés  de  leur  petit  domaine  par  un  voisin  puissant. 
Horace  [Carm.y  2,  18)  décrit  les  usurpations  du  riche  qui 
enlève  les  bornes  des  champs  de  ses  clients  et  la  misère 
de  Fagriculteur  qui  s'enfuit  avec  sa  femme,  ses  enfants  et 
ses  pénates.  Tite-Live  (YI,  12)  parle  avec  tristesse  de 
la  campagne  des  Yolsques,  autrefois  peuplée  d'hommes 
libres,  et  maintenant  habitée  par  des  esclaves,  les  seuls 
êtres  qui  rompent  la  désolation  de  ce  désert.  Cette  con- 
centration se  faisait  avec  une  rapidité  vertigineuse  ;  elle 
suivait  la  concentration  de  la  richesse  mobilière,  de 
sorte  que  le  tribun  Philippe  pouvait  dire  un  jour  :  il  n'y 
a  pas  à  Rjome  2.000  personnes  qui  possèdent  des  terres 
(Cic,  de  off.,  Il,  21).  L'exagération  est  évidente,  et  nous 
le  démontrerons  plus  loin.  De  même  les  écrivains  latins 
ont  beaucoup  exagéré  la  concentration  foncière.  Au  pre- 
mier siècle  après  Jésus-Christ,  il  était  de  mode  de  décla- 
mer contre  les  grands  propriétaires  fonciers  :  l'avidité  des 
riches  impitoyables  et  les  expulsions  des  paysans  proprié- 
taires étaient  un  thème  de  rhétorique  sur  lequel  s'exer- 
çaient les  jeunes  gens  dans  les  écoles,  comme  celui  de  la 
vestale  qui  laisse  éteindre  le  feu  en  écoutant  les  douces 
paroles  de  son  amant,  et  sur  ces  deux  sujets  se  dispu- 
taient également  les  esprits  avancés  et  révoltés.  Des  rhé- 
teurs comme  Quintilien  [Orat.^  XIL  2)  et  comme  Sé- 
nèque,    des  romanciers  comme  Pétrone  trouvaient  là 


64  CH.    III.    LES    PLACEE EiNTS    FONCIERS 

un  thème  à  leur  goût.  Les  hyperboles  de  Sénèque 
le  Père  {Controv.,  V,  5)  sur  la  possession  privée  de 
terres  autrefois  habitées  par  des  peuples  entiers,  et  celles 
de  son  lils  :  «  des  troupeaux  immenses  paissent  là  où 
s'étendaient  autrefois  des  provinces  et  des  royaumes  » 
[Debenef.,  VIF,  10);  «  un  pays  où  habitait  un  peuple 
semble  n'être  qu'à  un  seul  maitre  »,  «  ce  qu'on  appelait 
un  royaume,  n'est  plus  qu'un  domaine  »  {Ep.,  XLTX), 
—  ces  hyperboles  font  pendant  à  celles  de  Pétrone  dans 
son  banquet  de  Trimalcion  :  «  Aux  calendes  de  juin  il  y  a 
eu,  sur  le  domaine  de  Cumes,  30  naissances  du  sexe  mâle 
et  40  de  Fautre  sexe  ;  on  a  transporté  sur  Taire  400.000 
boisseaux  de  grains,  500  bœufs  ont  été  mis  sous  le  joug  » 
[Satyr.,  53).  Trimalcion  voulait  ajouter  la  Sicile  à  ses 
biens  pour  pouvoir  passer  en  Afrique  sans  sortir  de  ses 
domaines.  Et  ce  n'est  pas  là  la  plus  énorme  de  ces  cari- 
catures ;  le  riche  dont  parle  Sénèque  était  encore  plus 
ambitieux  puisqu'il  voulait  enfermer  dans  ses  domaines 
la  mer  Méditerranée. 

Il  nous  faut  donc  éliminer  ce  qui  est  du  ressort  de  la 
rhétorique  et  de  l'amplification,  et  dont  nous  trouvons 
de  nombreux  exemples  pour  tout  ce  qui  concerne  la  ri- 
chesse et  le  luxe  romain.  Ammien  Marcellin  (xiv,  9,  10) 
reconnaît  la  vanité  des  sénateurs  romains  qui  exagéraient 
leurs  biens  et  s'accordaient  volontiers  des  revenus  im- 
menses. Les  écrivains  eux-mêmes  ne  savaient  pas  se  dé- 
barrasser des  généralisations  exagérées, et  bien  que  n'ayant 
que  des  renseignements  peu  nombreux  et  insuffisants  des 
conditions  disparates  de  ce  vaste  empire,  ils  étendaient 
facilement  à  une  région  ce  qui  pouvait  être  arrivé  en 
telle  ou  telle  autre,  et  à  toutes  les  parties  de  l'Italie  ce 
qui  était  propre  aux  alentours  de  Rome.  Nous  savons 
quelles  difficultés  rencontrent  les  économistes  actuels, 
malgré  les   grandes  enquêtes  qu'ils  ont  à  leur  disposi- 


CH.  m.  LES  PLACEMENTS  FONCIERS        65 

tion,  pour  évaluer  avec  exactitude  l'état  de  la  répartition 
de  la  propriété  foncière  dans  les  différents  pays  de  l'P^u- 
rope,  ou  bien  le  montant  et  la  distribution  de  la  ri- 
chesse mobilière.  Quelles  ne  devaient  pas  être  les  dif- 
ficultés des  historiens  romains,  qui  ne  disposaient  que 
de  renseignements  incomplets  et  en  petit  nombre  ? 
On  ne  peut  donc  accepter  leurs  opinions  qu'avec  la  plus 
extrême  prudence. 

Les  écrivains  modernes  ont  eux  aussi  généralisé  par- 
fois avec  trop  de  hâte.  Ils  ont  invoqué  par  exemple  le 
témoignage  de  saint  Cyprien  [Ep.  i  ad  Dqnat.,  12),  qui 
n'est  jamais  sorti  de  l'A-frique,  en  citant  le  passage  où  il 
reproche  aux  riches  Africains  de  chasser  les  pauvres  de 
leurs  terres  pour  augmenter  indéfiniment  leurs  domaines. 
Que  TAfrique  fut  le  pays  du  latifundium,  c'est  ce  que 
nous  dit  Pline  [H.  /2.,xvin,  6)  et  c'est  ce  qu'ont  démontré 
de  récentes  découvertes  épig-raphiques,  qui  nous  ont 
donné  de  véritables  lois  pour  les  grands  domaines  africains 
des  particuliers  ou  de  l'empereur  (l)  ;  mais  l'Afrique 
n'était  pas  l'Italie'oula  Gaule  et  les  conditions  de  la  pro- 
priété foncière  en  Tunisie  et  sa  constitution  économique 
ne  peuvent  être  généralisées. 

Sous  ces  réserves  nous  ne  nions  pas  l'existence  du  la- 
tifundium et  même  sa  grande  importance  dans  l'éco- 
nomie romaine  :  importance  pleine  de  dangers,  dont  a 
parlé  non  seulement  Pline  dans  son  célèbre  Latifundia 
perdidere  Italiani  et  provinciaSy  mais  aussi  Tibère  quand, 

(1)  MoMMSEN,  Dekret  des  Commodus  fur  den  sallus  Buritanus, 
Hermes,  xv,  385.  —  Seek,  Pachtbestimmungen  eines  roem.  Chites  in 
Africa,  Zeitsch.  f.  Social,  u.  Wirlhschaflsgeschichle,  VI,  1898,  pp.  303- 
368.  —  TouTÀiN,  Le  colonat  paritaire  dans  l'Afrique  romaine,  1897.  — 
TouTAiN,  Vinscription  d'Henchir-Mettich  (Extraits  des  Mémoires 
présentés  à  l'Acad.  des  Inscriptions,  I,  série  XI],  et  dans  la 
nouvelle  revue  historique  de  droit,  XXI,  1897.  —  Ramsay,  The  Cities 
and  Bishûpies  of  Phrygia,  Oxford,  1895,  1,  278  et  s.,  321  et  s. 

Salvigli  5 


66  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

dénonçant  au  Sénat  les  maux  qui  frappaient  la  société, 
il  évoquait  les  infinita  villarum  spalla  qu'il  fallait 
chercher  à  diminuer  (Tacit.,  Ann.,  m,  53),  et  aussi  le 
luxe  des  vêtements,  le  faste  des  repas,  le  nombre  des  es- 
claves (1). 

Les  premières  régions  oii  se  développa  le  latifundium 
en  Italie,  ce  furent  celles  des  peuples  qui  s'armèrent  contre 
Rome  dans  l'insurrection  des  Italiens,  les  terres  de  la 
Sabine,  du  Latium  et  des  Abruzzes,  de  la  Lucanie,  de 
l'Apulie,  du  Samnium,  du  Picenum,  de  la  Campanie. 
Les  populations  indigènes  rebelles  furent  exterminées 
ou  dispersées  et  d'immenses  territoires  furent  confisqués. 
De  même  les  guerres  puniques  qui  coûtèrent  tant  de  vies 
à  Pltalie  méridionale  amenèrent  la  formation  du  latifun- 
dium. C'est  ce  que  firent  aussi  les  guerres  d'Annibal, 
qui  détruisirent,  au  sud  de  l'Italie,  des  peuples  et  des 
villes  (2).  D'ailleurs  la  population  y  était  très  clairsemiéé 
par  suite  des  guerres  de  la  Lucanie  contre  la  grande 
Grèce  (3).  C'étaient  des  régions  dépeuplées  par  les 
guerres,  par  la  malaria,  toutes  prêtes  à  recevoir  l'inva- 
sion économique  des  capitalistes  romains.  Elles  s'of- 
fraient pour  ainsi  spontanément  au  latifundium. 

Ce  mouvement  de  spoliation  ne  se  dirigea  vers  le  Nord 
et  vers  les  Gaules  que  plus  tard,  quand  déjà  Rome  avait 
ouvert  à  l'avidité  et  à  la  vanité  des  sénateurs  de  vastes 
régions  presque  abandonnées,  comme  la  Thrace;  la  Bi- 
thyniè  et  l'Afrique.  Ce  n'est  qu'au  second  siècle  avant 
J.-C.  que  les  Romains,  militairement  maîtres  de  l'Italie 
jusqu'aux  sommets  des  Alpes,  établirent  une  série  de  co- 
lonies pour  défendre  l'œuvre  de  la  conquête.  Telle  fut  la 
poliliquc  romaine  dans  la  plaine  du  Pô  et  dans  les  Gaules, 

(1)  DuAMAiiD,  Eludes  sur  les  laiif.,  Acad.  des  sciences  morales,  1895t 

(2)  NissKN,  Jlalische  landcslainde,  II,  p.  57,  1902.         ^   ..,..'-.-' 

(3)  NiTzsGH,  Die  Gracchcn,  1847,  p.  43. 


CH.    III.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  67 

tandis  que  dans  le  Samnium  les  colonies  avaient  pour 
objet  de  repeupler  un  territoire  dévasté  par  la  guerre 
(Liv.,  xxvii,  9)  et  dans  la  Campanie  pour  remettre  les 
terres  en  culture  et  pour  fournir  du  travail  aux  citoyens 
non  propriétaires.  Vers  le  nord,  des  raisons  militaires 
imposaient  la  colonisation  ;  au  sud  de  la  péninsule,  au 
contraire,  Rome  établissait  les  bases  de  sa  constitution 
économique  (1).  11  y  avait  une  différence  essentielle,  ad- 
ministrative et  économique,  entre  ces  deux  parties  de  la 
péninsule  :  et  quand  Sylla  sépara,  au  point  de  vue  poli- 
tique, la  Cisalpine  de  l'Italie  proprement  dite,  il  recon- 
nut que  cette  dissemblance  dans  l'organisation  adminis- 
trative correspondait  à  Tattitude  différente  de  Rome  à 
regard  de  ces  deux  régions  et  aussi  aux  conditions  so- 
ciales différentes  des  populations  du  Sud  et  de  celles  du 
Nord. 

Pour  comprendre  comment  se  fit  ce  processus  de  con- 
centration de  la  propriété  foncière,  il  faut  se  rappeler  les 
différents  systèmes  de  conquête  des  Romains  et  leurs  idées 
sur  la  condition  des  peuples  vaincus.  11  ne  faut  pas  nous 
en  tenir  aux  jurisconsultes  classiques,  parce  qu'ils  re- 
présentent un  droit  déjà  éloigné  de  l'époque  où  se  firent 
les  conquêtes  de  l'Italie  et  des  provinces  ;  il  nous  faut 
avoir  recours  à  d'autres  sources  qui  nous  permettent 
d'établir  pourquoi  Rome  changea  d'attitude  à  l'égard  des 
populations  italiques  et  fit  une  distinction  entre  la  pro- 
priété italique  et  la  propriété  provinciale. 
-  11  semble  que  lorsque  fut  commencée  la  conquête  de 
l'Italie,  toutes  les  terres  des  populations  vaincues,  qu'elles 
aient  èi^  assignées  à  des  citoyens  ou  à  des  colonies, 
^qu'eUes  aient  été  vendues  par  les  questeurs  {ager  quaes- 

(1)  Gic,  de.offìc,  I,  12,  38  k  cum  Celtiberis,  cum  Gimbris  liter 
€sset,  non  uter  imperaret.  ^)  Cf.  Rudorff,  Gromat.  Instit.,  305. 


68  CH.    m.    LES    PLACtMENTS    FONCliiRS 

torius),  avaient  été  remises  aux  concessionnaires  moyen- 
nant le  payement  d'annuités  (vectigal)  à  l'Etat,  en  re- 
connaissance de  sa  souveraineté.  Mais  ces  annuités  dis- 
parurent par  l'effet  de  la  loi  agraire  de  llO  avant  J.-C, 
la  troisième  des  lois  agraires  qui  eurent  pour  but  de 
détruire  toute  l'œuvre  des  Gracques  (1).  On  assimila 
ainsi  à  Vager  romamis  une  grande  partie  de  Yager  ila-^ 
licus^  en  le  faisant  comme  celui-ci  objet  de  dominiurrif 
et  marquant  ainsi  un  pas  décisif  dans  la  romanisalion  de 
l'Italie,  qui  fut  terminée  avant  la  chute  de  la  Républi- 
que. 

Au  contraire,  en  dehors  de  l'Italie,  les  immeubles 
étaient  considérés  comme  un  fruit  de  la  conquête,  par 
conséquent  ils  entraient  dans  le  domaine  de  l'Etat  et 
étaient  concédés  par  lui  aux  particuliers  par  une  espèce 
de  contrat  analogue  au  contrat  de  louage  et  à  l'usufruit, 
avec  obligation  de  verser  au  Trésor  une  somme  annuelle 
(Gai.,  ir,  7)  en  reconnaissance  de  ce  dominium. 

Cette  conception  des  droits  qui  appartenaient  à  l'Etat 
sur  les  territoires  conquis,  offrait  un  champ  large  qui 
pouvait  satisfaire  la  cupidité  des  sénateurs  et  des  cheva- 
liers désireux  de  posséder  de  la  terre. 

En  Italie,  Rome  n'a  pris  aux  populations  vaincues 
qu'une  partie  du  territoire,  généralement  un  tiers,  par- 
fois la  moitié  ou  même  les  deux  tiers.  La  conquête  to- 
tale était  fort  rare,  et  toujours  comme  une  punition; 
elle  fut  appliquée  à  Gapoue  (Liv.,  xxvi,  16)  et  à  bon 
nombre  de  municipes  de  l'Elrurie,  du  Samnium,  de  la 
Lucanie,  quand  Sylla  voulut  punir  les  villes  qui  avaient 
pris  part  à  la  guerre  civile.  La  plupart  des  guerres  contre 
les   populations  italiques  se  terminèrent  non  par  leur 

(1)  Voir  «  Lex  agraria  »  dans  le  Corp.  insc.  lat.,  1,  n.  200  (avec 
un  commentaire  classique)  et  dans  Bruns,  Fontes  iuris  rom.  anti- 
qui, 5«  édit.,  p,  74.  —  Karlowa,  Roem.  Rechtsgesch.,  I,  315. 


CH.    m.    —    LES    PLACEMENTS    FONCIERS^  69 

<îestruction  mais  par  rapplicalion  d'une  simple  amende 
(Flacc.  SicuL,  155,  6)  :  elles  n'étaient  pas  éliminées,  mais 
souvent  elles  recevaient  des  terres,  et  les  anciens  pro- 
priétaires étaient  assignés  à  quelque  centurie  ou  on  les 
laissait  tranquilles  dans  les  campagnes  voisines  que  Ton 
qualifiait  de  agri  limitanei  et  on  les  appelait  des  cives 
sine  suffragio  et  iure  honorum  (id.,  160,  11-12). 

Par  conséquent,  les  conquêtes  ne  provoquèrent  pas  en 
Italie  de  grandes  innovations  dans  la  constitution  de  la 
propriété  foncière,  parce   qu'on  laissa  aux  populations 
indigènes  de  grandes  étendues  de  terre,  libres  de  toute 
charge.   Dans  les  provinces,    les    anciens  propriétaires 
demeurèrent  par   tolérance,  et  soumis  à  un  tribut  ils 
<îultivaient  leurs  terres  à  titre  précaire,  simples  usagers, 
mais  à  titre  onéreux,  de  la  terre  qui  avait  été  autrefois 
leur  propriété,  avec  une  jouissance,  en  somme,  qu'ils 
pouvaient  perdre  d'un  jour  à  l'autre,  selon  les  besoins 
et  les  caprices  du  véritable  propriétaire,  le  peuple  ro- 
main, dont  ils  étaient  les  locataires.  C'était  l'application 
de  la  vieille  règle  de  droit  public  qui  déclarait  dépossédés 
tous  les  vaincus,  parce  que  la  conquête  avait  rompu 
tout  lien  légal  entre  le  sol  et  les  personnes.  Cependant, 
bien  que  les  habitants  des  provinces  ne  fussent  pas  pro- 
priétaires,   mais   de   simples  possesseurs,   en    pratique 
c'était  la  même  chose,  parce  que  toutes  les  formes  de  la 
possession  foncière   s'adaptaient,  au  moins  extérieure- 
ment, aux  idées  juridiques  romaines  sur  la  propriété,  la 
possession,  les  servitudes,  le  louage. 

En  Italie,  la  terre  était  répartie  en  deux  catégories  : 
Vager  puhlicus,  qui  appartenait  à  l'Etat  romain  et  qui 
fut  colonisé  ou  loué,  et  Vager  privatus,  qui  fut  laissé  aux 
anciens  possesseurs,  auxquels  Rome  enleva  le  droit  de 
vendre  les  terres.  La  raison  de  cette  disposition  est 
restée  obscure:  on  dit  qu'elle  le  Qt  pourles  affaiblir  et  les 


70  CH.    HI.    —    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

empêcher  de  devenir  des  rivaux,  et  que,  en  supprimanlla 
concurrence,  elle  était  sûre  de  pouvoir  aciieler  les  fonds 
à  son  heure  (Liv.,  viii,  14;  xlv,  30),  mais  on  ne  com- 
prend pas  une  mesure  à  si  longue  portée,  quand  Rome 
aurait  pu,  tout  simplement,  appliquer  le  droit  de  con- 
quête, c'est  à  dire  confisquer  toutes  les  terres  et  les  louer 
ensuile  aux  indigènes. 

V a ger  pubi icus  embi'dii^sàit  des  éienànes.  considérables 
de  terre,  et  en  plus  des  terres  provenant  de  la  conquête, 
il  s'était  augmenté  en  Italie  et  dans  les  provinces  des 
biens  vacants  et  des  legs  et  hérédités,  provenant  de  libé- 
ralités ou  autrement,  des  rois  tributaires.  Les  forêts  et  les 
pâturages  qui  le  composaient  avaient  été  exclus  des  dis- 
tributions parce  que  l'usage  en  restait  commun  à  tous,  et 
que  tout  citoyen  pouvait  y  envoyer  son  bétail  et  prendre 
le  bois  nécessaire  à  sa  consommation.  Ce  n'est  que  rare- 
ment que  l'Etat  concédait  des  forêts  ou  des  pâturages  à 
titre  individuel,  dans  la  forme  consacrée  aux  assigna- 
tions :  le  plus  souvent  il  les  louait  à  tant  par  tête  de  bé- 
tail. La  redevance  était,  comme  tous  les  revenus  de 
Vager  publicus,  affermée  à  une  compagnie  de  publicains, 
dont  le  droit  était  garanti  par  le  droit  de  prendre  un 
gage  contre  les  fraudeurs  et  de  confisquer  le  bétail 
introduit  en  contrebande.  Pour  donner  une  idée  des 
expédients  employés  par  ces  compagnies  pour  augmenter 
leurs  profits,  nous  dirons  seulement  qu'elles  avaient 
assez  de  crédit  pour  demander  à  l'Etat  que  l'adjudica- 
tion fut  recommencée  quand  ils  n'étaient  pas  satisfaits 
(Liv.,  xxxix,  44  ;  xlui,  16).  V ager publicus éiei'dune miuQ 
très  fertile  pour  les  chevaliers.  Aussi  les  lois  agraires  qui 
transtormaient  les  possessions  en  assignations  gratuites, 
n'eurent-elles  pas  d'adversaires  plus  violents  que  les 
chevaliers  adjudicataires  des  redevances. 

Ce  mode  d'exploitation  du  sol  avait  pris  sous  la  Repu- 


CH.    IH.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  71 

bliqueune  grande  importance.  La  location  des  terrespubli- 
ques  représentait  pour  le  Trésor  public  une  source  abon^ 
dante  de  recettes  ;  par  contre  le  droit  de  pâture  était  une 
partie  considérable  de  la  fortune  privée.  Les  mesures  or- 
données par  les  lois  agraires  pour  en  assurer  une  équitable 
répartition  auraient  suffi  à  le  prouver  ;  mais  d'autres  faits 
attestent   l'immensité    des  pâturages,  comme  le    grapd 
nombre  des  gardiens  de  troupeaux  (Liv.,  xxxix,  29).  llest 
certain  que  déjà  au  temps  de  la  guerre  civile,  ces  pâtu- 
rages étaient  devenus  le  monopole  des  riches.  Ceux-ci  les 
avaient  accaparés.  Le  bœuf  du  paysan  et  la  chèvre  du  pau- 
vre avaient  du  abandonner  les  prairies  communes  devant 
les  grands  troupeaux  des  publicains  et  du  riche  éleveur. 
Les  lois  agraires  avaient  cherché  à  remédier  à  cet  état  de 
choses,  sans  y  parvenir.  Toutes  les  lois  étaient  éludées  ,; 
nourrir  son  bétail  sur  ses  propres  terres,  au  lieu  de  l'en- 
voyer aux  pâturages    publics,  semblait  une  négligence 
indigne  d'un  propriétaire  économe  (Ovid.,  Fast.,  v,  286). 
En  attendant,  un  certain  nombre  d'individus    avaient 
obtenu  la  possession  perpétuelle,  héréditaire  et  gratuite 
des  droits  de  pâturage  sur  X'ager  publicus^  et  ce  principe, 
une  fois  consacré  par  la  loi  Thoria^  devait  amener  sa 
disparition  inévitable.  \Iager  publicus  fut  la  source  des 
grands  latifundia  des  sénateurs  et  des  chevaliers,  qui, 
de  cette  façon,  acquirent  la  prépondérance  économique 
et  politique  en  Italie  et  dans  les  provinces.    Et    cette 
acquisition  ne  leur  coûta  aucun  sacrifice,  pas  un  sou, 
mais  simplement  un  acte  violent  d'appropriation,  ne  plus 
payer  la  redevance  annuelle  et  transformer  ainsi  en  terres 
privées  les  terres  qui  étaient  du  domaine  public. 

Ils  arrivèrent,  d'ailleurs,  par  d'autres  moyens  encore 
à  la  formation  de  grandes  propriétés  foncières. 

On  sait  qu'une  partie  de  Vager  publicus  avait  été 
assignée  aux  citoyens  romains  ou  avait  servi  à  établir 


72  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

des  colonies.  Ainsi  Rome  créait  sur  ses  frontières,  au 
milieu  des  populations  récemment  conquises,  des  forte- 
resses avancées  pour  imposer  le  respect  et  une  cité  qui, 
constituée  sur  le  modèle  de  la  mère-patrie,  devait  répan- 
dre autour  d'elle  la  civilisation  latine.  Le  territoire  occupé 
par  la  colonie  n'était  jamais  conside'rable,  il  conser- 
vait toujours  le  caractère  d'un  camp  retranché  et  d'un 
comptoir  commercial.  Dans  les  assignations  de  terres,  les 
Romains  appelaient  autant  de  citoyens  qu'il  y  avait  de 
terres  à  partager  ;  les  colonies  occupaient  un  espace 
déterminé,  de  sorte  que  la  part  de  terre  qui  revenait  à 
chacun  dépendait  de  la  quantité  des  immigrants  (Sicul. 
Flacc,  135).  Chaque  colon  recevait  une  quantité  de 
terre  qui  variait  avec  la  quantité  des  terres  à  distribuer 
et  le  nombre  des  colons.  Plus  tard  s'exercèrent  égale- 
ment l'influence  de  la  condition  de  la  plèbe  toujours 
davantage  habituée  à  l'oisiveté  et  la  condition  plus 
difficile  faite  au  travail  libre  par  le  travail  servile,  ce 
qui  obligea  à  augmenter  la  terre  disponible  afin  de  mieux 
aguerrir  le  colon  pour  cette  concurrence. 

Ainsi  au  milieu  des  populations  indigènes  on  créa  de 
petites  oasis  de  propriété  romaine,  constituées  par  les 
meilleures  terres,  les  plus  fertiles,  les  agri  culti  (ì)^  à 
l'exclusion  des  marais,  des  terres  de  montagne,  des 
terres  impropres  à  la  culture.  Il  s'ensuivit  que  les 
colonies  et  par  conséquent  les  petits  fonds  des  colons, 
sous  forme  de  carrés  ou  de  rectangles  ou  de  bandes  de 
terre  qui  se  suivent,  s'établirent  dans  les  plaines  où 
mainlenanl  encore  le  réseau  géométrique  dessiné  par  les 

(1)  Hygin.,  de  limit.  agror.,  199,  13;  de  cond.  agror.,  H2,  22; 
201  ;  L<7/erco/oîi.,246, 18.  (Pour  les  gromatiques  je  cite  l'édition  de 
Laclimanii,  1848).  Sur  les  colonies  consulter  les  travaux  définitifs 
dans  le  Dizion.  epigr,  de  Ruggiero  et  l'article  de  Humbert  dans 
le  Diction,  des  antiq.  grecques  et  romaines  de  Daremberg  et  Saglio» 


CH.    IH.     —    LES    PLVCKMENTS    FONCIERS  73 

moyens  de  viabilité  témoigne  de  l'origine  romaine  et 
révèle  la  limite  extrême  des   terres    cultivées    par  les 
Romains.  Celle  remarque  a  son  importance  pour  l'histoire 
de  la  romanisation  des  populations  conquises.  Les  mon- 
tagnes furent  laissées  de  coté.  A  propos  de  la  colonisation 
des  plaines  des  Romagnes,  Elisée  Reclus  (1)  écrit  :  «  En 
suivant  la  voie  Emilienne  entre  Cesena  et  Bologne,~le 
voyageur  est  tout  surpris  de  voir  des  cheminots  égaux, 
tous  parfaitement  parallèles,  équidistants  et  perpendicu- 
laires à  la  grande  route,  se  diriger  au  nord-est  vers  la 
Polesine  ;    ils    sont   tous  coupés    à   angles  droits    par 
d'autres  routins  également  réguliers,  de  sorte  que  les 
champs  ont  exactement  la  même  surface.  Vues  des  con- 
treforts des  Apennins,  ces  campagnes  ressemblent  à  des 
damiers  de  verdure  ou  de  moissons  jaunissantes,  elles 
cartes  détaillées  prouvent  qu'en  effet  le  solde  ces  districts 
est   découpé  en  rectangles  d'une   égalité   géométrique, 
ayant  714  mètres  de  côté  et  près   de  ol    hectares  de 
superficie.  3> 

Ces  assignations  de  parts  de  superficie  égale  portaient 
en  elles  le  germe  d'oii  devait,  avec  le  temps,  naître  le 
latifundium,  et  voici  comment.  En  fondant  leurs  colonies, 
les  Romains  n'avaient  pas  cherché  à  éloigner  les  causes 
qui  pouvaient  troubler  le  développement  régulier, 
progressif  des  différentes  économies,  en  empêchant  les 
usurpations  des  terres    publiques    qui    pouvaient    être 

(i)  Géographie  universelle^  I,  343  —  L'honneur  de  cette  décou- 
verte appartient  au  célèbre  hydrologiste  Lombardini,  Studi  idrolo- 
gici e  istorici  sopra  il  grande  estuario  adriatico  {R.  Istituto  lombardo^ 
Classe  scienze  matematiche,X\).Cïr. Rnhhìdinì, Atti  e  Memorie  d.Deput, 
di  storia  patria  per  leprov.  di  Romagna,  série  III, vol. I.  —  Ricci-Bittî, 
»rf.,  vol.  XX,  1892.  —  Legnazzi,  Del  catasto  romano,  Padova,  1887, 
p.  247  II  faut  ajouter  des  remarques  importantes  de  Brugi,  Istituto 
veneto,  1900.  Tout  ce  qu'on  trouve  chez  les  autres  écrivains  n'est 
que  la  reproduction  des  découvertes  de  ces  auteurs. 


74  CH.    m.    LES    PLACtMENTS    FONCIERS 

nuisibles  à  leur  prospérité  :  bien  plus,  dès  le  moment  de 
la  fondation,  on  ne  respecta  pas  toujours,  dans  la  distri- 
bution de  la  terre  aux  colons,  le  principe  de  l'égalité,  le 
seul  qui  aurait  pu  donner  une  certaine  sécurité  à  la  colonie. 
En  effet,  non  seulement  on  donna  aux  citoyens  méritants 
des  assignations  doubles  et  triples  sur  les  terres  publi- 
ques ou  des  pâturages  réservés  (Frontin.,  48,  24),  mais 
on  réserva  certains  fonds  à  des  personnalités  politiques 
(Sicul.  Flacc,  157,  6),  sans  les  obliger  à  s'établir  sur  ces 
terres  et  à  venir  résider  dans  la  colonie.  C'est  ainsi  que 
beaucoup  de  familles  patriciennes  eurent  la  part  du  lion, en 
même  temps  qu'une  prépondérance  indiscutable  ;  c'était 
admettre  officiellement  le  principe  de  l'absentéisme. 

Ces  distributions  spéciales  furent  le  point  de  départ 
d'inégalités  futures  et  plus  grandes.  Sylla,  après  avoir 
distribué  des  terres  à  ses  120.000  soldats,  donna  à  ses 
amis  les  terres  conlisquées  aux  municipes  qui  avaient 
pris  parti  contre  lui.  Non  seulement  beaucoup  de  terres 
appartenant  à  ses  adversaires  politiques  changèrent  de 
propriétaires,  mais  ces  distributions  faites  sur  les  terres 
publiques  créèrent  une  classe  de  riches  au  sein  même  des 
colonies.  César  suivit  cet  exemple,  et  ainsi  beaucoup  de 
bonnes  terres  qui  auraient  pu  servir  à  la  colonisation  se 
concentrèrent  dans  les  mains  d'un  petit  nombre  de  fa- 
voris. 

De  plus  on  avait  réservé  et  excepté  de  la  distribution 
de  grandes  étendues  de  terre,  comme  les  champs  non 
cultivés,  les  pâturages,  les  forêts,  qui  constituèrent  le  do- 
maine public  (C.  1.  Z.,  11,  5  439,  c.  82),  et  comme  sur 
ces  pâturages  ceux  qui  avaient  reçu  des  assignations 
spéciales  avaient  un  droit  de  parcours  proportionnel  à 
l'étendue  de  leur  propriété,  et  par  conséquent  beaucoup 
plus  étendu  que  celui  qui  appartenait  aux  simples  colons, 
il  en  résulta  qu'il  leur  fut  facile,  grâce  à  la  prépondérance 


CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCltRS  iO 

qu'ils  avaient  sur  les  terres  à  pâturage,  de  se  les  appro- 
prier et  de  les  soustraire  à  la  jouissance  commune  (1). 

Ces  considérations  nous  permettent  d'établir  que  le 
latifundium  romain,  puisque  ces  assignations  particu- 
lières étaient  déjà  véritablement  des  latifundia,  est  né 
originairement  comme  une  unité  primordiale,  et  que  ce 
n'^st  que  dans  la  suite  qu'il  s'est  étendu  par  l'accumulation 
des  fonds.  Du  jour  oii  la  Volonie  était  fondée,  le  fait  que 
certains  recevaient  de  vastes  étendues  de  terres  puLliques, 
mettait  à  côté  des  colons  la  pieuvre  qui  devait  les  en- 
gloutir. Le  latifundium  naquit  donc  au  moment  même 
où  naissait  la  colonie  :  il  devait  se  développer  en  absor- 
bant les  propriétés  plus  petites,  par  la  force  d'attraction 
qu'exerce  fatalement  la  grande  propriété  sur  la  petite. 
Ainsi  donc  c'est  au  sein  même  de  la  colonie  que  se  trou- 
vait l'élément  qui  devait  la  transformer  en  vastes  lati- 
fundia. 

D'autres  causes,  d'ailleurs,  amenèrent  cette  transforma- 
tion.Un  bonnombre  de  colonies, étant  donnés  les  éléments 
dont  elles  se  composaient,  eurent  un  succès  éphémère.  Les 
premières  colonies  étaient  composées  d'une  plèbe  coura- 
geuse et  féconde  de  paysans,  qui  employaient  leurs  res- 
sources, devenues  plus  abondantes,  à  élever  des  généra- 
tions toujours  plus  nombreuses  de  paysans  et  de  soldats, 
poussés  qu'ils  étaient  par  l'abondance  des  terres  à  avoir 
beaucoup  d'enfants  ;  ils  augmentaient  ainsi  le  nombre 
de  ceux  qui  parlaient  latin  dans  ce  mélange  confus  des 
races  et  des  langues.  Mais  lorsque  les  conditions  du  travail 
eurent  changé  en  Italie,  ces  paysans  connurent  des  jours 
tristes.  Ils  n'avaient  ni  moyens,  ni   capitaux.   Leur  cul- 


{\)  Weber,  Rœm.  Agrargesch.,  1891,  p.  36  et  s.  Sur  la  colonisa- 
tion romaine  en  Afrique,  cfr.  le  savant  ouvrajze  de  Toutain,  Les 
cités  romaines  de  la  Tunisie,  1896,  cti.  vni  et  ix. 


76  CH.     m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

ture  dissociée  et  isolée  devait  être  facilement  battue  par 
les  organisations  supérieures  du  travail  associé  et  con- 
centré des  économies  à  esclaves.  C'est  ainsi  que  beau- 
coup de  terres  cultivées  disparurent  lentement. 

Les  colonies  postérieures  étaient  composées  de  gens 
qui  avaient  consacré  leur  vie  au  métier  des  armes,  qui 
aimaient  le  butin  et  les  aventures,  beaucoup  plus  que  la 
culture  pacifique  des  terres.  C'étaient  des  vétérans  qui 
n'avaient  aucune  préparation  et  aucune  aptitude  à  la  cul- 
ture, qui  souvent  conservaient  pour  emblème  bien  plus 
l'enseigne  surmontée  de  l'aigle  que  les  bœufs  à  la  charrue. 
C'étaient  des  éléments  turbulents,  qu'avaient  accrus  les 
factions  et  les  perturbations  politiques  de  la  capitale,  habi- 
tués à  vivre  à  la  suite  des  politiciens,  dans  les  clientèles 
des  scélérats,  citoyens  sans  propriété^  ouvriers  libres  sans 
travail,  prêts  à  se  jeter  dans  n'importe  quelle  aventure. 
Il  est  probable  que  souvent  ils  demandèrent  des  terres 
<lans  l'intention  de  les  céder  à  d'autres  le  plus  tôt  pos- 
sible. Peut-être  aussi  la  nature  des  terrains,  mais  cer- 
tainement les  frais  de  défrichement  et  l'éloignement  des 
centres  habités,  rendaient-ils  malaisé  et  de  succès  dou- 
teux pour  des  familles  de  prolétaires  qui  venaient  de 
Rome,  de  s'établir  sur  les  terres  assignées. 

Lorsque  Rome  introduisit  la  solde  pour  les  soldats, 
l'ordre  social  fut  bouleversé,  parce  qu'ainsi  la  vie  mili- 
taire et  la  guerre  prirent  la  place  que  l'agriculture  avait 
occupée  jusque-là  dans  le  système  économique.  La  plèbe 
n'eut  plus  aucune  raison  de  chercher  dans  le  travail  des 
champs  l'indépendance  et  les  commodités  de  la  vie^  que  la 
guerre  lui  offrait  avec  plus  de  probabilité  de  s'enrichir. 
Ceux  qui  avaient  vécu  de  la  vie  militaire  s'accommodaient 
mal  de  la  vie  du  paysan,  et  ainsi  la  foule  des  déclassés  et 
des  iîibusliers  augmenta  à  mesure  que  devinrent  plus  fré- 
quentes les  guerres  hors  du  Latium.  Etant  donnée  cette 


CH.    111.    —    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  7T 

répugnance  à  travailler  la  terre  dans  la  plèbe  romaine, 
il  est  probable  que  le  mouvement  agraire  à  Rome  était 
plus  factice  que  réel  ;  ce  devait  être  une  excellente  plate- 
forme électorale  pour  les  politiciens.  Mais  lorsque  les 
terres  étaient  concédées  et  que  ceux  qui  les  demandaient 
au  forum  partaient  avec  leurs  familles,  bientôt  épouvantés 
par  le  travail,  par  les  désillusions  qui  attendaient  les 
premiers  fondateurs  des  colonies,  ils  revenaient  décou- 
ragés et  mécontents.  Ils  avaient  simplement  abandonné 
à  l'Etat  les  terres  qui  leur  avaient  été  concédées,  ou 
bien  au  riche  créancier  qui  avait  consenti  des  avances. 

Dans  les  colonies  les  plus  récentes  il  n'y  avait  pas  un& 
véritable  population  de  colons,  la  terre  manquait  de 
bras.  Généralement  les  vétérans  restaient  volontiers  dans 
les  pays  où  ils  avaient  servi  pendant  de  longues  années^ 
et  où  ils  contribuaient  à  l'augmentation  de  la  popula- 
tion (1),  tandis  qu'en  Italie  ils  se  montraient  mauvais 
pères  de  famille.  «  On  ne  pouvait  pas  avec  eux  remédier, 
dit  Tacite,  à  la  dépopulation  du  pays:  ils  se  dispersaient 
presque  tous  et  retournaient  dans  les  provinces  oii  ils 
avaient  vécu.  Ils  répugnaient  au  mariage  et  à  la  famille. 
Ce  n'étaient  plus  ces  colonies  unies  de  cœur  et  de  volonté 
qui  formaient  rapidement  une  cité  ;  c'était  un  rassem- 
blement d'individus  qui  ne  se  connaissaient  pas,  sans 
chefs,  réunis  par  le  hasard,  une  foule  sans  cohésion  » 
{Ann,,  xiv,  27). 

En  effet,  les  terres  de  Campanie,  assignées  par  César 
à  la  foule  turbulente  et  vicieuse  de  ses  soldats,  fiirent 
bientôt  désertes.  Le  fameux  territoire  de  Falerne,  réparti 
à  la  plèbe  en  lots  de  3  jugera,  en  340  avant  J.-C,  passa 


(1)  Oq  trouvera  des  renseignements  intéressants  sur  les  co- 
lonies de  vétérans  dans  Wilmans,  Comment,  philol.  in  honorem, 
Mommsenit  Berlin,  1877,  p.  200. 


78  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

quelques  années  après  entre  les  mains  de  quelques  gros 
propriétaires.  C'est  ainsi  que  Préneste,  colonisée  par  les 
troupes  de  Sylla,  perdit  en  moins  de  quatre  lustres  suc^ 
cessivementtous  ses  colons.  Les  colonies  militaires,  quand 
^lles  ne  mouraient  pas  aussitôt  nées,  devenaient  des 
hospices  d'invalides  ;  et  celles  qu'avait  fondées  Auguste, 
et  dont  le  marbre  d'Ancyre  (C.  I.  Z.,  ii,  2,  769)  célèbre 
Fétat  florissant,  étaient  des  cités  mortes,  et  on  disait  que 
Casilinum  était  mourant,  Tivoli  vide,  Acerres  et  Cumes 
déserts  (l).  Les  vétérans  morts,  comme  le  dit  Tacite 
{Ann,^  XIV,  27)  pour  les  colonies  de  Antium  et  deTarente, 
n'avaient  pas  de  successeurs  ;  et  les  colonies  restaient 
désertes  [Liber  colon.,  223,  3,  224,  3),  Beaucoup  de  co- 
lonies eurent  une  éphémère  splendeur,  comme  Este  (2)  ; 
d'autres  brillèrent  un  moment  pour  s'éteindre  aussitôt. 
Crémone,  la  colonie  célèbre  pour  sa  fertilité,  sa  richesse 
en  blé,  reçut,  en  222  avant  J.-C,  un  envoi  de  G. 000  fa- 
milles de  vétérans  :  32  années  après,  c'est-à-dire 
en  190,  on  dut  envoyer  6.000  familles  nouvelles  pour 
la  repeupler.  S'il  s'agissait  de  colonies  militaires,  les  ha- 
bitants étaient  toujours  exposés  à  être  rappelés  sous  les 
armes  et  beaucoup  ne  retournaient  plus  (Sicul,  Flacç., 
162,  12).  :  : 

Les  établissements  militaires  sont  toujours  voués  à  la 
mort  ou  à  une  vie  misérable  ;  au  contraire  les  colonies 
agricoles  prospèrent,  parce  que  la  terre  ne  s'acquiert  et 
ne  se  conquiert  définitivement  que  par  la  charrue,  le 
travail  et  la  population.  Ce  n'étaient  donc  pas  les  mî7//e^ 
sine  iixoribiis  (3),    errants    et   fatigués   qui   pouvaient 

(Ij  Plin.,  //.  n.,  III,  5,  7  ;  Horat.,  Ep.,  I,  7,  45;  Virgil.,  Georg., 
11,  22o;    JuvenuL,  Sat.,  111,  2. 
■    (2)  MoMMSKN,  Corpus  inscript.  lat.,  V,  p.  224,  240.  -  :  :. 

('^)  Sur  tous  ces  points,  voir  Tertull.,  Exhortât,  ad'  castitateinj 
12;  llvKRONiM.,  Epist.,  123.  ;       .  ..    ;  ....":_ 


CH.    III.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  70 

créer  des  colonies  florissantes,  semblables  à  celles  du 
Canada,  oii  les  familles  françaises  et  anglaises  des  tra- 
vailleurs de  la  terre  avaient  de  quinze  à  vingt  enfants.  • 

De  plus,  comme  nous  l'avons  vu,  les  parts  assignées 
étaient  généralement  trop  petites  pour  pouvoir  com- 
penser le  travail  qu'elles  demandaient.  Ou  il  s'agissait  de 
terres  déjà  occupées,  et  alors  elles  n'avaient  pas  la  pro- 
ductivité des  terres  vierges.  Ou  il  s'agissait  de  terres  à 
défricher,  et  alors  elles  ne  disposaient  pas  des  forces  de 
travail  nécessaires.  En  principe,  l'Etat  ne  faisait  pas 
d'avances  en  argent,  ni  en  instruments  de  travail  :  c'est 
seulement  l'empereur  Constance  qui  décida  de  remettre 
aux  vétérans  une  somme  d'argent  pour  les  travaux  de 
mise  en  culture,  2  bœufs  et  100  boisseaux  de  blé  (1.  m, 
€,  7%.,  vil,  20).  Beaucoup  épuisaient  leurs  maigres  res- 
sources avant  de  rien  retirer  de  la  terre  qu'ils  abandon- 
naient, comme  cela  est  arrivé  aux  premiers  colons  du 
Far  West,  du  Canada  et  de  l'Algérie.  C'est  là  le  sort  des 
premiers  colons  qui,  par  manque  de  moyens  suffisants, 
sont  obligés  de  renoncer  aux  concessions  obtenues  et  à 
laisser  la  place  à  d'autres  qui  trouvent  déjà  les  premiers 
travaux  terminés,  et  peuvent  attendre  le  résultat  des 
-dépenses  qu'ils  feront,  et  jouir  ainsi  de  leur  travail  et 
de  celui  des  autres.  • 

Ce  fut  ainsi  que  les  plus  faibles,  les  colons  plébéiens, 
^'est-à-dire  la  grande  majorité,  durent  abandonner  la 
partie  (1),  renoncer  à  une  propriété  qui  ne  les  nourrissait 
pas,  devenir  locataires,  métayers,  colons  partiaires  ou 
ouvriers.  C'est  ce  qui  explique  ce  fait  dont  nftus  avons 
plus  d'un  témoignage,  que  les  assignations  militaires 
de  Sylla,  vingt  ans  après,  étaient  passées  dans  les  mains 

'   (J)  «  Propter  plebitatem  agro  expulsi  »,Cassius  Hèminà,  «dit» 
ICrahsEj  F/^apm.  hist.  rom.,  loo.     ^  .     .:  . 


80        CH.  m.  LFS  PLACEMFNTS  FONCIERS 

des  grands  propriétaires,  qui  les  avaient  achetées  des 
vétérans  moyennant  une  rente  viagère.  Les  terres  dis- 
tribuées par  Auguste  avaient  de  même  changé  de  pro- 
priétaires (Tacit.^  An7i.,  xvi,  27;  Hygin.,  131). 

Ce  furent  donc  de  nouveaux  latifundia  qui  furent  créés 
par  les  colonies  militaires.  Ce  fut  une  proie  magnifique 
offerte  à  l'oligarchie  ploutocratique.  Les  guerres  et  no- 
tamment les  guerres  asiatiques  avaient  mis  à  sa  dis- 
position de  très  nombreux  esclaves  à  bon  marché,  qui 
remplaçaient  les  travailleurs  salariés.  Par  suite  de  la 
guerre,  on  faisait  la  traite  sur  toute  l'étendue  de  l'em- 
pire romain  ;  on  n'avait  pas  toujours  besoin  d'aller  bien 
loin,  sur  le  marché  de  Délos,  où  10.000  esclaves  dé- 
barqués le  matin  étaient  vendus  le  soir,  parce  que  les 
riches  propriétaires,  sous  prétexte  qu'ils  étaient  entourés 
de  voleurs,  obtenaient  des  consuls  de  véritables  razzia 
contre  les  populations  autochtones  des  Apennins,  des 
Alpes,  des  montagnes  de  la  Sardaigne  et  de  la  Corse. 
C'était  une  épouvantable  chasse  à  l'homme.  Les  fa- 
milles n'étaient  en  sûreté  ni  dans  leurs  maisons,  ni  sur 
les  routes  :  des  émissaires  armés  les  arrêtaient  pour  les 
marquer  et  les  enfermer  dans  les  ergaslules  (Sueton., 
Aiig.,  32  ;  Tiber.,  8).  Sur  les  côtes  de  T Afrique,  la  traite 
était  organisée  comme  elle  l'était  il  n'y  a  pas  très  long- 
temps encore.  Des  marchands  de  chair  humaine  enga- 
geaient les  indigènes,  enlevaient  par  ruse,  ou  par  force 
de  chez  eux  pour  les  transporter  sur  les  latifunda  oii  les 
bras  manquaient.  Ce  commerce  avait  rendu  célèbres  les 
corsaires  de  Crète  et  de  Cilicie  en  relation  avec  les  né- 
gociants romains. 

C'est  de  cette  façon  que  les  patriciens  mettaient  en 
culture  ces  parties  des  terres  publiques  qui  étaient 
abandonnées  par  les  colons  et  qu'ils  s'appropriaient,  et 
celles  dont  ils  n'auraient  dû  être  que  de  simples  fermiers» 


CH.    III.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  81 

En  droit,  ils  n'auraient  dû  être  que  des  colons  de  la 
République,  possessores  el  non  domini,  mais  en  fait  on 
pouvait  les  considérer  comme  propriétaires,  au  point 
-qu'ils  pouvaient  vendre  et  faire  des  donations,  protégés 
qu'ils  étaient  par  l'interdit  du  prêteur  et  par  la  bonorum 
possessio.  Donc  si  leur  titre  était  sans  valeur  à  l'égard 
de  l'Etat,  il  ne  l'était  pas  à  l'égard  des  particuliers.  Leur 
jouissance  n'avait  d'autre  limite,  comme  le  dit  Flaccus 
Siculus  (138,  11-17),  que  les  possessions  voisines  et  les 
obstacles  de  la  nature. 

Voici  ce  que  nous  pouvons  dire  des  procédés  qui  con- 
duisirent à  la  formation  du  latifundium  sur  les  terres  pu- 
bliques :  il  re'sulte  de  l'usurpation  et  de  l'occupation  des 
parts  assignées  aux  colons  et  abandonnées  par  ceux-ci. 

«Anciennement,  dit  Appien  {de  b.  c,  i,  7),  le  Sénat 
avait  permis  à  tout  le  monde  de  défricher  les  terres  in- 
cultes qui  appartenaient  à  l'Etal;  il  espérait  ainsi  suffire 
aux  besoins  des  Romains  maîtres  de  Tltalie  et  à  ceux  de 
la  patiente  et  laborieuse  race  italique.  »  Les  terres  non 
cultivées,  c'est-à-dire  la  parila  lapins  considérable  de 
ce  vaste  domaine  étaient  l'objet,  au  profit  des  citoyens, 
d'un  droit  particulier  appelé  possessio.  Rien  de  plus 
simple  que  l'acquisition  de  ce  droit  de  possession  :  on 
prenait  par  droit  d'occupalion  tout  ce  qu'on  pouvait 
cultiver.  Cette  forme  élémentaire  d'occupation  et  l'ab- 
sence de  fermasse  réirulier  semblaient  froisser  les  classes 
qui  étaient  capables  de  s'en  prévaloir.  Pour  l'histoire  de 
la  propriété  il  nous  faut  rappeler  que  les  possessiones 
n'existaient  qu'en  Italie  :  toutes  les  parties  des  terres 
publiques  avaient,  dans  les  provinces,  leur  destination 
propre  et  d  n'y  avait  pas  de  ces  terres  vagues  qui  pou- 
vaient faire  en  Italie  l'ub  et  d'une  occupation  privée. 

L'inégalité  des  fortunes  fournit  aux  riches  plus  d'un 
•moyen  d'accaparer  les  possessiones  au  détriment  des  ci- 
Salvioli  6 


82  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

toyens  pauvres  :  et  tous  les  expédients  étaient  bons  !  On 
élevait  les  redevances  à  un  taux  inaccessible  aux  petites 
bourses  et  auquel  les  accapareurs   étaient  surs  de  ne  pas 
trouver  de  concurrents  ;  on  achetait  bon  gré  mal  gré  les 
terres  vacantes  et  celles  abandon  nnées  par  les  colons.  Et 
puis  le  cours  du  temps  couvrait  le  tout,  et  à  un   certain 
moment    il  n'était  plus  possible  de   reconnaître  ce  qui 
appartenait  à  l'Etat  et  ce  qui  appartenait  aux  proprié- 
taires privés,    lorsque  les  limites  avaient  disparu,  et  que 
les  traces  de  l'ancienne  limitation  étaient  complètement 
perdues.  «  C'est  surtout  la  consécration   donnée  par  le 
temps  aux  possessions  et  aux   droits  créés  à  leur  abus 
qui  rendit  impossible  une  revision  sérieuse  de  ces  occu- 
pations. Cette  longue  possession,  à  l'ombre  de  laquelle 
s'étaient  formés  tant  d'intérêts,  avait  aussi  sa  légitimité. 
Cette  terre,   les  possesseurs   l'avaient  fécondée  par  de 
longs  travaux,    enrichie  par  des  plantations,   embellie 
par  des   édifices  ;  souvent  ils  l'avaient  achetée  :  c'était 
l'héritage  paternel,  la  dot  des  enfants,  celle  des  femmes, 
le  gage  des  créanciers.  Que  de  titres  !  Aussi,  par  la  force 
des  choses  et  tout  en  gardant  son  nom,  la  possession  se 
transforma  en  propriété  (1).  » 

D'après  les  indications  des  historiens  romains  nous 
pouvons  nous  représenter  tout  le  processus  de  cette 
usurpation.  Nous  avons  dit  que  les  riches  surélevaient  à 
dessein  le  prix  du  fermage,  pour  le  rendre  inaccessible 
aux  pauvres.  C'est  Plutarque  qui  l'atteste  [Tib.  Grâce. y 
8).  Les  publicains  passaient  avec  les  autres  capitalistes 
un  bail  d'où  avaient  été  éliminés  les  concurrents  :  une 
fois  en  possession,  le  fermier  temporaire  s'éternisait.  La 
complaisance  qu'il  trouvait  parmi  les  siens  qui   étaient 

(1)  Lahoulaye,  Histoire  du  droit  de  propriété  foncière  en  Occi- 
dent, 70.  —  lIuMDERT,  V  Agrariae  loges  dans  Daremberg  et  Sa^'Iio, 
Diction.,  etc.  —  De  Ruggiero,  Leggi  agrarie,  dans  Encicl.  giiirid. 


CH.    m.    LES    PLACEMIiNTS    FONCIERS  83 

au  pouvoir,  transformait  sa  possession  en  propriété. 
Ces  heureux  usurpateurs  des  terres  publiques  apparte- 
naient à  la  même  classe  que  ces  patriciens  et  ces  che- 
valiers qui  avaient  pénétré  dans  les  colonies  comme  élé- 
ment perturbateur  d'égalité,  en  obtenant  des  parts  plus 
grandes.  Ces  familles  ainsi  favorisées  absorbaient  petit 
à  petit  tout  le  territoire  de  la  colonie,  qui  restait  aban- 
donné pour  diverses  raisons.  Les  terres  abandonnées 
furent  ainsi  réunies  aux  gros  lots  qui  les  entouraient. 
C'étaient  des  usurpations  sous  le  coup  de  revendication 
possible,  mais  toute  occupation  devenait  légitime  avec 
le  temps  et  conférait  presque  un  droit  héréditaire  (1). 
Ce  processus  de  constitution  de  la  grande  propriété  res- 
sort avec  évidence  de  ce  passage  d'Appien  {de  h.  c,  T): 
«  Dans  les  conquêtes  des  différentes  régions  de  l'Italie, 
les  Romains  avaient  l'habitude  de  s'approprier  une  par- 
tie du  territoire  et  de  fonder  de  nouvelles  villes,  ou  d'en- 
voyer dans  les  villes  existantes  des  citoyens.  Les  terres 
étaient  mises  à  l'encan  et  affermées  moyennant  le  paye- 
ment d'un  cens  en  nature.  On  espérait  ainsi  favoriser  les 
intérêts  de  la  race  italique.  Mais  c'est  le  contraire  qui  ar- 
riva. Les  riches  capitalistes  avaient  accaparé  la  plus 
grande  partie  des  terres,  sans  que  l'Etat  s'assurât  qu'ils  les 
mettraient  en  culture.  Bien  qu'ils  les  tinssent  en  fer- 
mage, ils  espéraient  qu'avec  le  temps  on  ne  les  leur  en- 
lèverait plus.  Bon  gré  mal  gré,  ils  achetèrent  leurs 
champs  aux  petits  propriétaires,  ou  bien  ils  les  occu- 
pèrent violemment.  Ainsi  ils  n'eurent  plus  des  villae  mais 
des  latifundia.  Alors  les  troupeaux  et  les  terres  furent 
confiés  à  des  esclaves  achetés  dans  la  crainte  que  les 
hommes  libres  n'abandonnent  les  champs  pour  se  faire 

(l)  Voir,  pour  le  côté  juridique,  le  savant  ouvrage  de  Brugi,  Le 
dottrine  degli  agrimensori,  p.  280,  et  les  travaux  de  Beaudouin,  Les 
limitations  des  fonds:  Les  grands  domaines,  Nouv.  Rev.  hist.,  1897. 


84  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCISRS 

soldats.  Il  en  résulta  que  les  riches  devinrent  plus  riches, 
et  que  la  multitude  des  esclaves  Ut  de  rapides  progrès 
dans  les  campagnes  ;  leur  nombre  augmenta,  et  parce 
qu'ils  avaient  beaucoup  d'enfants  et  parce  qu'ils  échap- 
paient au  service  militaire,  tandis  que  les  Italiens,  peu 
nombreux,  souffraient  de  la  misère  et  du  service  mili- 
taire :  et  quand  ils  étaient  libérés,  ils  se  corrompaient 
dans  l'oisiveté,  ne  sachant  à  quoi  s'occuper,  parce  que 
les  travaux  agricoles  étaient  dans  les  mains  des  esclaves, 
qu'on  préférait  aux  prolétaires  pour  la  culture  des  champs 
et  la  ffarde  du  bétail.  » 

Cet  exposé  clair  et  exact  de  la  formation  du  latifun- 
dium résume  les  points  fondamentaux  de  l'histoire  éco- 
nomique de  Rome.  Enrichis  par  les  guerres  puniques  et 
asiatiques,  les  patriciens  s'emparèrent  des  territoires 
fertiles  des  colonies  et  de  celles  qui  constituaient  Vager 
publicus.  Au  moyen  des  intérêts  prélevés  sur  l'argent 
prêté,  ils  enlevèrent  aux  paysans  libres  le  fruit  de  leur 
travail  et,  ayant  augmenté  la  masse  des  capitaux,  ils 
cherchèrent  des  placements  dans  l'achat  de  propriétés 
foncières.  Il  était  inutile  et  peu  pratique  de  continuer  à 
prêter  à  de  petits  propriétaires  qni  ne  produisaient  plus 
aucun  surplus  appréciable,  parce  qu'avec  l'extension  de 
la  culture  du  blé  et  d'autres  céréales,  la  baisse  des  prix 
et  la  difficulté  de  la  vente  furent  telles  que  le  débiteur 
ne  pouvait  se  libérer  de  ses  obligations.  Alors  intervint 
l'expropriation.  Les  cultivateurs  libres  furent  expulsés 
et  remplacés  par  des  esclaves.  Ainsi  une  partie  de  la  po- 
pulation agricole  libre  fut  réduite  à  la  condition  de  sa- 
lariés, et  ainsi  disparut  une  partie  des  descendants  des  co- 
lons dans  ces  colonies  où  ils  auraient  dû  prospérer. 

Les  conséquences  en  furent  formulées  par  Pline  dans  sa 
phrase  célèbre  :  «  Le  latifundium  a  perdu  l'Italie  et  les  pro- 
vmcus  ».  Il  chassait  le  travail  libre,  dépeuplait  les  régions 


CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  85 

et  réduisait  cette  vigoureuse  race  italique  qui  avait  fourni 
pendant  des  siècles  les  légionnaires  de  Rome  (Liv.,  vu, 
25  ;  Plin.,  Hist,  n.,  m,  20).  Les  colonies  et  les  assigna- 
tions désormais  transformées  en  grands  domaines  ne  don- 
naient plus  à  l'empire  les  contingents  de  troupes  néces- 
saires à  sa  sécurité.  Avec  le  dépérissement  et  l'extinction 
de  ces  citoyens  dans  les  colonies  disparaissaient  les 
soldats  qui  peuplaient  les  légions,  la  classe  moyenne  qui 
est  la  base  des  états'militaires.  Ce  que,  au  temps  de  Pline, 
le  latifundium  avait  de  plus  dangereux,  de  plus  ruineux 
pour  la  prospérité  publique,  ce  n'était  pas  la  transfor- 
mation des  cultures  et  la  substitution  du  pâturage  à  la 
culture  du  blé.  Même  avec  le  latifundium,  l'Italie  et  les 
provinces  ne  souffraient  pas  de  la  pénurie  du  blé.  La 
production  était  plus  que  suffisante  pour  ses  besoins,  et 
c'est  ce  que  Pline  reconnaissait  lui-même,  ce  qu'il  con- 
sidérait comme  un  des  éclatants  résultats  de  la  politique 
impériale  [Paneg.,  30).  Les  conséquences  sociales  de  la 
grande  propriété  foncière  se  présentaient  à  l'esprit  de 
l'historien  dans  ce  qu'elles  avaient  de  plus  immédiat  et 
de  plus  saisissant,  c'est-à-dire  la  diminution  des  cultiva- 
teurs libres  qui  étaient  le  nerf  des  armées.  Quoiqu'il  soit 
surtout  un  compilateur  et  un  assez  mauvais  critique, 
Pline  n'ignorait  pas  que  le  latifundium  peut  être  pro- 
ductif, pourvu  qu'on  ne  conserve  pas  systématiquement 
les  méthodes  et  les  formes  inférieures  d'exploitation.  Si 
certains  préféraient  l'étendue  au  revenu,  il  en  était 
d'autres  qui  avaient  organisé  le  travail  sur  le  latifundium. 
Aucune  société  ne  peut  se  développer  sans  augmenter  et 
féconder  les  fruits  du  travail  et  de  la  richesse.  Pline  ne 
pouvait  pas  faire  allusion  à  une  décadence  économique 
de  l'Italie  et  des  provinces  parce  que  de  son  temps  celles-ci 
et  celle-là  étaient  en  pleine  efflorescence  et  la  richesse 
circulait  abondamment.  Quelles  que  fussent  ses  prédilec- 


86  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

tions  pour  la  petite  culture  et  pour  les  temps  anciens, 
il  ne  voulait  pas  se  faire  le  prophète  d'une  ruine  pro- 
chaine, qui  ne  devait  se  réaliser,  d'ailleurs,  que  trois  ou 
quatre  siècles  plus  tard  :  et  il  ne  parlait  pas  de  maux 
futurs  mais  de  maux  passés  et  présents.  Si  ses  récrimi- 
nations sont  exactes,  c'est  qu'elles  ne  s'appliquent  pas 
aux  conséquences  économiques  de  la  grande  propriété  : 
s'il  en  était  ainsi,  on  devrait  dire  que  la  culture  des  terres 
par  les  hommes  libres  était  encore  assez  forte  pour 
fournir  à  l'écrivain  un  terme  de  comparaison  pour  sa 
supériorité  sur  la  culture  servile  qui  dominait  sur  le  lati- 
fundium. 

La  pensée  de  Pline,  au  contraire,  porte  exclusivement 
sur  la  diminution  de  la  population  libre,  chassée  et  rem- 
placée par  les  esclaves  :   c'était  là  une  question  qui  pré- 
occupait les  classes  dirigeantes,  parce  qu'elle    avait  son 
contre-coup  sur  l'organisation  de  l'armée  et  la  défense 
de  l'empire.  C'était  là  le  danger  que  faisait  naître  le  lati- 
fundium et  que  constatent  les  contemporains.  Caton  y 
fait  allusion  quand  il  parle  des  campagnards  qui  four- 
nissent de  robustes  soldats  [de  r,  r.,  praef.),  et  plus  tard 
Appien  regrettait  la  disparition  des  ruraux  libres  où  se 
recrutaient  les  milices.  La  raison  en  est  évidente:  sur  un 
latifundium  de  200  à  240  jugera  qui  est  pour  Caton  une 
moyenne,  il  compte  de  10  à  15  esclaves  non  mariés.  Or, 
ce  fond  aurait  suffi  à  nourrir  deux  fois  autant  d'hommes 
libres  avec  leurs  enfants.  Pour  un  peuple  qui  avait  un 
système  militaire  tel  qu'un   homme  sur  huit   devait  le 
service  militaire  del"  à 45  ans,  —  ainsi  qu'aujourd'hui 
dans   les    Etats   les   plus    militarisés,   au  moment  de  la 
mobilisation  —    il   était  de  la  plus   grande  importance 
d'avoir  un  grand  nombre  de  soldats  :  c'était  le  seul  fait 
à  relever  dans  les  vicissitudes  économiques.  Quand  les 
classes  dans  lesquelles    on   recrutait  les  troupes  furent 


CEI.    111.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  87 

affaiblies  par  les  guerres  civiles,  quand  le  peuple 
romain  fut  un  corps  sans  tête  et  une  tête  sans  corps, 
comme  disait  Catilina,  une  foule  immense  de  pauvres 
avec  quelques  nobles  riches,  personne  ne  vit  le  danger 
qui  résultait  de  cette  répartition  défectueuse  de  la 
richesse,  on  ne  vit  que  celui  qui  venait  d'un  recrutement 
insuffisant  des  légions  ;  et  c'est  cela  que  Pline  déplore 
dans  la  formation  du  latifundium. 

D'ailleurs  le  latifundium  n'était  pas  un  fait  général 
dans  tout  l'empire.  Cette  concentration  morbide  de  la 
richesse  ne  se  manifestait  pas  dans  toutes'les  provinces 
avec  la  même  uniformité  et  avec  la  même  intensité  : 
dans  l'empire  romain  il  n'y  avait  pas  qu'un  seul  régime 
économique.  En  Grèce  et  en  Egypte  c'était  la  petite  pro- 
priété quidoniinait  ;  en  Tunisie,  au  contraire,  c'était  la 
grande  propriété.  Eu  Afrique,  les  cultivateurs  étaient  en 
majorité  libres,  soumis  à  des  prestations  ;  ailleurs 
ils  étaient  esclaves.  Dans  certaines  parties,  la  grande 
propriété  s'était  constituée  en  englobant  les  petites  pos- 
sessions, les  terres  assignées  aux  colons,  ou  en  usurpant 
les  terres  publiques,  les  pâturages  communs,  les  biens  des 
cités  ;  dans  d'autres,  elle  représentait  la  part  de  butin 
qui  avait  été  attribuée  aux  généraux,  aux  consuls,  aux 
préteurs,  ou  bien  elle  avait  pour  cause  les  placements  de 
capitaux,  la  vanité  des  familles  (Colum.,  i,  3  ;  Sicul. 
Flacc,  137,  9),  la  nécessité  légale  d'avoir  une  partie  de 
la  richesse  immobilisée  en  terres;  ailleurs  elle  était  le 
fruit  de  la  conquête  violente,  d'une  administration  frau- 
duleusement spoliatrice.  Dans  certaines  provinces  où  la 
notion  de  propriété  privée  n'était  pas  bien  nette,  les 
sénateurs  romains  s'étaient  partagé  les  cultivateurs,  dont 
ils  exigeaient  des  prestations  et  des  cens  ;  ils  étaient 
comme  autant  de  seigneurs  féodaux.  En  Gaule^  par 
exemple,  ils  ne  firent  que  se  substituer  à  l'aristocratie  indi- 


88  CH.  m.    LKS    TLACliMENTS    FONCIERS 

^cne  tuée  ou  expropriée,  de  borle  que  les  populations- 
agricoles  ne  s'aperçurent  pour  ainsi  dire  pas  du  change- 
ment, elles  continuèrent  à  être  soumises  à  une  espèce  de 
patronat,  accordé  en  échange  de  certains  services  (1). 
Ces  fonds  continuèrent  à  être  peuplés  de  colons  libres^ 
puisque  la  redevance  ne  modifiait  pas  leur  condition,  soit 
parce  que  le  concept  précis  de  propriété  manquait,  soit 
parce  que  même  avant  la  domination  romaine  les  culti- 
vateurs étaient  dan^  des  relations  de  clientèle  et  qu'ils 
les  continuèrent  également  après  cette  conquête,  se 
considérant  comme  détenteurs  du  sol  à  titre  d'usagers. 
Probablement  ces  relations  existaient  également  dans 
certaines  parties  de  l'Italie,  et  tels  étaient  sans  doute  ces 
colons  dont  parle  Pline,  qui  payaient  un  cens  et  culti- 
vaient les  terres  avec  des  outils  leur  appartenant  (2). 

Partout  la  terre  était  devenue  l'objet  de  désirs  insa- 
tiables, et  la  terre  eut,  dans  cette  société,  une  importance 
prépondérante.  Par  suite  des  nécessités  mêmes  des 
formes  de  la  production,  les  idées  traditionnelles,  d'après 
lesquelles  seuls  les  biens  immobiliers  constituaient  une 
vraie  richesse,  persistaient.  Les  lois  rappelaient  les  séna- 
teurs dégénérés  à  ces  principes  en  les  obligeant  à  placer 
en  terres  les  richesses  acquises,  pour  les  mêmes  raisons 
qui  faisaient  considérer  chez  nous  le  commerce  et  l'indus- 
trie comme  incompatibles  avec  la  noblesse  du  sang.  Et 
avec  la  considération,  tous  les  privilèges  étaient  accordés 
à  la  grande  propriété  foncière,  notamment  pour  l'exercice 
des  fonctions  publiques.  Les  propriétaires  de  latifundium 
furent  par  suite  considérés  comme  des  principes  loci 
(C.  J.  L.^  X,  1201)  ;  à  eux  furent  réservées  les  meilleures 
charges  (id.,  V,  4332,  4341,  —  Orelli,  3177),  et  une  es- 

(1)  Corpm  inscription,  lat.,  xi,  600  ;  x,  1201  ;  viii,  8270. 

(2)  Plin.,  llist,  n.,  m,  24.  —  Plinius  Gaec,  Epist.,  m,  19  ;  x,  24. 


CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  89 

péce  de  protectorat  ou  de  patronage  sur  les  villages  des 
hommes  libres,  qui  les  faisait  considérer  en  quelque  sorte 
comme  les  maîtres  des  populations  au  milieu  desquelles 
ils  vivaient  :  en  effet  ils  exerçaient  sur  elles  la  police,  ils- 
les  défendaient  contre  les  collecteurs  de  l'impôt,  accor- 
dant leur  protection  aux  collèges,  aux  villes,  aux  plèbes. 
Comme  autant  dé  petits  seigneurs  de  l'époque  féodale^ 
ils  rançonnaient  les  petits  agriculteurs  sans  défense,  ils 
résistaient  aux  autorités  municipales,  et  poussaient, 
comme  le  raconte  Appien  (ix^  35),  leur  effronterie  jusque 
dans  les  cités,  parce  qu'il  n'y  avait  pas  de  mauvaise  en- 
treprise qui  leur  fit  peur. 

Ces  privilèges,  ce  prestige  poussèrent  les  personnes 
riches  à  faire  des  placements  fonciers.  Posséder  beau- 
coup et  partout,  être  puissant  et  plus  puissant  comme 
on  le  disait  du  propriétaire  de  latifundium,  avoir  beau- 
coup dihommes  à  soi  —  appellations  et  choses  qui  sem- 
blent celles  d'une  société  féodale  —  c'est  la  suprème 
ambition  des  parvenus,  en  opposition  avec  l'ancien  pré- 
cepte qui  voulait  qu'on  possédât  peu,  mais  qu'on  culti- 
vât bien.  De  là  la  fièvre  des  acquisitions,  et  même  les 
violences  dont  nous  avons  de  nombreux  témoignage» 
(Sic.  Flacc,  161,  3-10).  Les  narrations  de  ces  violences- 
se  réfèrent  le  plus  souvent  à  l'Italie,  mais  elles  peuvent 
bien  s'appliquer  à  Fœuvre  de  spoliation  qui  se  lit  dan& 
toutes  les  provinces  :  ce  que  l'on  dit  de  l'expulsion  des 
petits  propriétaires  des  territoires  de  Hirpinum  et  de  Ca- 
sinum  (Cic,  de  lege  agraria^  3,  4),  des  villageois  chas- 
sés de  leurs  cabanes  (Sallust.,  Jugurth,^  41  ;  Horat., 
Ep,^  11,  18),  du  pauper  dominus  pai'vulae  casae  tué  par 
le  riche  propriétaire  pour  le  dépouiller  (x\pul.,  ix,  35), 
ce  que  l'on  nous  dit  de  la  façon  dont  les  terres  incultes 
furent  envahies  par  les  troupeaux  des  riches  (Festus, 
V*  Saltus)  concorde  avec  ce  que  Sidonius  nous  raconte^ 


90  CH,     m.    LES    PLACEMENTS    FONXIERS 

bien  que  pour  une  époque  postérieure,  des  usurpations 
commises  en  Haule.  Ce  que  certains  patriciens  firent  à 
Pompei,  où  ils  profitèrent  du  désordre  causé  par  le 
tremblement  de  terre  de  l'année  63  av.  J.-C.  pour  s'em- 
parer de  la  meilleure  part  du  domaine  municipal,  ils  le 
faisaient  également  dans  toutes  les  provinces,  dès  que 
Toccasion  s'en  présentait. 

Mais  pour  l'histoire  économique,  il  ne  suffit  pas  d'éta- 
blir l'existence  du  latifundium  ;  il  est  beaucoup  plus  im- 
portant de  montrer  quelle  part  de  la  superfìcie  cultivée  il 
occupe  par  rapport  à  la  petite  propriété.  Or,  on  s'est  gé- 
néralement trompé  sur  ces  deux  points,  quand  on  a 
cru  que  tout  l'empire  romain  était  couvert  par  d'im- 
menses latifundia,  et  que  la  petite  propriété  avait  dis- 
paru presque  complètement  ou  tout  au  moins  n'était  pas 
un  élément  économiquement  important.  Rien  de  plus 
faux.  Môme  en  cela,  les  écrivains  romains  ont  exagéré 
en  généralisant  à  toutes  les  provinces  ce  qu'ils  avaient 
constaté  aux  portes  de  Rome,  dans  l'Italie  méridionale 
et  insulaire  et  en  Afrique.  On  sait  toute  Finsuffìsance  des 
données  statistiques  qu'eurent  à  leur  disposition  les  au- 
teurs anciens  ;  et  nous  avons  déjà  dit  combien  les  Ro- 
mains ont  sacrifié  à  l'hyperbole.  11  faut  avant  tout  ne 
pas  oublier  que  les  fortunes  antiques  étaient  loin  d'être 
égales  aux  fortunes  modernes.  On  nous  dit  que  Crassus 
était  un  des  personnages  les  plus  riches  qu'ait  connu  le 
monde  romain.  Il  possédait  une  fortune  immobilière  de 
200  millions  de  sesterces,  à  peine  plus  de  40  millions  de 
francs.  En  acceptant  même  sans  bénéfice  d'inventaire  ce 
chiffre  qui  est  donné  par  Pline  {H.n.,  xxxui,  134), 
d'ailleurs  contredit  par  Plutarque  (Crass.,  2,  2)  qui 
donne  un  chiffre  moindre,  deux  écrivains  qui  re- 
cueillaient non  seulement  les  opinions  de  gens  disposés 
à  exagérer  les  richesses  mais  même  des  traditions   déjà 


CH.    ai.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  91 

anciennes,  et  en  songeant  qu'il  comprend  toute  la  for- 
tune de  Crassus,  c*est-à-dire  ses  maisons  de  campagne, 
achetées  à  des  prix  d'affection^  et  ses  casernes  à  loyer 
de  Rome,  on  peut  penser  qu^environ  100  millions  de  ses- 
terces, c'est-à-dire  20   millions   de  francs,  étaient  repré- 
sentés par  des    latifundia.  Si   on  calcule  le  jugerum  à 
mille    sesterces  (Colum.,  m,  3,   8),  Crassus  aurait  pos- 
sédé 25.000  hectares  (250  kmq),  mais  comme  il  avait 
beaucoup  de  terres  à  pâturage,  dont  la  valeur  est  moin- 
dre, il  faut  augmenter  l'étendue  de  ses  propriétés.  Mais 
quel  que  soit  cet  accroissement,  ces  chiffres  n'ont  rien 
d'impressionnant  pour  caractériser  l'extension  du  lati- 
fundium, l'importance  de  la  grande  propriété  foncière  et 
de  l'économie  servile,  quand  on  pense  que  dans  la  seule 
Campagne  romaine  avant  1870,  la  famille  Borghése  avait 
22.000  hectares,  Sforza  Cesarini  11.000,    Pamphili    et 
Chigi  5.000,  le  Chapitre  de  saint  Pierre  et  l'hospice  du 
Saint-Esprit    20.000,     que     113    familles    possédaient 
126.000  hectares  (1.260  kmq)   et   que  64  corporations 
étaient   propriétaires  de  75.000  hectares.  Et    Crassus, 
comme  Atticus,  avait  des  terres  un  peu  partout. 

D'autres  renseignements  relatifs  à  l'étendue  des  pro- 
priétés foncières  ont  été  inexactement  rapportés,  ou 
bien  on  leur  a  attribué  un  sens  qu'ils  n'ont  pas.  On 
cite,  par  exemple,  Domilius  qui,  en  49  av.  J.-C,  aurait 
distribué  à  chacun  des  soldats  de  ses  trente  légions 
4  jugera  de  ses  propriétés  (1),  mais  César  {de  beli,  civ., 
I,  17)  dit  seulement  qu'il  promit  de  les  distribuer;  or, 
pendant  la  guerre  civile,  qui  entraîna  des  ruines  im- 
menses, on  était  fort  enclin  à  promettre  ce  qui  vous  ap- 
partenait comme  aussi  les  biens  d'autrui.  César  avait, 
d'autre  part,  tout  intérêt  à  augmenter  les  forces  de  ses 

(1)  NisSEN,  Italische  Landeskunde,  ÎI,  91. 


92  CH.    lil.    —    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

adversaires  et  à  montrer  par  quelles  promesses  et  par 
quels  mensongesj  ils  attachaient  des  partisans  à  leur 
cause.  On  cite  également  le  passage  où  Pline  (H.  n,, 
xxiii,  135)  parle  du  testament  de  l'affranchi  Cecilius 
[sidore,  de  l'an  8  av.  J.-C,  qui  laissa  une  fortune  de  60 
millions  de  sesterces,  4.11()  esclaves,  3.600  bœufs, 
257.000  brebis,  autant  qu'il  y  en  a  aujourd'hui  dans  les 
Fouilles.  Mais  Pline  était  un  témoin  d'une  crédulité 
incroyable,  et  d'autre  part  pour  posséder  de  pareils  trou- 
peaux on  n'était  pas  nécessairement  propriétaire  des  pâ- 
turages nécessaires  à  leur  entretien.  On  cite  Agrippa  qui 
aurait  été  propriétaire  de  la  Chersonèse  de  Thrace,  c'est- 
à-dire  de  la  péninsule  de  Gallipoli,  sur  les  Dardanelles, 
d'une  étendue  de  2.475  kilomètres  carrés,  mais  Dion 
Cassius  dit  simplement  qu'il  y  avait  de  grandes  pro- 
priétés, ce  qui  est  fort  différent. 

Mais  même  en  acceptant  ces  chiffres  et  tous  ceux  qui 
se  réfèrent  aux  latifundia  africains,  nous  ajouterons  qu'ils 
ne  sont  ni  les  seuls  ni  les  plus  grands.  Aujourd'hui  en 
Bohème,  le  prince  de  Schwarzenberg  possède  1.778  kilo- 
mètres carrés  et  d'autres  biens  en  Autriche  ;  le  duc  de 
Cobourg  possède  1.600  kilomètres  carrés  en  Hongrie; 
le  duc  de  Richmond,  978  kilomètres  carrés  et  Gor- 
don Gasile  en  Ecosse  ;  et  dans  ces  terres  se  trouvent 
d'importantes  exploitations  minières  ;  le  duc  d'Argyle 
est  propriétaire  de  681  kilomètres  carrés  de  terres 
situées  en  Angleterre  ;  le  prince  de  Pless,  de  701  kilo- 
mètres carrés  en  Prusse.  Le  nouveau  monde  compte 
certains  propriétaires  qui  ont  de  très  vastes  étendues  de 
terre,  et  il  y  a  de  nombreuses  fermes  de  200  à  300  ki- 
lomètres carrés.  On  connaît  au  Canada  la  célèbre 
Chency-Farm  de  30.000  hectares.  Dans  l'Argentine, 
au  Brésil,  au  Mexique,  il  y  a  des  fazendas  tout  aussi 
vastes. 


CH.    111.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  93 

La  notion  du  latifundium  est  d'ailleurs  relative.  En 
Russie  comme  au  Brésil  et  en  Australie  60  kilomètres 
carrés  constituent  à  peine  un  latifundium,  parce  que  la 
valeur  de  la  terre  est  faible  et  que  beaucoup  de  terres  sont 
encore  incultes.  Dans  ces  pays,  le  latifundium  s'est  formé 
sans  expulsion  de  paysans  et  sans  suppression  de  la 
moyenne  et  de  la  petite  propriété,  deux  circonstances  qui 
ont  accompagné  sa  naissance  en  Italie,  oii  le  régime  ancien 
avait  été  celui  de  la  petite  propriété  jusqu'aux  derniers 
temps  de  la  République.  Les  plaintes  des  écrivains 
anciens  sur  le  paysan  chassé  de  son  foyer  se  réfèrent  à  ce 
qui  était  arrivé  autour  de  Rome  et  dans  certaines  parties 
de  l'Italie.  En  Afrique,  dans  certaines  parties  de  l'Orient, 
le  latifundium  était  antérieur  à  la  conquête  romaine,  et 
les  sénateurs  n'avaient  fait  que  se  substituer  aux 
aristocraties  indigènes. 

De  plus,  le  latifundium  tire  spécialement  son  caractère 
économique  de  la  densité  delà  population,  c'est-à-dire  du 
mombre  de  ceux  qui  restent  sans  terre,  et  de  la  quantité  de 
terre  cultivée  par  rapport  à  la  superficie  du  pays.  C'est 
pour  cela  qu'il  est  fort  grave  pour  l'Angleterre  qu'avec  une 
population  de  39  millions  d'habitants,  2.000  familles 
possèdent  la  moitié  du  territoire,  et  que  le  sixième  du 
royaume  soit  dans  les  mains  de  91  individus.  C'est  un 
vrai  pays  de  latifundia  celui  où  47  propriétaires  possèdent 
chacun  de  24.000  à  40.000  hectares;  25,  de  40.000  à 
60.000;  10,  plus  de  60.000  ;  8,  plus  de  80.000  hectares 
chacun.  Au  contraire,  la  Chency-Farm  du  Canada,  où  il 
y  a  0,6  habitant  par  kilomètre  carré,  et  les  vastes  fermes 
du  Queensland,  avec  une  population  de  0,2  habitant  par 
kilomètre  carré,  ont  une  signification  tout  autre  que 
celle  des  latifundia  de  l'Ecosse,  de  la  Bohême,  de  la 
Hongrie,  de  la  Prusse,  où  il  y  a  52,79,  54,96  habi- 
tants par  kilomètre  carré  ;  la  richesse  des  propriétaires 


94  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

de  la  vieille  Europe  est  ainsi  de  beaucoup  supérieure  à 
celle  des  planteurs  du  nouveau  monde. 

Comparons  maintenant  les  vastes  possessions  foncières 
des  sénateurs  avec  la  population  de  l'Empire.  On  calcule 
qu'à  la  mort  d'Auguste  (14ap.J.-C.)  la  Gaule  narbonnaise 
avait  1.500.0U0  habitants,  et  le  reste  de  la  Gaule  jusqu'au 
Rhin  3.0OO.OOO  ;  les  pays  du  Danube  2  millions,  l'Espagne 
6  millions,  l'Italie  G  millions,  y  compris  les  esclaves. 
Tout  l'empire  d'Occident  avaitenchitrresronds20. 000. 000 
et  avec  ses  parties  orientales  il  atteignait  35  millions  (1). 
Pour  nous  en  tenir  à  la  haute  Italie,  l'Etrurie  aurait  eu 
200.000  hommes  libres,  l'Ombrie  100.000,  le  Picenum 
300.000,  l'Apulie  250.000,  la  Lucanie  160.000,  le 
Brutium  75.000,  le  Latium  et  la  Campanie  640.000,  la 
Cisalpine,  la  Ligurie  et  la  Vénétie  un  million,  et  autant 
les  îles.  Les  esclaves  auraient  été  au  nombre  de  2.000.000. 
En  résumé,  environ  24  habitants  par  kilomètre  carré,  un 
peu  plus  que  la  densité  de  la  population  du  Montenegro 
(22)  et  de  la  Russie  (I8),  tandis  que  la  population  de 
l'Italie  est  actuellement  de  107  habitants  par  kilomètre 
carré.  Il  est  évident  que  si  la  distribution  de  la  propriété, 
comme  aussi  l'étendue  et  l'importance  des  propriétés, 
doivent  être  évaluées  en  relation  avec  la  population,  le 
latifundium  romain  n'est  plus  aussi  impressionant  qu'il 
Test  à  première  vue. 

De  plus,  pendant  l'époque  romaine,  il  n'existe  pas  de 
région  ou  de  canton  entiers  qui  appartiennent  à  une  seule 
personne  :  on  n'en  a  aucun  exemple  ni  en  Gaule,  ni  en 
Espagne,  ni  en  Italie.  Les  classiques  anciens  ne  nous 
parlent  de  rien  de  semblable,  ni  les  écrivains  du  v^  et 
du  vi^^  siècle  comme  Sidoine  et  Salvien,  ou  le  pape 
Grégoire,  ^yous  pouvons  évaluer  l'étendue  des  latifundia 

(1)  IJklocii,  Die  Hevdlkcruny  dcr  griechisch.  roem.  Welt,  1886. 


CH.    III.     —    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  95 

romains,  en  tenant  compte  de  ce  fait  que  ces  latifundia 
portaient  le  nom  de  leur  propriétaire,  auquel  on  ajoutait 
le  suffixe  anus  en  Italie,  acus  en  Gaule.  Ces  noms  sont 
devenus  des  noms  de  villages,  dont  le  terril oire  a  donc 
rétendue  du  latifimdium  qui  leur  a  donné  son  nom.  Les 
villages  français  et  italiens  n'ont  généralement  pas  plus 
de  quelques  milliers  d'hectares.  Les  plus  considérables 
sont  dans  l'Italie  du  Sud  et  dans  les  îles  ;  et  c'est  là  que  se 
trouvaient  e'galement  les  latifundia  les  plus  étendus. 

La  population  moindre  avait  pour  conséquence  une 
moindre  étendue  de  terres  cultivées,  et  la  culture  s'était 
conQnée  sur  les  terrains  les  plus  fertiles.  Il  est  vrai  que 
les  écrivains  anciens  ne  nous  donnent  sur  ce  sujet  aucun 
renseignement,  et  nous  n'avons  pas  de  données  si  atistiques 
sur  les  quantités  de  terres  mises  en  culture  et  sur  les  sur- 
faces occupées  par  les  bois  et  les  marais,  mais  nous  savons 
que  ces  dernières  avaient  des  étendues  très  considérables, 
que  les  montagnes  étaient  la  plupart  incultes  et  que  les 
parties  cultivées  et  ensemencées  étaient  les  parties  les  plus 
fertiles  des  plaines  et  celles  qui  étaient  les  plus  voisines 
des  villes,  des  grandes  routes  ou  des  fleuves.  Par  exemple, 
les  célèbres  champs   léontins  en  Sicile   occupaient    au 
temps  de  Gicéron   30.000  jugera,  tandis  qu'aujourd'hui 
les  territoires  de  Francofonte,  de  Carlentini,  de  Lentini,au 
milieu  desquels  se  trouvaient  ces  champs,  couvrent  une 
superficie  cultivée  d'environ  80.000  jugera,  exactement 
19.392  hectares.  De  mèmeles  champs  modicains  avaient 
70.000  jugera,  tandis  qu'aujourd'hui  le  seul  territoire 
de  Modica  a   une  superficie  plus  considérable  et  tout 
autour  se  sont  formés  les  domaines  des  communes  de 
Scicli,  Spaccaforno,  Rosolini,  Ragusa,  c'est-à-dire  qu'on 
a  mis  en  culture  des  terres  qui,  au  temps  de  la  domination 
romaine,  étaient  abandonnées. 

Ce  sont  toutes  ces  conditions  qui  déterminent  l'impor- 


96  CH.    m.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS 

tance  et  le  rôle  du  latifundium  dans  réconomie  antique, 
^t  qui  nous  font  présumer  qu'il  s'étendait  de  préférence 
là  où  la  densité  de  la  population  était  peu  considérable  et 
où  les  terres  incultes  étaient  en  grand  nombre.  Probable- 
ment les  domaines  qu'on  dit  grands  comme  des  royaumes, 
étaient  composés  en  grande  partie  de  forêts  et  de  terrains 
marécageux,  de  terres  que  la  malaria  vouait  au  pâturage 
ou  à  la  désolation.  Si  Ton  pouvait  établir  la  carte  topogra- 
phique de  la  grande  propriété,  on  verrait  qu'elle  s'éten- 
dait surtout  dans  les  régions  où  la  guerre  avait  détruit 
les  populations  originaires,  c'est-à-dire  dans  le  Latium, 
aux  portes  de  Rome,  dans  la  Lucanie,  dans  le  Brutium, 
le  Picenum,  en  Sicile.  C'est  dans  le  Picenum  qu'un 
certain  Ruffus  acheta  pour  100  millions  de  sesterces  de 
terres  ad  gloriam^  c'est-à-dire  par  ostentation  (Plin., 
77.  ?i.,  xviii,  17).  C'est  dans  le  Samnium  que  les  par- 
tisans de  Sylla  obtinrent  de  vastes  domaines.  L'ager  de 
Prénesle  était  occupé  a  paucis  (Cic,  de  lege  agr.,  ii,  28  ; 
m,  1).  Les  plaines  jusqu'à  Tarente  et  au  Tyrrbénium 
étaient  louées  à  des  publicains  qui  y  élevaient  des  trou- 
peaux. Le  latifundium  s'étendait  le  long  des  côtes  de 
TAdriatique,  où  quelques  esclaves  faisaient  paître  des 
troupeaux  bôlantset  mugissants, sans  étables,  sous  le  soleil 
et  la  pluie,  dormant  aux  étoiles,  sur  de  vastes  territoires 
sans  route,  sans  commerce,  aux  cités  en  ruines.  Nous  trou- 
vons là  les  prisons  pleines  d'esclaves  prêts  à  la  révolte.  Il 
n'y  avait  en  Lucanie  que  des  latifundia  et  par  conséquent 
des  esclaves  et  des  émeutes,  comme  en  Sicile,  la  terre 
classique  des  insurrections  serviles,  comme  en  E^rurie, 
où  TihcriusGracchusne  vitque  des  cabanes  d'esclaves  (1). 
Ijo  lalifumlium  triomphait  aussi  daas  le  Latium  et  aux 


(1)  I'liï.,  7V/>.  Grâce,  10.  —Martial.,  ix,  22,  dit  :«  Sonet  iiinu- 
meia  coinpedo  liiscus  ager.  » 


CH.    IH.    LES    PLACEiMENTS   FONCIERS  97 

portes  de  Rome  ;  et  c'est  de  ce  fait  que  les  écrivains 
romains  tiraient  cette  fausse  conclusion  que  la  grande 
propriété  dominait  dans  toute  la  péninsule.  La  république 
avait  aliéné  les  pâturages  publics  dans  le  Latium  ;  les 
plébéiens  écrasés  par  l'usure  avaient  cédé  aux  patriciens 
leurs  heredia  qui,  épuisés  par  une  culture  trop  intense 
de  six  siècles  de  céréales,  ne  les  récompensaient  plus  de 
leurs  peines.  Ainsi  autour  de  VUrbs,  dans  un  rayon  de 
70  à  100  kilomètres,  les  petites  propriétés  avaient  disparu 
devant  le  latifundium,  qui  absorba  les  terres  publiques  et 
privées,  qui  remplaça  le  travail  des  hommes  libres  et  des 
clients  par  celui  des  esclaves.  C'est  par  ce  processus  d'ex- 
propriation que  là  où  se  trouvaient  les  23  cités  florissantes 
des  Volsques,  Pline  [H.  n.,  m,  5)  et  Tite-Live  (vi,  5) 
ne  trouvait  que  les  marais  pontins  insalubres  qui  ap- 
partenaient aux  patriciens  romains  ;  les  antiques  cités 
du  Latium  étaient  en  pleine  décadence  :  de  certaines  il 
ne  restait  que  le  nom  (l).  Rome,  dans  ses  alentours, 
n'avait  que  des  troupeaux  et  des  brigands,  des  solitudes 
et  la  malaria  (2).  La  campagna  romana  était  alors  ce 
qu'elle  était  au  xviii®  siècle  (3).  Du  côté  de  la  mer,  le 
latifundium  existait  depuis  les  guerres  puniques  (4)  ; 
il  était  confié  à  des  esclaves  sous  la  surveillance  d'un 
intendant,  aidés  à  l'époque  des  travaux  par  des  ouvriers 
venus  des  monts  ombriens  et  qui  vendaient  leur  travail 
moyennant  salaire  (5). 

(1)  NissEN,  Ilalische   Landeskunde,   ir,  1902,    p.  667-684.  Sur  la 
malaria,  id.,  p.  416. 

(2)  Sur  le   brigandage    aux  portes    de  Rome,  voir  Frontonis  ad 
M.  Caesarem  et  invicem  ep.,  2,  12. 

(3)  Voir  les  preuves  dans  Tournos,  Etudes  statistiques  sur  Romey 
liv.  I,  ch.  IX.  Cf.  Bunsen,  Bcschreibung  d.  Stadt  Rom.,  98-106. 

(4)  Plin.,  h.  n.,   xviii,  35.  —  Liv.,  vi,  12.  —  Plutargh.,  Tib.  vi 
Grâce,  vni,  7.  —  Appian.,  i,  7,  11. 

(5)  Gic,    de  orat.,   ii,  22.  —  Varrox,  R.  r.,  iir,  13.  — -  Macrob., 
Sat.,  11,  21. 

Salvioli  7 


98  CH.    m. LES    PLACEMENTS    FONCIEHS 

Bien  que  les  familles  impériales  et  le  fisc  fussent 
parmi  les  plus  grands  propriétaires  fonciers,  un  peu  par- 
tout, cependant,  c'est  en  Apulie,  en  Calabre  et  dans  le. 
Picenum  qu'ils  avaient  le  plus  grand  nombre  de  terres, 
puisque  pour  celles-ci  il  y  eut  des  procurateurs  spéciaux. 
Le  domaine  impérial  comprenait  les  terres  publiques 
encore  existantes  (Sicul.  Flacc,  137),  Vager  albanus 
(i.  8,  Dig.y  XXX,  39)  et  les  pâturages  publics  du  Bru- 
tium,  et  ailleurs  d'autres  terres  publiques  et  d'autres 
pâturages.  De  même  dans  le  Latium,  en  Etrurie,  en 
Campanie,  en  Sicile  et  en  Sardaigne,  il  y  avait  des  lati- 
fundia donnés  par  Constantin  au  pape  Silvestre  (1)  ;  et 
c'est  dans  ces  régions  qu'étaient  les  biens  les  plus  con- 
sidérables des  Ostrogoths  (2). 

En  Gaule,  les  régions  et  latifundia  possédés  par  l'an- 
cienne aristocratie  ou  par  de  nouveaux  enrichis  se 
trouvaient  en  Aquitaine,  dans  la  Lugdunaise  et  en 
Belgique.  Au  contraire,  dans  la  Gaule  narbonnaise  où 
les  colonies  avaient  été  nombreuses,  le  sol  était  divisé  en 
petits  lots,  et  aussi  dans  certains  territoires  du  Nord-Est 
près  de  la  frontière,  où  on  avait  fondé  des  colonies  et  où 
les  Germains  s'étaient  établis.  Là  encore  on  trouvait  la 
moyenne  et  la  petite  propriété.  Dans  les  autres  parties, 
au  contraire,  la  terre  n'était  pas  beaucoup  morcelée.  Il 
est  vraisemblable  qu'il  y  avait  un  certain  nombre  de  pe- 
tites propriétés,  mais  ce  qui  dominait  c'était  le  grand  do- 
maine. La  petite  propriété  était  répandue  çà  et  là  sur  le 


(1)  Yita  s.  Silvestri,  dans  Liber  'pontifie.^  édit.  Ôuchesne,  et 
introd.,  p.  cix.  — Voir  Légrivain,  De  agris  publicis  imperatoriisqiie 
ab  Amjusto,  1887,  p.  31-36,  49-30.  —  His,  Die  Domdnen  der  roem. 
Kaiserzeit,  1896,  p.  46,  35.  —  Hirschfeld,  Grundbesitz  der  roem. 
Kaii^er,  dans  Deifràge  zur  alten  Gesch.,  u,  1902,  p.  42-71. 

(2)  Cassiod.,  Variar.,  i,  16  ;  v,  7,  9,  18  ;  xii^  3.  —  Procop.,  de  b. 
goî.,  I,  4. 


cu.    111.    LES    PLACEMENTS    FONCIERS  99 

sol  gaulois,  mais  n'en  occupait  qu'une  faible  partie  ;  la 
moyenne  et  la  grande  couvrirent  presque  tout  (1). 

Nous  pouvons  donc  conclure  que  toutes  les  parties  de 
l'empire  ne  furent  pas  couvertes  de  latifundia,  et  que 
dans  certaines,  c'est  la  petite  propriété  qui  était  prédomi- 
nante, —  qui  ne  fut  ni  chassée  ni  absorbée  entièrement, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin,  —  et  que  les  grandes 
fortunes  foncières  n'étaient  pas  constituées  par  d'im- 
menses étendues  de  terres  d'un  seul  tenant.  C'est  plutôt 
par  l'acquisition  de  nombreux  domaines  situés  dans  les  ré- 
gions les  plus  éloignées  les  unes  des  autres  qu'elles  étaient 
constituées.  Les  familles  les  plus  opulentes  de  cette  époque 
ne  possédaient  pas  un  canton  entier  ou  une  province, 
du  moins  en  Italie  et  dans  les  Gaules  (nous  ne  sommes 
pas  bien  renseignés  sur  la  nature  juridique  des  vastes  do- 
maines situés  en  Orient  et  en  Afrique).  Elles  possédaient 
vingt  ou  trente  ou  quarante  domaines  dans  des  provinces 
différentes,  quelquefois  dans  toutes  les  provinces  de 
l'empire.  Ce  sont  là  les  patrimonia  sparsa  per  orhem 
dont  parle  Ammien  Marcellin.  Telle  est  la  nature  de  la 
fortune  immobilière  d'Atticus,  comme  celle  de  la  famille 
des  Anicci,  qui  possédait  des  terres  en  Italie,  en  Gaule, 
en  Afrique,  ou  celle  de  ïertullien,  de  Symmaque  en 
Italie,  de  Syagrius,  de  Paulin,  de  Ecdicius,  de  Fer- 
reolus  en  Gaule  (2). 

(1)  FusTEL  DE  CouLANGEs,  Vcilleu  et  le  domaine  rural  pendant 
l'époque  mérovingienne,  1889,  p.  34,  35. 

(2)  Id,,  p.  37.  Tertullien  donna  à  saint  Benoit  34  fiindi  ou 
iu//ae,  situés  en  Apulie,  Campanie,  Ligurie  et  près  de  l'Adriatique, 
et  18  en  Sicile  {Vita  Placidi,  16-18,  dans  Mabillon,  Acta  SS., 
I,  52). 


CHAPITRE  IV 


LA     PETITE     PROPRIETE 


Bien  que  les  lois  qui  limitent  l'étendue  des  propriétés 
foncières  soient  tombées  dans  Toubli,  et  que  les  patriciens 
et  les  chevaliers  tirent  vanité  de  leurs  vastes  domaines, 
fruit  d'usurpations  et  d'expropriations,  cependant  une 
partie  fort  importante  de  la  petite  propriété  a  survécu  à 
toutes  les  crises.  C'est  devant  cette  persistance  de  la 
petite  propriété  que  les  historiens  ont  voulu  fermer  les 
yeux  et  soutenir  qu'elle  avait  disparu,  alors  qu'elle 
constitue  un  des  côtés  les  plus  caractéristiques  de  la  vie 
romaine,  et  même  la  base  fondamentale  de  son  économie. 
Sans  doute,  dans  le  cours  de  tant  de  siècles,  il  y  eut  des 
propriétaires  expropriés  pour  dettes,  des  cultivateurs 
chassés  par  la  fondation  de  colonies  militaires,  d'autres 
ruinés  par  le  service  militaire  ou  par  les  guerres  civiles, 
qui  devaient  produire  d'immenses  ruines  dans  les  sociétés 
anciennes,  mal  pourvues  de  capitaux,  et  où  ce  capital 
était  rapidement  consommé  ou  détruit.  Sans  doute  les 
paysans  autour  de  Rome  soullrirent  beaucoup,  refoulés 
sur  les  montagnesjpar  les  patriciens  qui  transformaient 
les  anciennes  pet  ites  propriétés  en  villas,  en  parcs.  Mais  il 
ne  faut  ni  exagérerjni  généraliser.  A  côté  du  latifundium  il 
reste  encore  beaucoup  de  place  pour  la  petite  propriété 
qui ,  aussi  bien  au  temps  de  la  République  que  del'Empire, 


CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE  101 

existait  non  seulement  en  Grèce,  en  Egypte,  mais  encore 
dans  les  Gaules  et  en  Italie,  et  notamment  dans  l'Italie 
du  Nord,  où  la  densité  de  la  population  était  beaucoup 
plus  grande  que  dans  le  Sud. 

Frontin  assure  qu'en  Italie  il  y   avait   une   densilas 
possessorum  (56,  17),  et  cette  expression  il  Toppose  à 
Vexiguitas  agrorum,  dont  il  parle  également.  Ager  a  ici 
le  sens  de  grande  étendue   de  terre  ;  il  faut  y  com- 
prendre   également  les  terres  à  pâturages.  11  est  bon 
de  remarquer  que  le  mot  latifundia  ne  se  rencontre  pas 
dans  les  sources  du  droit  classique,  qui  se  servent  sim- 
plement du  mot  agri  (1.  9,  Dig,,  i,  8  ;  1.  15,  §  2,  Big,, 
u,   8)  ;  il   n'est  pas  non  plus  employé   par  les  arpen- 
teurs qui  se  servent  de  la  circonlocution  agri  laie  con- 
tinuati.  Ailleurs,   Frontin  alfîrme    que    multi    sèment 
(multi  serunt,  57,  10),  et  ces  multi  ce  sont  précisément 
de    petits  propriétaires   cultivateurs   qui,    à  l'occasion, 
n'hésitent  pas  à  mettre  la  main  sur  les  biens  des  temples 
et  à  les  joindre  aux  leurs,  et  qui  envahissent  les  terres 
incultes  et  boisées  aux  environs  dés  villes  (57,  18),  qu'ils 
transforment  ensuite  en  jardins  potagers.  De  petits  pro- 
priétaires sont  aussi  ces  diligentes  agricolae  qui  voient 
les  bornes  de  leurs  champs  enlevées  par  leurs  riches 
voisins  et  qui  s'efforcent  de  les  replacer  et  de  les  rendre 
plus  solides  (Front.,  42,  10).  Il  parle  également  des  petits 
fonds  de  terre,  auxquels  se  rattachent  quelques  terres  en 
colline,  dans  la  Campanie  (id.,  15, 1).  Ce  même  Frontin  dit 
qu'en  Italie  il  y  a  rarement  des  contestations  entre  l'Etat 
et  les  propriétaires  [de  controv.  agr,,  53,  3),  et  cela  s'ex- 
plique par  l'absence  de  ces  grands  domaines  {sallus)  qui 
sont   nombreux  dans    les  provinces   et  notamment  en 
Afrique,  où  quelques  particuliers  possèdent  des  étendues 
vastes    comme  les    territoires   de  la   République,   sur 
lesquelles  habite  une  nombreuse  population  plébéienne. 


102  CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

avec  des  vici  autour  de  leur  villa  ou  en  guise  de  re- 
doutes. Et  cela  n'existait  pas  en  Italie  —  dans  un  des 
pays  que  l'on  considère  comme  envahis  par  le  latifundium 
à  économie  servile  —  et  il  n'y  avait  pas  non  plus  de 
contestations  entre  les  particuliers  et  l'Etat  pour  ces 
domaines.  Le  Libe?-  coloniarum  ne  décrit  pas  de  grandes 
propriétés  foncières. 

Aussi  bien  au  temps  de  la  République  comme  à  celui 
de  l'Empire  on  trouve  un  bon  nombre  de  mesures  pour 
constituer  une  classe  de  petits  propriétaires  cultivateurs, 
au  moyen  de  paysans  libres.  Dans  la  fondation  des  colo- 
nies on  éleva  les  étendues  de  terre  à    distribuer  de  7  ju- 
gera à  10,  à  15,  à  20,  à  30  et  même  à  50  ;  on  les  cédait 
en  fermage  héréditaire,  inaliénables  pendant  les    vingt 
premières  années,  protégées  par  conséquent  contre  toute 
absorption  possible  par  une   espèce  de  homestead.   En 
Sicile  il  existait  une  classe  de   aratores  importante  et 
nombreuse,  comme  cela  résulte   du  témoignage  de  Cicé- 
ron.  La  politique  impériale  ne  perdit  jamais  de  vue  la 
création  d'une  classe  de  petits  propriétaires.  Auguste  prit 
un  certain  nombre  de  mesures  dans  ce  sens,  soit  par  des 
droits   protecteurs   qui   frappèrent  les  importations,  ce 
qui  augmenta  la  valeur  des  terres  (Dion.,  li,  21  ;  Suet., 
Oct.,  41),  soit  par  l'institution  du  crédit  foncier  en  faveur 
des  petits  propriétaires  (Suet.,  id).  Il  aurait  voulu  abo- 
lir les  distributions  de  l'annone  pour  favoriser  l'agricul- 
ture ;  certainement  il  les  diminua.  Tibère  conçut  égale- 
ment des  mesures  en  faveur  de  la  petite  propriété  (Tac, 
Ann.,  VI,  1  ;  Suet.,  Tib.,  48).  Nerva   acheta  des  terres 
et  les  distribua  aux  citoyens  pauvres  pour  augmenter  la 
force  et  l'importance  de  la  classe   rurale  (Dion.,   lxviii, 
2).  Alexandre  Sévère  autorisa  les  pauvres  à  emprunter 
sans  iulérèl  à  la  caisse  de  l'Etat  pour  acheter  de  la  terre  : 
les  emprunts  étaient  remboursés  sur  les  produits  des  fonds 


CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE  103 

achetés  (Vita  Aleœ.,  2i).  Même  Pertinax  s'occupa  avec 
soin  de  semblables  mesures. 

Au  temps  de  Trajannous  avons  connaissance  de  Texis- 
tence  d'une  classe  de  petits  propriétaires  sur  le  territoire 
de  Bénévent,  et  avec  cet  instinct  de  conservation  qu'ils 
ont  toujours  eu,  ils  cherchaient  à  proliter  des  sources 
de  crédit  instituées  en  leur  faveur  par  les  empe- 
reurs qui  avaient  ajouté  aux  fondations  alimentaires  un 
service  de  crédit  foncier  (i).  Les  Tables  d'Héraclée  (C.l.L,, 
T,  206)  nous  apprennent  que  dans  la  Lucanie,  une 
des  régions  classiques  d\i  latifundium,  il  y.  avait  de  no- 
tables traces  de  petite  culture  et  de  fermage  à  long  terme. 
Celles  de  Tegiano  et  de  Volcei  (id.,  x,  290,  407)  nous 
montrent  que  la  terre  était  divisée  en  de  nombreux 
fundij  qui  appartenaient  à  de  nombreux  propriétaires. 

Et  ce  passage  de  Pline  (Ep.,  3,  19,  7)  oii  il  nous  dit 
qu'à  l'époque  de  Trajan,  dans  la  Gaule  cisalpine,  près  de 
Corne,  l'emploi  des  esclaves  pour  cultiver  la  terre  était  in- 
connu, signifie  bien  que  l'économie  agraire  reposait  sur 
d'autres  bases  que  sur  l'esclavage.  Les  petits  proprié- 
taires cultivateurs,  comme  aussi  ceux  qui  habitaient  or- 
dinairement dans  les  villes,  pouvaient  avoir  recours  aux 
classes  ouvrières  libres,  c'est-à-dire  à  des  mercenaires 
[operarii)  qui  vendaient  leur  travail  à  temps  (Cato,  de  r.  r., 
I,  1)  et  que  l'on  employait  à  des  travaux  spéciaux  et  ex- 
ceptionnels, classe  d'individus  qui  affermait  également 
ou  tenait  à  colonat  partiaire  les  terres  des  autres,  sys- 
tème qui  convient  mieux  à  la  petite  propriété,  tandis 
que  dans  le  latifundium  il  y  avait  des  esclaves  surveillés 
par  des  villici,  ou  le  système  du  colonat. 

Les  arpenteurs   [Grommatici)  font  parfois  allusion  à 
deii particulae  (Flac.  Sic,  145, 19),  «  particulee  inmediis 

(1)  HmscHFELD,  lioem.  Verwalt.,  l,  114,  125. 


104  CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

aliorum  agris  »  (Hygin.,  130,  5).  Ce  que  Siculus  Flac- 
cus  dit  (152,5)  des  possessores  qui  ont  «  non  terras  con- 
tinuas sed  particulas  quasdam  diversis  locis  intervenien- 
tibus  compluribus  possessoribus  »  répond  parfaitement 
au  tableau  que  nous  fournissent  les  tables  dlléraclée  et 
de  Tegiano,  de  sorte  qu'il  faut  tenir  pour  des  hyperboles 
et  des  exercices  de  rhétorique  ce  que  Quintilienmet  dans 
la  bouche  d'un  propriétaire  dépossédé:  «  Je  ne  pus  trou- 
ver aucun  petit  fonds  [agelliim)  qui  n'eût  pour  voisin 
une  personne  riche  ((^/ec/.,  7,  13).  Au  contraire^  lesagelli 
et  les  petites  propriétés  étaient  nombreux  dans  les 
montagnes  et  dans  les  plaines,  aux  portes  des  villes  et 
ailleurs,  objet  de  soins  assidus  de  la  part  de  leurs  pro- 
priétaires, qui  les  voyaient  menacés  tantôt  par  des  voi- 
sins puissants,  tantôt  par  les  eaux  déréglées  des  torrents 
et  des  fleuves  (Front.,  50,  8  ;  Hygin.,  124,  41)^ 

Que,  d'ailleurs  en  Italie,  autour  de  la  propriété  fon- 
cière se  groupaient  les  intérêts  d'un  grand  nombre  de 
personnes,  beaucoup  plus  que  cela  n'était  vrai  en  Afri- 
que, cela  est  démontré  par  ce  lait  que  les  empereurs  ne 
purent  revendiquer  ces  lambeaux  de  terre  restés  en  dehors 
des  limitations  et  usurpés  ensuite  par  les  propriétaires 
limitrophes  ;  il  en  serait  résulté  un  véritable  bouleverse- 
ment. Nous  en  avons  la  preuve  encore  dans  l'agitation 
générale  que  provoqua  l'introduction  de  l'impôt  foncier 
et  par  les  difticultés  que  rencontra  même  le  despotisme 
impérial  toutes  les  fois  qu'il  eut  à  toucher  à  la  propriété 
foncière.  Dès  qu'un  de  ces  intérêts  se  trouvait  atteint, 
la  commotion  était  si  profonde  et  si  étendue  que  les  em- 
pereurs n'osaient  pas  passer  outre  «  quia  quassabatur 
universus  possessor  »  (Front.,  54,  9).  11  est  donc  certain 
que  lorsque  les  arpenteurs  parlent  de  celte  classe  ou  des 
multi  possessores,  des  plures  possessores  (Sicul.  Flacc, 
142,  G,  14;  151,  G),  ils  ne  peuvent  faire  allusion  à  un 


CH.    IV.    —    LA    PETITE    PROPRIETE  105 

nombre  restreint  de  personnes,  mais  à  une  classe  nom- 
breuse qui,  par  la  multiplicité  de  ses  intérêts,  avait  une 
certaine  action  sur  l'Etat  et  pouvait  même  le  mettre  en 
danger,  moins  par  Timportance  que  par  la  diffusion  de 
la  fortune  immobilière  qu'elle  avait  dans  ses  mains. 

Les  descriptions  de  la  vie  agricole  que  nous  donnent 
les  poètes  de  l'époque  d'Auguste,  se  réfèrent  de  pre'lé- 
rence  à  la  petite  propriété.  Le  poète,  fatigué  du  mou- 
vement et  des  plaisirs  de  la  urbs,  rêve  d'un  petit  coin 
solitaire,  au  calme  et  à  la  verdeur  des  campagnes, 
il  envie  la  simplicité  des  cultivateurs  qui  savent  se  con- 
tenter de  peu  et  qui  vivent  près  de  la  nature.  O  rus^ 
douce  vie  champêtre  !  Heureux  laboureur  qui  vivez  des 
produits  des  champs,  de  lait  frais  !  C'est  là  la  thèse  d'un 
grand  nombre  de  compositions  poétiques  ;  un  petit  fonds 
bien  cultivé  mis  en  antithèse  avec  l'agitation  du  forum  et 
le  luxe  des  villas  pleines  de  statues  et  d'esclaves  si  nom- 
breux qu'il  fallait  un  personnel  spécial  pour  les  choisir 
elles  appeler  par  leur  nom.  Horace  rappelle  avec  com- 
plaisance les  parva  riira  {Cann,,  ii,  16,  37),  la  villida 
oii  il  peut  reposer  dans  l'oisiveté  {Sat.,  ii,  3,  10),  Yagel- 
lus  où  il  peut  se  soustraire  aux  soucis  de  tout  genre  et 
s'appartenir  vraiment  {Epist.,  i,  14,  1),  un  petit  fouds  qui 
lui  suffit  et  qui  fait  même  qu'il  se  sent  riche  {id.,  \,  7, 
15),  parce  qu'il  ne  désire  pas  de  vastes  doaiaines  (mo- 
dus  agri  non  ita  magmis),  mais  un  jardin  avec  une  fraî- 
che fontaine  et  un  petit  bois.  Si  Auguste  lui  a  donné 
beaucoup  plus,  tel  n'était  pas  son  désir  ;  il  se  serait  con- 
tenté de  beaucoup  moins  {Sat.,  ii,  6,  1)  :  et  maintenant 
il  ne  changerait  pas  son  vallon  de  Sabine  [Carni. ^  ni, 
18,  14)  pour  les  plus  grandes  richesses  {id.^  m,  1,  47), 
parce  qu'il  éprouve  une  sorte  d'horreur  pour  les  vastes 
domaines,  pour  les  palais  fastueux  {Carm,^  ni,  1,45; 
m,  16,  18).  Ses  goûts  sont  modestes,  comme  ceux  d'un 


106  CH.    IV.     —    LA    PETITE    PROPRIETE 

petitpropriétaire^qui  aunpetit  foyer,  «parvuslar»  (C«rm., 
m,  29,  14),  sans  marbres,  sans  vases  volés  sur  la  côte  de 
l'Asie  (iW.,11,  18,1),  niais  garni  de  meubles  modestes 
(Sat.,  I,  6,  116).  On  y  trouve  aussi  de  bon  miel,  des 
buissons  de  roses  odorantes  {Carm.,  iv,  11,  2;  m,  29,1) 
et  s'il  n'y  a  pas  des  mets  exotiques,  qui  sont  le  signe  de 
la  richesse,  et  pour  lesquels  on  dépense  de  vrais  tré- 
sors, il  y  a  de  bons  plats  de  fèves,  des  olives  et  des  paniers 
de  fruits  savoureux  {Sat.,  i,  4,  107  ;  Epist.,  i,  16,  1)  et 
un  vin  doux  qu'il  obtient  lui-même  de  ses  vignes.  Comme 
fait  tout  petit  propriétaire,  Horace  s'occupe  de  ses  terres; 
il  surveille  ses  colons  [Epist.,  i,  8,  3  ;  i,  7,  84)  parce 
qu'il  doit  retirer  de  son  champ  tout  ce  qu'il  lui  faut  pour 
vivre  {Epist.,  i,  16,  1)  et  que  sur  la  récolte  repose  la 
tranquillité  de  son  lendemain  {id.,  i,  14;  i,  18,  109). 
Son  fonds  n'est  pas  cultivé  par  des  esclaves,  mais  par 
des  rustici  [Carm,,  m,  23,  1)  qui  travaillent  la  terre 
avec  la  charrue  ;  et  Horace  a  des  bœufs  dans  son  étable, 
des  brebis  dans  sa  bergerie  {Epist.,  i,  14,  27  ;  Epod,,  i, 
24),  et  une  petite  forêt  {Sat.,  ii,  6,  1)  comme  tout  pro- 
priétaire (1).  Horace  est  le  type  du  petit  propriétaire,  qui 
vit  heureux  à  côté  de  ces  grands  propriétaires  qui  pos- 
sèdent en  Lucanie  d'immenses  pâturages  et  dont  les  gre- 
niers regorgent  de  blé. 

Martial  et  Juvénal,  qui  sont  les  plus  véridiques  dans 

•  leur  description  de  la  société  impériale,  où  la  valeur  des 

individus  se  mesurait  au  nombre  de  leurs  esclaves,  à 

l'étendue  de  leurs  domaines,  au  faste  de  leurs  soupers, 

(1)  Fhontix.,  115,  8.  —  Hygin.,  116,  23.  —  Sicul.  Flagc,  57,  9.  — 
Fkst.,  40.  —  Sur  les  agiH  sompascui,  voir  Hygin.,  201, 12,  et  Sicul. 
Flagc.,  H.j,  8  ;  Voigt,  Die  staatsrechtiiche  possessio  und  der  acjer - 
compi is<-uiis  (Abliandl.  ph.  hist.  Classe  d.  sâchsT Gestii,  d.  Wissensch., 
X,  1888,  p.  229-233  ;  Weber,  Roem.  Agrargesch.,  120-121.  —  Sur 
le  petit  domaine  d'Horace  voir  (îreve,  op.  cit.,  73-131. 


CH.    IV.    LA     PETITE    PROPRIÉTÉ  107 

à  l'importance  de  leurs  créances  (Juv:,  Sat.,  m,  140), 
n'ont  pas  oublié  le  petit  propriétaire  indépendant,  qui 
vit  du  produit  de  son  champ.  Certainement  il  y  a  des 
individus  qui  possèdent  des  centaines  de  villas  {id.,  iv, 
26;  XIV,  27o),  qui  ont  autant  de  terre  qu'en  labourait 
autrefois  le  peuple  romain  (xiv,  lo6),  de  nombreuses 
maisons^  de  nombreux  débiteurs,  et  qui  vivent  dans  un 
luxe  fou  (iir,  23),  mais  à  côté  nous  avons  de  petits  ta- 
bleaux de  la  modeste  vie  rurale  (Mart.,  m,  58,  1),  où 
s'épanouit  le  travail  agricole  :  voici  la  breve  ries  (x,  79) 
qui  prospère  et  résiste  à  l'insatiable  aVidité  du  riche 
(adqidrendi  insatiahiie  votum  :  Juven.,  xiv,  12o),  voici 
le  petit  champ  que  Taffranchi  de  César  voudrait  absor- 
ber (Mart.,  II,  32,  3).  Ils  nous  parlent  du  proprié- 
taire qui  met  en  pratique  le  précepte  de  Virgile  exi- 
guiim  colilo^  et  de  cet  autre  qui,  au  lieu  d'améliorer 
ses  cultures,  cherche  des  placements  commerciaux,  ou 
urbains,  ou  achète  une  autre  villa,  parce  que  Viiniim 
rus  qu'il  possède  ne  lui  suffit  pas  et  qu'il  envie  le 
champ  voisin  (Juven.,  xiv,  138),  tout  prêt  même  à 
faire  appel  à  la  violence  {Id.,  loO).  Martial  a  un  parvinn 
rus  (\\i\  lui  donne  des  légumes,  des  œufs  (m,  27;  xii, 
37),  un  rus  minimum  (iXy  19),  un  jardin  suburbain  (vu, 
49  ;  X,  58  ;  xi,  19)  de  quelques  jugera  (xii,  72)  qui 
lui  fournit  des  produits  frais  et  parfumés. 

La  pensée  de  ces  poètes  s'arrête  aussi  sur  les  cultiva- 
teurs des  champs  ;  mais  ils  ne  nous  présentent  pas  des 
foules  d'esclaves,  mais  plus  fréquemment  des  colons 
libres  (Mart,,  ii,  ll,9;viii,  31,  9)  et  Horace  s'atten- 
drit sur  le  pauper  colonus  {Carm.,  i,  35,  6),  sur  les 
inopes  coloni  (id.,  ii,  14,  12).  Le  petit  rus  di  son  colon 
[id.,  II,  14,  12;  Sat.^  ii,  1,  35)  qui  travaille  avec  sa  fa- 
mille, aidé  par  des  ouvriers  salariés  quand  les  travaux 
sont  urgents.  Il  y  avait  des  propriétaires  qui  cultivaient 


108  CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

leurs  terres,  loin- des  villes  et  fuyant  les  risques  des  com- 
merces lointains  {Epod,,  2,  1  ;  Carm.,  i,  1,  11),  mais  il 
y  en  avait  d'autres  qui  confiaient  le  travail  des  champs  à 
des  colons,  avec  lesquels  ils  partageaient  les  produits. 
Ce  sont  là  les  tenues  rustici  qu'une  inscription  rappelle 
{C.I.L.,  vili,  10570);  c'est  bien  rarement  qu'il  est 
fait  mention  de  ces  foules  actives  qui  de  génération  en 
génération  fécondaient  le  sol,  entretenaient  dans  les 
villes  la  classe  oisive  des  possessores,  et  qui  arrivaient 
rarement  à  la  propriété.  Il  faut  que  le  paysan  salarié 
trouve  un  trésor  pour  pouvoir  acheter  un  petit  champ 
(Sat.,  11,  6,  10). 

Au  contraire,  il  arrive  des  villes  toujours  de  nou- 
veaux éléments  en  quête  de  placements  ruraux.  Ce  sont 
des  clients  ou  des  affranchis  que  leur  maitre  a  gratifiés 
de  quelques  fonds,  ou  des  boutiquiers  enrichis,  des  in- 
dividus appartenant  aux  professions  libérales  qui  ont 
réalisé  des  épargnes  et  qui  achètent  de  petits  lots  de 
terre.  Des  couches  inférieures  de  la  population  urbaine 
on  passe  à  la  propriété  foncière  qui  a  toujours  en  ré- 
serve de  petites  parts  pour  ces  nouveaux  venus.  On  peut 
ici  citer  Fhistoire,  racontée  par  Horace,  de  ce  client  qui, 
enrichi  par  le  commerce,  acheta  à  son  patron  un  fonds 
qu'il  se  mit  à  cultiver  avec  passion,  remplissant  les 
étables,  refaisant  le  vignoble.  Mais  son  inexpérience 
aidant,  le  succès  ne  vint  pas  :  les  maladies  décimèrent 
ses  troupeaux;  alors  il  abandonna  l'entreprise  et  re-^ 
tourna  à  ses  affaires  coutumières  (Epist.,  i,  7,  80-89). 

Ceux  qui  soutiennent  la  disparition  de  la  petite  pro- 
priété citent  Virgile  {Georg. ^  iv,  125-133)  qui  en  parle 
comme  d'une  exception,  d'un  phénomène,  c'est-à-dire 
un  fait  ni  général,  ni  journalier.  On  fait  remarquer  aussi 
que  Juvénal  (xiv,  161),  comparant  l'économie  rurale  ar- 
chaïque et  celle  de  son  temps,  oppose  les   petits  pro- 


CH.    IV.    —    LA    PETITE    PROPRIÉTÉ  109 

priétaires  d'autrefois  aux  grands  barons  fonciers  de 
l'époque  imperiale.  On  a  également  cherché  dans  Ho- 
race des  preuves  de  la  prédominance  de  la  grande  pro- 
priété. Mais  Horace  parle  aussi  souvent  des  petits  pro- 
priétaires et  des  colons  libres,  et  de  même  Martial  (vi, 
1 6  ;  VI,  73  ;  xi,  49  ;  xii,  72  ;  viii,  40)  et  Tibulle  [Priapea, 
81,  1),  et  Properce  (m,  12),  et  Catulle  (20,  3),  qui  re- 
produisent la  réalité  des  conditions  économiques  mieux 
que  les  regrets  de  Juvénal,  qui  ne  sont  que  des  lieux 
communs  poétiques. 

Non  seulement  en  Italie,  mais  dans  les  provinces  et 
même  en  Afrique  (Aggenus  Urb.,  8o),  il  y  avait  une 
classe  assez  importante,  un  peuple  de  petits  proprié- 
taires, de  plébéiens,  de  cultivateurs  libres,  qui  sinon  à 
Rome,  certainement  dans  les  autres  parties  de  l'Empire, 
formaient  l'élément  le  plus  important  de  l'économie.  On 
ne  peut  rien  expliquer  de  la  vie  de  l'antiquité  romaine 
si  on  n'admet  pas  l'existence  de  cette  classe^  qui  forme  le 
noyau  économique  et  politique  des  villes  et  des  cam- 
pagnes. Dans  les  villes,  où  la  population  se  partage  en 
plebs  urbana,  aratores,  negotiatores  (Suet.,  Oct.,  42), 
les  aratores  ou  possessores  étaient  les  détenteurs  de  la  ri- 
chesse foncière  et  constituaient  une  classe  nombreuse, 
elle  aussi  divisée  d'après  le  cens,  appelée  aux  fonctions 
municipales  et  aux  hautes  charges  de  l'Etat.  Parmi  les 
possessores  il  y  a  aussi  bien  des  propriétaires  de  lati- 
fundium comme  aussi  des  propriétaires  qui  n'ont  que 
2o  jugera  de  terre  :  tous  sont  possessores,  bien  qu'ils  ne 
forment  pas  une  classe  unique,  mais  une  gradation  de 
classes,  d'après  l'étendue  et  l'importance  de  leurs  pro- 
priétés foncières.  Aux  uns,  aux  propriétaires  de  latifun- 
dium, on  donne  le  nom  de  potentiores,  les  autres  s'ap- 
pellent propriétaires  moyens  ou  petits,  ou  simplement 
possessores.  Tous  vivent  du  revenu  foncier,  tandis  que 


HO  CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

les  negotiatores  et  les  artifices  vivent  de  leur  négoce  ou 
de  leur  industrie-;  puis  viennent  la  plèbe  infime  et  les 
pauvres,  parmi  lesquels  on  distingue  encore  ceux  qui 
avaient  quelque  ressource  [rem  familiarem)  et  ceux  qui 
n'en  avaient  aucune  {Cod.  Th.^  ii,  31,  1).  Le  fait  qu'ils 
ne  vivaient  pas  de  leur  travail,  comme  les  commerçants 
et  les  artisans,  les  réunissait  dans  une  même  catégorie, 
malgré  les  inégalités  de  leurs  propriétés  ;  ils  restaient 
toujours  séparés  des  couches  inférieures,  dont  ils  se  dis- 
tinguent par  un  titre  honorifique.  Vivre  de  ses  rentes, 
qu'elles  soient  grandes  ou  petites,  c'est  ce  qui  donne  de 
la  considération  dans  cette  société  qui  a  avili  et  méprisé 
le  travail.  Vivre  de  ses  rentes,  même  si  le  cens  est  &i 
faible  qu'on  ne  peut  arriver  aux  charges,  c'est  là  l'essen- 
tiel. Posséder  un  peu  de  terre  et  la  faire  cultiver  par  un 
colon,  habiter  la  ville,  fréquenter  le  forum,  vivre  des 
produits  de  la  terre  obtenus  par  le  travail  d'autrui  et  ne 
rien  faire,  telle  est  l'ambition  de  cette  classe  que  nous 
pourrions  appeler  la  bourgeoisie  de  l'époque  romaine. 
Comme  la  bourgeoisie  moderne  elle  habite  la  ville 
(Plin.,  Ep..^  X,  43)  ;  elle  est  fière  d'être  parmi  les  cives, 
les  iiîcolae,  qu'on  oppose  aux  agricolae  (l.  239,  §  2, 
Dig.,  1,.  16)  ;  l'été  elle  va  à  la  campagne  (1),  un  des 
plaisirs  les  plus  grands  des  Romains  d'alors,  comme 
des  peuples  latins  d'aujourd'hui,  et  elle  retourne  à  l'au- 
tomne, laissant  àia  campagne  les  colons,  les  esclaves,  les 
fermiers^  les  salariés  et  les  petits  cultivateurs  qui  ont  des 
terres  à  eux  [vicani  propria  habentes).  Les  possessores, 
qui  ressemblent  aux  possidenti  des  villes  italiennes  du 
Nord  et  de  la  Toscane  (c'est  un  nom  qui  n'existe  pas 
avec  une  signification  spéciale  dans  l'Italie  méridionale), 


(1)  llusticari.    Frontonis  ad  Antonium  imp.   Epist.^  ii,  4  (éd. 
Moi  1823,  p.  160);  Tertullian.,  de  idolatria,  11. 


CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE  111 

se  considèrent  comme  les  vrais  citoyens,  et  cela  explique 
le  sens  qu'a  eu  dans  le  monde  romain  le  mot  citadin  et 
combien  anciennes  et  enracinées  sont,  dans  cette  sépara- 
tion de  la  ville  et  de  la  campagne,  les  rivalités  entre 
citadins  et  ruraux,  parce  que  leur  situation  vis-à-vis  de 
FEtat  était  différente  (l.  1,  §  2,  Dig.,  l,  50). 

Cette  classe  n'était  pas  fermée  ;  en  faire  partie  était  l'as- 
piration des  plébéiens,  des  négociants  enrichis,  de  tous 
ceux  qui  avaient  fait  fortune  dans  l'exercice  d'un  art  ou 
d'une  profession  civile,  dans  le  petit  commerce,  dans  la 
vente  au  détail,  dans  l'adjudication  des  pompes  funèbres. 
Militaires  en  retraite  du  grade  de  centurion,  employés 
de  bureau,  pédagogues  et  professeurs,  enrichis  dans 
des  professions  avilissantes,  tous  cherchaient  la  no- 
blesse et  le  respect  dans  cette  possession  de  la  terre, 
qui  leur  ouvrait  la  porte  des  charges  municipales,  qui 
leur  donnait  le  droit  de  porter  l'anneau  équestre,  et  qui 
à  l'occasion  leur  faisait  trouver  du  crédit  (Mart.,  xii,  23). 
Tous  ceux  qui  par  leur  talent  ou  par  la  ruse  avaient  fait 
fortune  aspiraient  à  avoir  un  morceau  de  terre  (1.  72, 
C,  Th.,  XII,  1),  et  les  affranchis  eux-mêmes  croyaient 
mettre  une  pierre  sépulcrale  sur  leur  modeste  origine, 
s'ils  pouvaient  arriver  à  acheter  un  morceau  de  terre  ou 
mieux  encore  un  vignoble  (Plin.,  xiv,  18). 

Dans  les  campagnes  il  y  avait  d'autres  propriétaires 
qu'il  faut  distinguer  des  propriétaires  urbains,  petits 
propriétaires  {agricolae^  vicani  propria  possidentes)  qui 
cultivaient  leurs  agelli  et  les  fécondaient  de  leurs  sueurs. 
Varron  [de  r,  r.,  i,  17)  et  Columelle  (i,  7)  en  parlent  ;  on 
en  trouve  dans  toutes  les  parties  de  l'Empire  (Aggen. 
Urb.,  85;  Joseph.,  xiv,  72;  Orelli,  4561). 

Pour  mieux  démontrer  l'existence  de  la  petite  pro- 
priété et  de  cette  classe  de  propriétaires,  nous  pouvons 
©iter  les  sources  législatives  de  l'époque  impériale,  dans 


il2  CH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

lesquelles  les  allusions  abondent.  Bien  qu*elles  se  ré- 
fèrent aux  iii^,  iv^  et  Y^  siècles,  elles  peuvent  être  invo- 
quées même  pour  prouver  un  état  de  choses  antérieur, 
parce  que  la  distribution  de  la  propriété  foncière  ne  se 
modifie  pas  d'un  moment  à  l'autre,  elle  a  des  racines  pro- 
fondes et  elle  remonte  toujours  très  loin  dans  le  temps. 
Cela  est  vrai  également  pour  les  temps  modernes,  mais 
plus  encore  pour  l'antiquité,  où  les  transformations  éco- 
nomiques se  faisaient  avec  plus  de  lenteur,  au  point  de 
nous  paraître  presque  imperceptibles.  C'est  pour  cela 
que  ces  témoignages,  que  je  citerai  encore  ailleurs,  ser- 
viront à  renforcer  les  arguments  qui  précèdent  pour 
démontrer  l'existence  et  l'importance  de  la  petite  pro- 
priété aux  derniers  jours  de  la  République  et  au  début 
de  l'Empire. 

D'ailleurs  la  grande  propriété  a  besoin,  pour  vivre, 
d'institutions  propres  à  la  soutenir,  et  elles  n'existaient 
pas  dans  le  monde  romain  :  il  faut  avant  tout  que  le 
droit  successoral   soit  réglé  de  telle  sorte  qu'il  assure 
l'indivision  de  la  propriété.  11  en  était  tout  autrement  à 
Rome,  et  les  grands  domaines  ne  trouvaient  pas  dans  les 
lois  ces  forces  qui  servent  ailleurs  à  les  conserver  intacts. 
Par  les  lois  successorales,  la  propriété  se  trouvait  exposée 
à  se  diviser  toujours  davantage  (Frontin.,40,  5).  Tl  y  avait 
dans  le  droit  une  forte  tendance,  continue,  au   partage 
des  hérédités,    d'où   devait    résulter  inévitablement   le 
fractionnement  de  la  terre.  Il  y  eut  même  alors  des  lois 
contre  ces  conséquences,  peut-être  dictées  par  des  inté- 
rêts de  classe.  Il  y  avait  encore  une  forte  tendance  à  faire 
des  legs  (Gaii,  ii,  225),  et  la  loi  Voconiay  apporta  des  res- 
trictions ;  et  comme  les  biens  sortaient  des  familles  par 
les  femmes,  la  loi  défendit  à  tout  citoyen  propriétaire 
d'un  cens  de  cent  mille  as  (à  peu  près  20.000  fr.)  d'ins- 
tituer pour  héritier  une  femme.  Pour  empêcher  qu'on 


GH.    IV.    LA    PETITE    PROPRIÉTÉ  113 

n'éludât  cette  interdiction  en  instituant  des  légataires,  on 
défendit  aux  testateurs  possédant  ce  cens,  de  léguer  à 
une  femme  plus  de  la  moitié  de  leurs  biens  {id,,  ii,  226). 
Ce  remède  ne  produisit  aucun  effet  et  la  loi  qui  voulait 
restreindre  la  liberté  de  disposer  de  ses  biens  et  de  les 
fractionner,  parut  cruelle  et  inique.  Beaucoup  préférè- 
rent se  faire  inscrire  dans  les  dernières  classes  du  cens, 
en  dissimulant  leurs  richesses,  afin  de  pouvoir  en  dispo- 
ser librement  (Gic,  in  Verr,,  i,  41);  d'autres  eurent  re- 
cours aux  fidéicommis.  Enfin  une  autre  loi  votée  pour 
empêcher  la  dissémination  de  la  propriété  dut  se  con- 
tenter d'assurer  un  quart  aux  héritiers.  Ce  fut  plutôt  la 
reconnaissance  de  la  liberté  de  tester,  c'est-à-dire  de 
diviser  le  patrimoine. 

On  a  soutenu  la  disparition  de  la  petite  propriété  en 
invoquant  la  loi  d'attraction  exercée  par  le  latifundium, 
mais  les  déductions  qu'on  en  a  tirées,  reposent  exclusive- 
ment sur  des  erreurs.  Nous  les  examinerons  plus  loin, 
lorsque  nous  exposerons  les  conditions  de  l'économie 
agraire.  Pour  le  moment  disons  seulement  qu'on  exa- 
gère beaucoup  Faction  funeste  du  latifundium.  Dans  les 
périodes  où  la  population  est  peu  dense,  le  latifundium 
n'est  pas  une  calamité  pour  l'économie  nationale  :  il  est 
bien  plus  une  grande  étendue  de  terre  qu'une  puissante 
unité  industrielle.  Le  latifundium  ne  pesait  pas  alors  sur 
la  propriété  voisine  par  l'intensité  de  la  production,  les 
grands  emplois  de  capitaux,  la  rente  foncière  plus  éle- 
vée, comme  il  Fa  fait  en  Angleterre,  le  pays  classique 
de  la  grande  propriété.  Nous  verrons  que  n'existaient  pas 
dans  l'antiquité  romaine  ces  causes  économiques  spé- 
ciales qui  découlent  du  latifundium  et  qui  aujourd'hui 
amènent  la  ruine  et  la  disparition  de  la  petite  propriété. 
Celle-ci  se  maintenait,  car  on  n'avait  pas  beuoin  de  fortes 
avances  et  de  puissants  moyens  de  production,  de  même 
Salvigli  8 


114  CH.    iV.    LA    PETITE    PROPRIETE 

que  se  conservait  la  petite  culture  indépendante  san» 
l'aide  d'esclaves  ou  de  salariés,  qui  sont  la  base  de  la 
propriété  capitaliste,  moins  exposée  aux  crises,  peu  trou- 
ble'e   par  l'allure  du    marché,   auquel   elle   n'apportait 
presque  rien,  parce  que  le  plus  grand  consommateur  de 
ses  produits  c'étaient  le  propriétaire  lui-même  et  sa  fa- 
mille ;  c'est  là  la  principale  raison  qui  l'empêchait  d'êtra 
frappée  par  les  importations  des  grains  étrangers  et  les 
distributions  gratuites.  Même  aujourd'hui  la  petite  pro- 
priété vit  à  l'abri  des  événements  politiques  et  écono- 
miques, mais  cela  était  beaucoup  plus  vrai  autrefois  que 
maintenant.  Sans  doute  les  écrivains  romains  parlent  de 
paysans  expulsés,  de  propriétaires  expropriés  :  cela  arri- 
vait alors  comme  cela  se  produit  de  nos  jours,  mais  il  ne 
faut  pas  conclure  à  l'extinction  totale  de  la  petite  pro- 
priété. Peut-être  que  les  écrivains  avaient  en  vue  des 
faits  qui  se  passaient  aux  portes  de  Rome,  où  les  séna- 
teurs et  les  chevaliers  voulaient  agrandir  leurs  villas  et 
arrondir    leurs  domaines.    Si  le  latifundium  s'étendit 
ailleurs,  ce  fut  en  grande  partie  là  où  les  guerres  avaient 
détruit  les  villes  et  raréfié  la  population.  Mais    là  où 
la  violence   n'intervint   pas,    et  où  n'entrèrent    en    jeu 
que  les  forces  économiques,  la  petite  propriété  se  main- 
tint sur  une  grande  échelle,  parce  qu'elle  était  la  seule 
possible  et  la  seule  qui  convînt  à  la  société  rurale  et  à 
l'économie  principalement  naturelle  qui  domine  dans  le 
monde  antique. 


CHAPITRE  V 


LA   PRODUCTION    DES    BIENS 


La  forme  de  production  qui  avait  des  racines  pro- 
fondes dans  la  vie  sociale  antique,  c'est  la  production 
familiale.  C'est  un  fait,  et  nous  l'avons  déjà  indiqué,  que, 
aux  premiers  temps  de  Rome,  l'organisation  économique 
était  tout  entière  basée  sur  la  famille  et  se  faisait,  de  la 
production  à  la   consommation,  dans  le  cercle  domes- 
tique, sous  l'autorité  du  chef  de  famille.  Tous  les  mem- 
bres concouraient  à  la  production  dans  la  mesure  de 
leurs  forces,  sans  division  des  fonctions  et  du  travail,  sans 
spécialisation,  sans  échange  régulier  des  biens  entre  les 
unités  économiques  autonomes.  Le  fils  devait  travailler 
sous  l'autorité  de  son  père,  toujours  :  un  travail  exécuté 
hors  de  la  famille  n'était  pas  reconnu  juridiquement^ 
n'était  pas  protégé,  et  c'est  pour  cela  que  le  droit  ancien 
ne  connaissait  pas  la  location  d'ouvrage,  parce  que  le 
travail  humain  n'était  dans  l'économie  domestique,  prin- 
cipalement occupée  àia  production  agricole,  ni  différen- 
cié ni  particulièrement   qualiûé   et   par   conséquent  il 
n'était  même  pas  protégé  dans  son  usage  pendant  des 
périodes  de  temps  courtes  et  interrompues,  mais  seule- 
ment dans  sa  totalité.    Cela   au  contraire  ne  peut  pas 
suffire  dans  les  périodes  de  civilisation  où  le  travail  ma- 
nuel constitue  un  moyen  pour   vivre,   et  oii  il  existe 


116  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

des  ouvriers  qui  offrent  leur  force  de  travail  et  qui 
vivent  en  dehors  de  ces  économies  pour  lesquelles  ils 
produisent  :  alors  ses  prestations  sont  rétribuées  et  pro- 
tégées par  la  loi,  parce  que  le  temps  pour  produire 
une  valeur  industrielle  particulière  est  mesuré,  tandis 
que  le  travail  de  l'homme  qui  produit  pour  sa  propre 
économie  et  pourvoit  à  ses  besoins,  est  ininterrompu 
et  ne  peut  être  évalué  que  dans  sa  prestation  totale. 

Pour  les  temps  anciens  on  peut  se  représenter  la  vie 
économique  de  la  façon  suivante  :  le  peuple  tout  entier, 
comme  chaque  famille  et  chaque  individu,  pourvoit  lui- 
même  aux  plus  importants  de  ses  besoins,  à  sa  nourri- 
ture quotidienne,  presque  exclusivement  végétale  ;  les 
différentes  économies  sont  indépendantes  les  unes  des 
autres,  de  môme  que  chaque  peuple  est  indépendant  des 
autres  peuples. 

Il  est  incontestable  qu'un  changement  se  produisit 
dans  ces  conditions,  notamment  à  Rome,  et  dans  les  cen- 
tres urbains.  L'augmentation  de  la  population  et  Tac- 
quisition  des  forces  de  travail  servile  modifièrent  la 
composition  des  groupes  de  la  gens^  en  même  temps 
qu*elles  eurent  pour  résultat  de  dissoudre  le  commu- 
nisme familial  des  biens.  Beaucoup  de  ^en^e^  avaient  été 
décimées  par  les  guerres  et  les  membres  qui  survécurent, 
constituèrent  autant  d'unités  économiques  indépen- 
dantes. Les  grandes  familles  patriarcales  disparurent  des 
villes,  mais  elles  continuèrent  à  exister,  au  moins  spo- 
radiquement, dans  les  campagnes,  où  les  agents  de  dis- 
solution de  l'antique  constitution  économique  pénétrè- 
rent plus  lentement,  et  dans  les  colonies  où  l'élément 
agricole  était  prépondérant.  Même  à  l'époque  impériale 
on  pouvait  voir  sur  les  routes  qui  menaient  à  Rome  des 
processions  de  gentes  qui  venaient  des  campagnes  itali- 
ques rendre  hommage  à   l'éternelle  dominatrice,  pour 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  117 

ramusement  des  habitants  raffinés  de  la  ville  éternelle, 
pour  lesquels  les  mœurs  simples,  les  manières  d'un  autre 
temps,  la  rusticité  étaient  un  objet  de  risée. 

Là  où  de  nombreuses  familles  se  trouvèrent  réunies 
sur  un  territoire  restreint  et  constituèrent  une  ville, 
l'économie  domestique  fut  beaucoup  plus  atteinte  par 
re'conomie  urbaine  ;  les  métiers  se  multiplièrent,  on 
eut  une  division  du  travail,  une  classe  d'artisans,  d'ou- 
vriers, de  travailleurs  salariés  ;  en  un  mot  les  activités  se 
difïérencièrent,  comme  les  fortunes  et  les  classes.  Mais 
jusqu'à  quel  point  l'économie  domesliq^ue  fut-elle  mo- 
difiée ?  Jusqu'à  quel  point  fut-elle  absorbée  par  l'économie 
urbaine  ?  Afin  de  pouvoir  établir  leurs  rapports  mutuels  ' 
il  faut  préciser  leur  champ  d'action  réciproque  et  leur 
mode  de  fonctionnement. 

La  maison  ancienne  était  dominée  moins  par  les  tra- 
ditions et  la  religion  que  par  les  conditions  matérielles 
de  la  production,  et  pour  qu'elle  changeât  et  que  son 
organisation  économique  cédât  la  place  à  de  nouvelles 
formes  d'entreprise,  il  eût  fallu  avant  tout  des  progrès 
matériels  techniques,   qui   ne   se  réalisèrent  jamais,  la 
technique  étant  restée  la  même  pendant  de  longs  siècles. 
C'est  pour  cette  raison  surtout  que  la  production  domes- 
tique resta  pendant  toute  l'antiquité  l'élément  principal 
de  l'économie  privée  ;  et  si  l'on  peut  constater  certaines 
transformations  à  Rome,  s'il  semble  parfois  que  l'éco- 
nomie de  la  maison  se  suffisant  à  elle-même  a  cédé  la 
place  à  des  formes  plus  avancées,  il  s'agit  là  de  manifes- 
tations superficielles,  limitées  à  des  centres  urbains,  con- 
séquences d'une  augmentation  passagère  de  la  richesse, 
qui  s'affaiblirent  avec  la  disparition  de  celle-ci  :  de  là  la 
plus  grande  persistance  des  économies  domestiques  dans 
les  campagnes  et  son  retour  dans  les  périodes  de  déca- 
dence. 


118  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

Même  dans  les  derniers  temps   de    la  République  et 
pendant  l'Empire,  c'est  la  femme  avec  les  esclaves  qui 
travaillent  sous  ses  ordres,  qui  filent  et  qui  tissent  dans 
Fatrium  de  la  maison.  On  fait  encore  à  la  maison  beau- 
coup de  choses  qui,  à  notre  époque,  sont  le  fait  de  mé- 
tiers spéciaux,  parce  que  la   technique  en  est  simple  et 
que  l'imagination  y  tient  une  grande  place.  Si  au  temps 
-de  Golumelle  (xii,  praef.  9)  la  vie  frivole  de  la  société 
élégante  empêchait  les  femmes  de  s'occuper  du  tissage 
des  laines,  la  plus  grande  partie  tenait  encore  le  fuseau 
et  le  métier  comnie  à  l'époque  ancienne.  C'est  toujours 
un  titre  d'honneur  d'être  appelée  lanifica.  La  petite  mé- 
nagère file,  tisse  la  laine   de  ses  brebis,  et  son   travail 
habille  sa  famille.  Quand  la  patricienne  riche  ne  s'oc- 
cupa plus  du  métier   domestique,   Fatelier  ne   fut  pas 
fermé  ;  on  y  travailla  sous  la  direction  d'un  lanipendius 
ou  d'une  lanipendia.  Dans  des  chambres  spéciales  il  y 
avait  des  tisseurs  et  des  tisseuses,  et  dans  toute  maison 
patricienne  il  y  avait  un  atelier  domestique  pour  le  tis- 
sage. Le  plus  souvent  ces  ateliers  étaient  situés  à  la  cam- 
pagne, afin  que  les  esclaves  occupés  au  tissage  pussent 
également  travailler  la  terre,  et  ne  rester  jamais  inoccu- 
pés. 

La  simplicité  du  vêtement,  la  stabilité  des  mœurs, 
Fabsence  de  mode  facilitaient  le  travail  de  la  mère  de  fa- 
mille qui,  avec  quelques  coutures  et  quelques  épingles, 
préparait,  avec  les  étoffes  qu'elle  avait  lissées  elle-même, 
les  vêtements  des  hommes  et  des  femmes  de  la  maison. 
Toute  une  branche  d'industrie  se  trouve  pour  ainsi  dire 
absente.  Plus  simple  encore  est  Tameublement  de  la 
maison  ;  les  anciens  se  passaient  d'une  quantité  de 
meubles,  d'étoffes  et  d'objets  de  lingerie  qui  figurent 
aujourd'hui  dans  les  maisons  les  plus  modestes.  Tout 
cela  rendait  la   famille   plus  autonome,  plus  indépen- 


CH.    V.    LA    PRODUGTLON    DES,  BIENS  119 

dante  du  marché,  moins  sujette  à  avoir  recours  à  des 
achats.  Même  le  petit  propriétaire  peut  tirer  de  ses  bre- 
bis tout  ce  qu'il  lui  faut  pour  se  vêtir,  lui  et  toute  sa  fa- 
mille, et  aussi  sa  nourriture,  qui  consiste  principale- 
ment en  végétaux,  en  farine,  en  légumes,  en  vin,  vi- 
naigre, huile  et  viande  de  porc. 

Gela  est  vrai  pour  les  villes.  Dans  les  campagnes,  où 
la  population  est  disséminée,  où  la  famille  comprend 
un  plus  grand  nombre  de  membres,  on  est  encore 
bien  plus  indépendant  du  marché  :  chaque  groupe 
familial  tire  de  son  travail  intérieur  •  les  matières 
premières  pour  sa  nourriture,  pour  ses  meubles  et 
ses  vêtements.  D'ailleurs  l'autonomie  domestique  plus 
grande  entraine  certainement  une  plus  grande  pé- 
nurie. 

Si  nous  passons  ensuite  aux  familles  qui  avaient  des 
esclaves,  nous  voyons  plus   nettement  encore   chaque 
maison  s'efforcer  de  se  suffire  à  elle-même.  Si  la  maison 
sans  esclaves  était  forcée  de  sortir  parfois  de  son  cercle 
«t  d'avoir  recours  au  commerce,  celle  qui  avait  des  es- 
claves  trouvait  dans  la  main-d'œuvre  servile  tous  les 
moyens  de  production  nécessaires,  et  elle  pouvait  aug- 
menter son  bien-être  ou  môme  produire  dans  un  but 
lucratif.  L'esclavage  diminuait  les  besoins  réciproques 
des  memnres  de  la  famille  et  permettait  de  combler  les 
lacunes  de  la  production  domestique.  S'il  s* agit  de  la 
maison  d'une  personne  riche,  nous  trouvons  alors  un 
organisme  complet  qui  se  suffit  à  lui-même.  En  effet, 
les  grandes  maisons  avaient  non  seulement  des  ateliers 
de  tissage,  mais  des  tailleurs,  des  forgerons^  des  charpen- 
tiers, des  foulons.  Elles  possédaient  le  moulin,  le  four, 
un  coiffeur  et  même  un  orfèvre.  Il  y  avait  pour  les  fa- 
milles riches  une  espèce  de  vanité  à  pouvoir  dire  que 
tous  les  besoins  de  la  maison  pouvaient  être  satisfaits 


\20  GH.    Y,    LA    PRODUCTION    DKS    BIENS 

par  le  travail  intérieur  lui-même  (1)  :  ainsi  tout  se  fai- 
sait à  la  maison,  même  les  objets  de  luxe.  Les  tombeaux 
des   esclaves    de  Livie  Augusta  et  des  Césars  romains 
portaient  de  nombreuses  instriptions  funéraires  consa- 
crées à  des  esclaves  brodeurs,  doreurs,  ciseleurs,  pein- 
tres, architectes,  sculpteurs.  Caton  avait  enseigné  que  le 
père   de  famillç  devait  vendre  et  non  pas  acheter,  et 
Varron,  qu'on  n'achetait  pas  les  choses  qui  pouvaient 
naître  sur  le  fonds  ou  être  faites  par  les  domestiques 
(R.  r.,  I,  22,  H).  Ce  précepte  fut  observé  par  les  petits 
propriétaires  comme  par  les   grands,  les  premiers  avec 
l'aide  de  leurs  colons  et  pour  leurs  besoins,  les  seconds 
avec  le  travail  servile  et  même  dans  un  but  de  lucre.  En 
effet,  les  grands  propriétaires,  pour  augmenter  leur  re- 
venu et  tirer  profit  de  leur  famille  servile  nombreuse  et 
exercée,   avaient    l'habitude   de    faire  travailler  les  es- 
claves pour  la  vente,  en  exerçant  sur  leurs  terres  des  in- 
dustries accessoires  (Colum.,  xi,  3,   1-3,  6),  en  faisant 
tiavailler  le  bois,  en  construisant  des  chariots  et  des  ins- 
truments agricoles,  et,  là  où  existaient  quelque  carrière 
de  pierre  ou  des  puits  d'argile,  ils  entreprenaient  la  fa- 
brication des  briques,  des  tuyaux,  des  amphores,  des 
poteries.  L'opus  doliare  était  précisément  une  spécula- 
tion qu'on  faisait  sur  beaucoup  de  grandes  propriétés  ; 
on  connaît  un  certain  nombre  de  marques  de  fabrique  et 
certains  produits  avaient  une  large  diflusion  dans  tout 
l'empire.  L'esclave  qui  y  était  occupé,  unissait  au  travail 
industriel  le  travail  agricole  et  il  consacrait  à  la  manu- 
facture le  temps  que  lui  laissait  la  culture   des  champs 
(1.  2.J,  §  1,  Dig.y  xxxiii,  7).  Ce  genre  d'industrie  était 
en  principe  destiné  aux  besoins  de  la  maison,  puis  il 


(1)  Pr.iN,  //.  n.,  xviii,  40  «    nequam  agricolam  esse   quisquis 
emoret  quod  praestare  ei  fundus  posset.  » 


CH.    V.    —    LA    PRODUCTION   DES    BIENS  121 

avait  pris  de  l'extension  et  le  surplus  fut  destiné  à  la 
vente  (1.  6,  />i^.,  viii,  3).  Le  grand  propriétaire  remé- 
diait ainsi  à  un  des  graves  inconvénients  de  l'esclavage 
et  de  la  culture  extensive  qui  laissait  pendant  de  longues 
périodes  Tesclave  inoccupé.  Ainsi  Téconomie  domes*- 
tique  étendait  son  activité,  mais  sans  perdre  son  carac- 
tère originaire,  parla  coopération  de  tous  ceux  qui  com- 
posaient la  familia. 

On  connaît  le  passage  de  Pétrone  (c  omnia  domi  nas- 
cuntur  )).  Dans  sa  satire  il  y  a  beaucoup  d'exagération, 
mais  au  fond  il  est  vrai  que  les  Romairis  achetaient 
moins  que  les  Grecs  et  produisaient  dans  leur  maison 
tout  ce  qu'ils  pouvaient.  En  haut  et  en  bas,  directement 
ou  avec  des  esclaves,  chaque  maison  était  un  atelier 
toujours  actif:  et  le  maitre  qui  avait  des  esclaves  et  des 
terres  n'achetait  rien  pour  eux,  les  femmes  esclaves  fai- 
sant les  vêtements  des  esclaves  (1.  12,  §§  5  et  6,  Dig., 
xxxm,  7).  S'il  en  avait  été  autrement,  si  on  avait  acheté 
ce  qui  était  nécessaire  aux  esclaves,  le  travail  servile 
n'aurait  pu  durer.  Au  contraire,  ils  étaient  nourris  avec 
les  produits  de  la  terre  de  leur  maître  et  ils  les  transfor- 
maient pour  le  marché,  s'il  y  avait  du  superflu.  Il  y  avait 
une  étroite  dépendance  entre  l'esclavage  et  la  propriété 
foncière  :  celle-ci  ne  pouvait  exister  sans  celui-là,  et  c'est 
pour  cette  raison  que  ceux  qui  n'avaient  pas  de  terre 
n'avaient  généralement  pas  d'esclaves. 

11  était  aussi  déshonorant  pour  une  personne  riche 
d'acheter  quelque  chose  au  dehors,  que  d'habiter  une 
maison  louée.  Horace  décrit  ainsi  ce  qu'est  une  maison 
pauvre  et  sans  ressources  :  «  exilis  domus  est  ubi  non  et 
multa  supersunt»  {Epist.,  i,  6,  45).  Au  contraire,  tout 
ceux  qui  possèdent,  dans  la  mesure  de  leurs  forées,  doi- 
vent avoir  une  domus  ins trucia  ou  recla  (Senec,  Ep,, 
100,   6).    C'est  la  maison  que  doit  avoir  tout  père  de 


122  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

famille  pour  pourvoir  aux  besoins  de  celle-ci  ;  et  pour 
qu'il  en  soit  ainsi,  il  doit  ordonner  son  fonds  de  telle  sorte 
qu'il  ait  peu  à  acheter  et,  s'il  a  beaucoup  de  fonds,  qu'il 
puisse  vendre  au  besoin.   La  maison  bien  ordonnée  est 
celle  qui  a  pour  base  le  fundus  instructus,  Ulpien   nous 
dit  ce  que  doit  contenir  un  fonds  :  il  doit  y  avoir  un  bou- 
langer, un  meunier,   un  forgeron,   une  femme  qui  a  le 
soin  du  feu,  et  la  villica,  les  femmes  qui  font  le  pain,  puis 
d'autres  qui  occupent  d'autres  charges,  qui  filent,  qui 
tissent,  qui  aident  les  hommes,  qui  préparent  les  repas  ; 
il  doit   y  avoir  également  des  hommes  pour  fabriquer 
les  meubles,  pour  confectionner  les  harnais  pour  les 
chevaux.    Ainsi    domus   instructa,    fundus  instructus^ 
c'est  la  maison,  c'est  le  fonds  qui   se  suffit  économique- 
ment à  lui-même,  qui  a  des  esclaves  urbains  ou  ruraux 
qui  produisent  ce  qui  sert  à  la  consommation   de  tous 
ceux  qui  habitent  la  maison   ou  le  fonds,  artifices  qui 
peuvent  être  occupés,  suivant  les  circonstances,  à  des  mé- 
tiers variés  et  même  dans  d'autres  fonds.  A  propos   de 
celui  qui  fait  le  drap,  c'est-à-dire   de  celui  qui  prépare 
les  vêtements,  le  jurisconsulte  se  demande  s'il  fait  partie 
des  instruments  du  fonds,  et   il  répond    d'une   manière 
affirmative  pour  le  fonds  dans  lequel  le  maître  a  son  do- 
micile habituel.  Le  fundus  instructus  doit  avoir  un  ate- 
lier de  tissage,  dans  lequel  travaillent   les  cultivateurs 
quand  ils  ont  termJné  les  travaux  des  champs. 

Plus  le  fonds  était  grand,  plus  facilement  il  pouvait  se 
suffire,  et  il  en  était  ainsi  pour  le  latifundium  sur  lequel 
vivait  une  population  servile  apte  à  la  production  ma- 
nufacturière et  à  la  transformation  des  produits  qui  dé- 
dépassaient la  consommation  intérieure  et  qui  étaient 
destinés  à  la  vente.  Mais  le  petit  fonds,  quelque  active  et 
diligente  que  fut  l'industrie  du  propriétaire,  ne  pouvait 
rester  isolé,  et  il  devait  avoir  recours   aux  économies 


CH.    V.   LA    PRODUCTION    DES    BIENS  123 

voisines  ou  au  marché  voisin.  La  présomption  est  que 
tout  doit  être  produit  dans  la  maison^  et  que  le  bon  père 
de  famille,  s'il  manque  de  quelque  chose,  a  recours  à 
l'échange  atee  les  économies  domestiques  voisines. 
C'est  ce  que  recommande  Juvénal  :  ci  Quidquid  domi  non 
est  et  habet  vicinus,  ematur  m  (vi,  loi).  Il  est  bien  clair 
que  cela  se  réfère  à  la  maison  qui  est  jointe  à  la  pro- 
priété foncière  d*où  l'on  tire  les  produits  naturels  que  le 
travail  servile  transforme  ensuite.  Le  Romain  ne  pou- 
vait concevoir  une  dormis  instriicta  sans  terre  :  c'est  pour 
cette  raison  qu'on  voyait  dans  la  terre  ce  qui"  donne  l'in- 
dépendance et  la  dignité,  l'autonomie  à  chaque  économie 
domestique,  tandis  qu'aujourd'hui  tout  repose  sur  le  ca- 
pital mobilier,  et  le  capital  est  la  base  de  toute  entreprise. 

Sur  le  latifundium,  l'organisation  économique,  au 
point  de  vue  de  l'autonomie,  est  aussi  plus  vaste  et  plus 
importante.  Le  propriétaire  est  entrepreneur  de  manu- 
facture et  commerçant.  Il  vend  directement  l'excédent 
de  ses  produits,  comme  le  font  encore  aujourd'hui  les 
grands  propriétaires  dans  les  villes  de  Toscane.  Autour 
de  leurs  maisons  urbaines  il  y  avait  des  boutiques  où  des 
esclaves  vendaient  le  grain,  le  vin,  l'huile  produits  sur 
les  terres  du  maître.  Les  produits  qu'il  ne  vendait  pas,  il 
les  transformait  au  moyen  de  ses  esclaves  en  produits 
industriels  qu'il  portait  sur  le  marché. 

L'activité  économique  du  grand  propriétaire  comme 
industriel  est  un  des  faits  les  plus  importants  qui  déter- 
minent le  caractère  de  l'économie  dans  le  monde  ancien. 
C'est  à  elle  que  se  rattache  étroitement  le  rétrécissement 
de  la  ville  avec  sa  propre  économie,  qui  fut  empêché  là 
où  dominait  le  latifundium,  tandis  qu'au  contraire  on 
peut  dire  que  là  où  fleurit  la  ville  avec  ses  manufactures, 
le  latifundium  eut  une  diffusion  et  une  importance  moins 
grande,  et  la  petite  propriété  devint  prépondérante. 


124  CH,    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

Le  caractère  industriel  du  latifundium  a  été  mis  en  évi- 
dence par  Rodbertus,  mais  avec  beaucoup  d'exagération. 
Avec  plus  de  pénétration  et  de  vérité  Marx  a  écrit  :  «  Dans 
l'économie  naturelle  proprement  dite  où  aucune  partie  ou 
seulement  une  partie  insignifiante  du  produit  agricole  et 
même  une  fraction  sans  importance  de  la  partie  consti- 
tuant le  revenu  du  propriétaire  est  mise  en  circulation, 
comme  par  exemple  dans  les  latifundia  de  l'ancienne 
Rome,  les  Villas  de  Gharlemagne  et  plus  ou  moins  du- 
rant tout  le  Moyen  Age^  le  produit  et  le  surproduit  des 
grands  domaines  ne  résultent  pas  uniquement  du  travail 
agricole,  mais  également  du  travail  industriel  (1).  »  La 
culture  de  la  terre  est  incontestablement  la  base  de  cette 
économie,  mais  elle  se  complète  par  la  transformation 
économique  de  ses  produits. 

La  puissance  des  riches  maisons  romaines  est  connue  : 
de  nombreux  esclaves,  des  affranchis,  des  clients  étaient 
au  service  des  grands  propriétaires.  Les  ergastules  étaient 
des  ateliers  où  on  travaillait,  quand  les  travaux  des 
champs  étaient  finis  ou  suspendus  ;  on  remédiait  ainsi  à 
un  des  inconvénients  de  l'économie  servile,  celle  de  nour- 
rir, môme  quand  il  ne  travaillait  pas,  l'esclave  occupé 
aux  travaux  des  champs  :  on  le  changeait  d'occupation. 
Comme  tous  les  matériaux  nécessaires  à  la  fabrication  se 
trouvaient  dans  la  domiiSy  comme  même  dans  la  familia 
urbana  il  y  a  des  esclaves  artifices  (1.  12,  §  42,  Dig.^ 
xxxiii,  7),  l'instinct  économique  et  la  nécessité  appren- 
nent à  tirer  profit  de  ces  circonstances.  Et  pour  mieux 
exploiter  ces  matériaux,  on  instruisait  les  esclaves  pour 
les  rendre  plus  habiles  et  augmenter  ainsi  le  profit. 

De  cette  façon  la  rente  et  le  profit  étaient   dans  les 
mêmes  mains  ;  tout,  fabrication,  commerce  et  usure,  se 

(Ij  Le  Capital,  îiv.  III,  tome  II,  p.  382. 


CH.    V.    —    LA   PRODUCTION    DES    BIENS  125 

concentrait  chez  le  riche  propriétaire  foncier,  et  cela 
nous  explique  ce  que  dit  Rodbertus,  qu'il  n'y  avait  pas 
de  distinction  entre  le  capital  et  la  propriété  foncière. 
Tant  que,  avec  les  produits  du  sol  et  avec  ceux  fa- 
briqués par  la  famille,  on  pourvoit  aux  besoins  de 
celle-ci,  la  maison  du  petit  propriétaire  comme  celle 
du  grand  propriétaire,  mais  dans  une  mesure  diffé- 
rente, étaient  soumises  principalement  à  l'économie  na- 
turelle. 

Mais  tout  ce  qui  est  nécessaire  aux  économies  disso- 
ciées ne  peut  pas  être  produit  dans  la  maison,  et  no- 
tamment dans  les  maisons  peu  importantes.  Puis  il  y  a 
une  foule  nombreuse  d'individus,  et  notamment  ceux 
qui  n'ont  pas  de  propriété  foncière,  qui  ne  produisant 
pas,  doivent  avoir  recours  au  travail  des  autres.  De  plus, 
à  mesure  que  la  famille  se  disloque  et  se  restreint,  le 
nombre  des  collaborateurs  diminue  et  la  capacité  pro- 
ductive du  groupe  domestique  devient  moindre.  Ainsi 
naissent  les  métiers,  ou  mieux  les  métiers  se  détachent 
de  la  famille  et  se  mettent  au  service  du  public.  Cette 
dissociation  se  produit  déjà  aux  premiers  jours  de  l'his- 
toire romaine  ;  nous  y  trouvons  des  métiers  et  même 
des  corporations  de  métiers  :  ce  qui  nous  prouve  que  la 
division  du  travail  avait  déjà  fait  de  grand  progrès.  La 
division  du  travail  ne  resta  pas  rudimentaire,  elle  pro- 
gressa, car  on  ne  tarda  pas  à  constater  que  plus  l'indi- 
vidu se  spécialisait,  plus  augmentait  son  habileté.  Il  ac- 
quérait l'habileté  nécessaire  pour  satisfaire  les  progrès 
du  goût  et  pour  lutter  contre  la  concurrence.  La  spécia- 
lisation pouvait  seule  perfectionner  le  processus  de  fa- 
brication^ renouveler  les  modèles,  s'approprier  les  se- 
crets des  autres,  produire  rapidement  et  bien.  De  là  la 
croissante  division  du  travail,  la  spécialisation  de  l'acti- 
vité individuelle,  notamment  dans  les  villes,  mais  cepen- 


126  CH.    V.    —    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

dant  d'une  façon  beaucoup  plus  restreinte  que  dans  la 
société  moderne. 

Même  l'ouvrier  de  l'époque  romaine  reconnut  la  vé- 
rité de  cette  observation  de  Platon  :  «  on  fait  plus, 
mieux  et  plus  facilement  si  l'on  s'en  tient  à  sa  propre 
spécialité  ».  Cependant  il  n'arriva  à  cette  spécialisation 
que  par  degrés,  et  jamais  il  ne  perdit  sa  propre  initia- 
tive ;  d'ailleurs  la  division  du  travail  ne  se  produisit  pas 
partout,  parce  que  dans  les  petits  centres  urbains  où  le 
marché  était  restreint,  les  métiers  devaient  nécessaire- 
ment rester  réunis  dans  la  même  personne. 

Nous  trouvons  donc  à  Rome,  de  bonne  heure,  une 
nombreuse  classe  industrielle,  et  déjà  au  ii°  siècle  avant 
Jésus-Christ  toutes  les  professions  manufacturières 
étaient  représentées  par  une  spécification  croissante  du 
travail  (1).  Celui  qui  ne  pouvait  pas  préparer  dans  sa 
maison  la  nourriture,  les  vêtements,  les  meubles,  pou- 
vait en  confier  le  soin  à  un  personnel  technique  qui 
exerçait  les  différents  métiers  et  qui  vivait  de  son  tra- 
vail. Les  petites  gens  des  villes  n'ont  pas  de  provi- 
sions dans  leurs  maisons  :  elles  vivent  non  seulement  au 
jour  le  jour,  mais  elles  s'adressent  au  boulanger  pour 
avoir  du  pain,  à  d'autres  marchands  pour  avoir  du  pois- 
son frit.  La  farine  qui  est  distribuée  gratuitement  est 
portée  au  boulanger  pour  qu'il  en  fasse  du  pain,  et  les 
boulangers  vendent  également  du  pain  fait  avec  de  la 
farine  achetée  dans  les  greniers  publics  ou  dans  les  ma- 
gasins des  marchands  en  gros.  Après  qu'on  eut  organisé 
les  distributions,  les  boulangers  furent  placés  sous  la  sur- 
veillance des  autorités  publiques,  organisés  en  collège,  et 
leur  importance  découle  de  ce  fait  que  le  blé  était  l'ali- 
li) Voir  [ÌL\jE^NE^,op.cìt.^YoiGT,Alterthumer,d3ins\eHandbuch 
d.  Mass.  Altert.,\\,2^  édit.,  pp.  307,  370,  442.  —  Marquardt,  Vie 
^privée  des  Bomains,  ii.  —  Dezobry,  Rome  au  siècle  d'Auguste,  1886. 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  127 

mentalion  principale  des  anciens  italiques.  Au  iv®  siècle 
il  y  avait  à  Rome  254  boulangeries. 

Si  l'on  excepte  les  boulangers,  les  autres  industries 
alimentaires  qui  occupent  dans  les  sociétés  modernes  un 
très  nombreux  personnel,  existaient  à  peine  ou  n'avaient 
aucune  importance.  Le  lait^  le  fromage,  les  légumes,  les 
fruits  étaient  apportés  chaque  matin  par  les  paysans  des 
campagnes  voisines.  Il  y  avait  des  auberges  où  Ton  pré- 
parait la  nourriture  pour  le  menu  peuple,  les  ouvriers, 
les  esclaves,  les  étrangers,  pour  toute  la  masse  oisive 
qui  vivait  du  blé  public,  pour  les  clients  qui  dépen- 
saient dans  ces  tavernes  fumeuses  les  sesterces  qu'ils 
avaient  reçus,  et  aussi  pour  les  classes  plus  élevées, 
parce  que  personne  n^avait  de  cuisinier,  et  si  on  en 
avait  besoin  pour  quelque  occasion  rare,  on  en  louait 
un  (Plin.,  H.  n.,  xvm,  38).  La  cuisine  de  la  population 
urbaine  et  rurale  n'avait  rien  de  commun  avec  celle  pour 
laquelle  Apicius  écrivait  des  traités,  pour  laquelle  les 
cuisiniers  étaient  payés  plus  que  ne  l'était  un  philosophe 
grec,  et  pour  laquelle  on  mettait  à  contribution  le  ciel, 
la  terre  et  la  mer.  Quand,  outre  la  farine  on  fit  à  Rome 
des  distributions  d'huile,  de  viande,  l'industrie  de  l'ali- 
mentation perdit  encore  de  son  importance,  et  elle  resta 
confinée  dans  de  petites  boutiques,  où  on  vendait  au  dé- 
tail les  aliments  achetés  en  gros  dans  les  maisons  des 
riches. 

L'industrie  du  vêtement  n'eut  pas  un  développement 
plus  considérable.  Certainement  le  luxe  avait,  pour 
rhabillement  des  femmes,  inventé  une  foule  de  métiers. 
Plante  cite  vingt-six  métiers  différents  pour  la  toilette 
d'une  dame,  en  plus  d'une  multitude  de  femmes  de 
chambre.  Mais  tous  ces  métiers  constituaient  l'oc- 
cupation d'autant  d'esclaves,  qui  étaient  en  si  grand 
nombre  dans  les  maisons  riches.  Les  noms  de  vesti fici 


128  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

et  de  vestificae  apparaissaient  dans  la  liste  des  esclaves 
chargés  de  la  garde-robe  du  maitre  (1).  Mais  dans  les  mai- 
sons de  moindre  importance,  la  femme,  et  ceux  qui  ne 
pouvaient  pas  ou  qui  n'avaient  pas  de  famille,  le  menu 
peuple,  les  prolétaires  et  les  esclaves  s'adressaient  à  des 
négociants  qui  avaient  toujours  des  tuniques,  des  toges, 
des  chaussures  (Gato, /?.  r.,  135),  de  qualité  ordinaire 
ou  de  fabrication  soignée  (Mart.,  xi,  27,  11).  C'est  le 
commerce  que  faisait  ce  Remmius  Palemon  qui,  esclave 
occupé  au  tissage,  devint  plus  tard  un  grammairien 
fameux,  et  après  avoir  accumulé  une  certaine  fortune  par 
son  enseignement,  l'employa  partie  en  vignes,  partie 
dans  un  magasin  de  vêtements  tout  confectionnés  (Suet., 
De  gramm.^  23).  Ces  vestiarii  ow  negotiatores  vestiarii 
avaient  des  ateliers  où  des  esclaves  et  des  affranchis  con- 
fectionnaient des  vêtements,  mais  plus  généralement  ils 
n'étaient  que  marchands,  c'est-à-dire  ils  achetaient  les 
étoffes  et  les  vêtements  déjà  confectionnés  dans  les  cam- 
pagnes, où  les  préparaient  les  différentes  économies  do- 
mestiques^ qui  vendaient  ce  qui  dépassait  leurs  besoins, 
ou  recueillaient  les  produits  tissés,  confectionnés  et  prêts 
à  la  vente  dans  les  grandes  maisons,  où  des  esclaves  les 
préparaient  pendant  la  saison  d'hiver.  Tl  y  avait  égale- 
ment des  marchands  de  vêtements  spéciaux,  et  au  der- 
nier degré  de  l'échelle,  les  marchands  de  vieux  habits 
qui  avaient  pour  clientèle  les  esclaves  et  la  populace  des 
gueux.  Mais  il  faut  remarquer  que  les  anciens  ne  taisaient 
pas  une  grande  consommation  de  vêtements  :  à  la  mai- 
son ils  ne  portaient  qu'une  tunique  ;  les  fem.mes  étaient 
aussi  simplement  vêtues,  et  la  toge  ne  servait  que  pour 
sortir.  Us  couchaient  nus.  L'esclave  recevait  une  tunique 


(1)  Ferratius,  De  re  vestiaria.  —  Friedlaender,  Bluemner,  Becker, 
Gallus,  1882,  ni,  303  et  s.  —  Marquardt,  Vie  privée,  ii,  10o-2o3. 


CH.    V.    LA.   PRODUCTION    DES    BIENS  129 

par  an,  et  une  saga  tous  les  deux  ans  (Cato,  de  r.  r.,  59)  • 
Il  n'est  pas  nécesssaire  de  dresser  la  liste  des  métiers,  que 
nous  ont  donnée  les  écrivains  anciens  et  les  inscriptions. 
Dans  les  cités  antiques,  certaines  rues  ou  ruelles  grou- 
paient la  plupart  des  métiers  et  des  ouvriers,  souvent 
constitués  en  collèges.  Il  y  avait  les  teinturiers,  les  fou- 
lons, les  charpentiers,  les  orfèvres,  les  ouvriers  en  fer 
et  en  cuivre,  en  bois,  en  ivoire,  les  ouvriers  en  meubles, 
en  poteries  d'argile,  en  vases  de  verre,  en  amphores, 
candélabres,  en  verrous,  en  faux,  les  fabricants  d'on- 
guents, les  pharmaciens,  etc.  A  Rome,  na-turellément, 
le  nombre  des  métiers  est  très  grand,  Rome  étant  le 
marché  le  plus  considérable  de  l'Italie,  mais  il  l'était 
également  à  Pompei  (I).  On  peut  dire  que  chaque  ville 
avait  ses  fours  pour  les  briques,  les  tuiles,  les  amphores, 
les  lampes,  les  vases  et  aussi  pour  les  statuettes,  les 
amulettes,  des  fonderies  'pour  métaux,  des  teintureries, 
des  ateliers  de  menuiserie,  de  forgerons,  la  boutique  du 
coitfeur,  la  tannerie  pour  les  peaux  et  aussi  des  bazards 
où  l'on  vendait  des  merces  popularibits  usibus  aptae,  des 
marchés  d'objets  d'usage  domestique.  En  résumé,  il  y 
avait  un  exercice  permanent  des  métiers,  une  classe  in- 
dustrielle d'artisans,  à  la  disposition  du  public,  la  vente 
de  produits  fabriqués,  tout  ce  qui,  en  un  mot,  avec  des 
marchés  périodiques,  caractérise  l'économie  urbaine.  (2). 
La  question  importante  pour  nous  est  d'établir  comment 
ces  métiers  étaient  exercés,  si  la  fabrique  était  née,  si 
le  capital   servait  à  des  usages  industriels,  si  c'est  la 

(1)  OvERBEûK,  Pompei,  3^  édit.,  p.  114-118.  —  Fiorellf,  Descri- 
zione dì  Pompei.  —  NissEN,  Pompeianische  Studien,  1877,  p.  287, 
294,  ô4o-668.—  Helbig,  Wandgemdlde  d.SUidte  Campaniens,  1489- 
1500. 

(2)  Voir  DÉzoBRY,  Rome  au  siècle  d'Auguste,  1886.  —  Becker- 
Goll,  Gallus,  1890.  —  Marquardt,  op.  cit. 

Salvigli  9 


130  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIEiNS 

grande  ou  la  petite  industrie  qui  prédominait,  et  dans 
quelle  mesure  elle  employait  le  travail  des  salariés  el  des 
hommes  libres. 

Nous  ne  parlons  pas  des  fabriques  impériales,  fa- 
briques d'Etat  destinées  à  la  production  des  armes  et  des 
habillements  pour  les  troupes,  et  établies  par  suite  de 
l'absence  de  grands  ateliers  privés  qui  fussent  en  mesure 
de  fournir  ce  qui  était  nécessaire  pour  l'armée  impériale. 

Les  métiers  que  nous  avons  énumérés  étaient  exercés 
par  des  hommes  libres,  par  des  esclaves  et  des  affran- 
chis ;  mais  dans  l'industrie  isolée,  dans  la  boutique,  l'ar- 
tisan travaillait-il  sur  commande,  d'après  les  ordres  re- 
çus de  son  client  et  se  contentait-il  de  satisiaire  aux  be- 
soins particuliers,  comme  le  font  encore  aujourd'hui  nos 
menuisiers  ou  nos  cordonniers  de  village?  Ou  bien  n'at- 
tendait-il pas  les  commandes,  et  produisait-il  pour  la 
vente?  L'industrie  en  grand  existait-elle,  la  fabrique  qui 
produit,  domine  le  marché  et  exporte  au  besoin? 

D'après  les  écrivains  et  les  juristes,  comme  aussi  d'après 
les  monuments  épigraphiques  et  tigurés,  nous  voyons 
que  l'artisan  travaille  dans  sa  boutique,  aidé  d'un  ouvrier 
ou  d'un  enfant,  avec  un  petit  nombre  d'instruments,  ou 
bien  qu'il  va  de  pays  en  pays  et  que  notamment  il  par- 
court les  campagnes  ;  à  côté  de  lui  nous  trouvons  aus&i 
l'artisan  qui  livre  son  travail  àia  journée  aux  économies 
domestiques,  et  qui  va  de  l'une  à  l'autre  emportant  avec 
lui  les  outils  spéciaux  à  son  métier;  il  est  payé  en  na- 
ture. Dans  beaucoup  de  métiers  l'artisan  travaille  donc 
sur  commande,  d'après  les  ordres  reçus  du  consomma- 
teur, suivant  les  goûts  de  celui-ci,  avec  des  matériaux 
fournis  par  lui,  ou  bien  le  travail  est  fourni  dans  la 
maison  même  du  consommateur^  la  matière  première 
étant  fournie  par  celui-ci  ;  c'est  le  système  pratiqué  encore 
aujourd'hui  dans  les  campagnes,  pour  le  cordonnier,  le 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  131 

tailleur,  le  menuisier.  C'est  seuleuient  dans  les  métiers 
qui  demandent  peu  d'avances  et  dont  les  produits  sont 
de  vente  certaine,  ou  pour  les  produits  artistiques  et  de 
luxe,  c'est-à  dire  dans  la  production  des  poteries  et  des 
objets  d'art,  que  l'ouvrier  produit  en  vue  de  la  vente  et 
pour  le  marché.  Quelque  soit  l'objet  qu'il  fabrique,  c'est 
essentiellement  le  produit  de  son  travail,  obtenu  à  l'aide 
d'instruments  et  d'outils  très  simples,  c'est-à-dire  que  le 
capital  n'a  aucune  importance  ou  fort  peu.  Quand  nous 
avons  affaire  à  un  de  ces  nombreux  artisans  mentionnés 
dans  les  inscriptions,  nous  pouvons  être  sûrs  qu'il  s'agit 
d'un  petit  artisan,  qui  ne  diffère  pas  de  celui  qu'ont 
connu  le  moyen  âge  et  les  temps  modernes,  jusqu'à  ce 
que  la  grande  industrie  les  ait  fait  disparaître  (1). 

Il  n'y  a  rien  à  ajouter  à  ce  qu'ont  écrit  MM.  Ciccotti, 
Francotte,  Guiraud  sur  l'existence  et  le  développement 
progressif  d'une  classe  d'ouvriers  libres  dans  l'antiquité 
grecque  et  romaine  (2).  Ils  ont  démontré  que  le  travail 
libre  a  subsisté  et  progressé  même  devant  la  concurrence 
servile_,  et  qu'il  profita  de  toutes  les  circonstances  qui  en 
favorisaient  le  développement.  Toutle  menu  peuple  n'était 
pas  composé  de  gueux  oisifs,  de  citoyens  incapables  de 
tout  métier  et  profession,  et  vivant  au  jour  la  journée  de 
la  sportule  du  patron  ou  des  distributions  de  l'Etat.  Mais 
dans  le  petit  peuple  beaucoup  travaillaient,  et  il  est  fait 
perpétuellement  mention  d'ouvriers  libres.  Nous  en 
avons  une  preuve  encore  par  l'existence  des  collèges,  qui 
les  organisaient  et  les  soumettaient  à  une  certaine  disci- 
pline, afin  d'assurer  le   fonctionnement   régulier  de  cer- 

(1)  L.  5  §  l,S)ifj.,  xii:,  6;  1.  7.  Duj.,  l,  6.  —  C.  1.  L.,  II,  2772 
X,  7296  ;  VI,  9556. 

(2)  GiGGOTTi,!/  tramonto  della  schiarità  nel  mondo  antico,  ÌÒ9S. — 
Francotte,  Vlndiistric  dans  la  Grèce  ancienne,  2  voi.  1900.  —  Gui- 
raud, La  main<V œuvre  industrielle  dans  V ancienne  Grèce,  1900. 


132  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

tains  services  publics.  L'importance  du  travail  libre  est 
également  démontrée  parles  impôts  qui  le  frappaient. 
Et  non  seulement  il  existait,  mais  nous  verrons  qu*on 
lui  donnait  la  préférence  sur  le  Iravail  servile  dans  les 
professions  et  les  arls  les  mieux  rétribués,  les  moins  pé- 
nibles, les  plus  considérés. 

Môme  dans  les  périodes  de  la  plus  grande  abondance 
de  la  main-d'œuvre  servile,  il  y  eut  des  artisans,  c'est-à- 
dire  des  travailleurs  libres,  qui  possédaient,  outre  leur 
art,  les  instruments  de  production.  La  tecbnique  était 
très  simple,  par  conséquent  il  suffisait  d'un  capital  de 
roulement  très  faible,  qui  constituait  le  patrimoine  de 
l'artisan  et  celui  de  sa  famille,  parce  qu'il  exerçait  son 
métier  par  tradition  de  famille  et  héréditairement.  Il 
fabriquait,  il  dirigeait  la  production,  il  vendait. 

L'histoire  du  développement  de  ce  travail  libre  est  on 
ne  peut  plus  simple.  Avec  la  croissance  de  la  ville  et  la 
dissolution  des  grandes  familles,  on  voit  les  métiers  se 
détacher  de  la  famille  et  les  individus  se  mettre  au  service 
du  public.  Beaucoup  d'hommes  libres,  sansterre  ou  possé- 
dant une  petite  propriété  foncière,  cherchent  à  tirer  profit 
de  leurs  aptitudes  spéciales.  Pendant  quelque  temps  ils 
joignent  la  pratique  de  l'agriculture  à  celle  d'un  art,  mais 
ensuite,  comme  ils  perdent  leur  propriété  foncière,  ils  res- 
tent de  simples  artisans.  La  minorité  qui  n'avait  pas  de 
terre  trouvait  une  occupation  dans  les  arts.  La  prépon- 
dérance de  la  petite  industrie,  qui  n'a  besoin  que  d'un 
petit  capital^  taisait  que  l'ouvrier  libre  pouvait  facilement 
s'établir  et  que  le  consommateur  ou  l'industriel  qui  n'a- 
vait pas  les  capitaux  nécessaires  à  l'achat  d'esclaves^ 
préléiait  recruter  des  ouvriers  libres.  De  là  la  multi- 
pliealion  des  petits  métiers,  qui  n'exigent  que  peu  de  ca- 
pitaux et  quelques  outils  ;  de  là  une  organisation  écono- 
mique qui  résistait  facilement  à  la  concurrence  servile. 


CH.    V.    —    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  133 

Ainsi  l'organisation  du  travail  ne  dépassa  pas  en  géné- 
ral la  phase  da  métier,  qui  se  bornait  à  satisfaire  aux  be- 
soins locaux.  Ainsi  le  salaire  occupa  une  large  place  et 
offrit  un  refuge  aux  non-possédanis_,  que  nous  nous  re- 
présentons trop  facilement  comme  une  troupe  de  men- 
diants nourris  par  l'Etat.  Et  que  la  rémunération  lût  faite 
en  nature,  ou  qu'elle  fût  mixte^  elle  était  suffisamment 
élevée,  comme  cela  est  toujours  vrai  dans  les  Etats  de  ci- 
vilisation inférieure  dans  lesquels  il  y  a  peu  de  capital  cir- 
culant et  où  la  rente  foncière  n'enlève  presque  rien  au 
revenu.  L'esclavage  agissait  comme  élément  modérateur, 
et  les  classes  improductives  pouvaient  ainsi  exploi- 
ter lapopulatioa  travaileuse.  Quand  le  capital  augmenta 
plus  rapidement  que  la  population,  il  ne  rechercha  pas  un 
emploi  industriel,  et  il  ne  se  produisit  pas  ce  qui  carac- 
térise l'économie  capitaliste  moderne,  où  il  y  a  plus 
d'emplois  du  capital  que  du  travail  :  d'où  résulte  une 
baisse  du  profit  et  une  augmentation  du  salaire  du  tra- 
vail, bien  que  celui-ci  puisse  être  forcé  de  laisser  une 
partie  de  son  accroissement  àia  rente  foncière  qui  a  éga- 
lement augmenté.. 

Mais,  dit-on,  et  les  esclaves  ?Et  la  concurrence  servile? 
Et  le  taux  moins  élevé  du  travail  servile  n'empécha-t- 
il  pas  le  développement  du  travail  libre? 

Il  est  utile  que  nous  examinions  dès  maintenant  la  po- 
sition et  l'influence  économique  du  travail  servile  dans 
l'antiquité  parce  que,  cette  question  élucidée,  nous  pour- 
rons évaluer  ^importance  de  la  classe  ouvrière  libre  et 
l'organisation  des  formes  de  la  production. 

La  part  prise  par  les  esclaves  et  par  les  affranchis  dans 
la  production  était  certainement  importante.  Il  est  évi- 
dent que  quand  l'esclave  est  considéré  comme  un  ca- 
pital, le  maître  veut  qu'il  lui  rapporte  un  revenu.  C'est 
par  l'esclavage  que  commence  l'intérêt  capitaliste  :  et 


134  GH.    V.    —    LA    PRODUCTION    DES    BlfiNS 

c'est  là  probablement  la  première  marchandise  qui 
s'achète,  qui  se  vende  et  qui  se  loue  dans  un  but  de  lucre. 
Avec  lui  commence  donc  le  profit  du  capital.  Or,  il  n'y 
a  que  trois  moyens  d'exploiter  les  esclaves  :  le  maître 
peut  les  employer  à  quelque  travail  productif;  — ou  les 
louer  h  d'autres  ;  —  ou  les  louer  à  eux-mêmes,  c'est-à- 
dire  leur  imposer  un  cens  ou  une  participation,  en  leur 
accordant  l'autorisation  d'employer  à  leur  gré  leurs  apti- 
tudes naturelles  ou  acquises. 

L'économie  domestique  qui  dispose  d'un  ou  de  deux 
esclaves  ne  produit  pas  systématiquement  des  marchan- 
dises dans  le  but  d'en  retirer  un  profit,  mais  seulement 
par  accident  et  après  avoir  satistait  à  tous  les  besoins 
de  la  maison.  C'est  une  production  qui  s'ajoute  au  tra- 
vail domestique  afin  d'utiliser  complètement  les  forces  de 
travail  qui  appartiennent  à  la  maison  après  que  tous  les 
besoins  intérieurs  ont  été  satisfaits.  Mais  quand  le 
nombre  des  esclaves  dépasse  ces  besoins,  et  cela  se  pro- 
duit lorsqu'il  s'agit  d'une  riche  maison  ou  lorsque  le 
maître  veut  tirer  profit  du  capital  employé  dans  l'achat 
des  esclaves,  il  met  alors  en  valeur  leur  habileté.  Ce  fut, 
à  Rome,  une  spéculation  courante  d'instruire  des  es- 
claves dans  quelque  art  ou  profession,  ou  de  les  acheter 
déjà  instruits,  soit  pour  les  faire  travailler  directement, 
soit  pour  les  louer.  L'emploi  des  esclaves,  dont  il  est  fait 
mention  au  Digeste  comme  d'un  fait  courant,  se  ren- 
contre déjà,  sous  la  forme  du  comniodat  ou  de  la  loca- 
tion d'ouvrage,  chez  les  jurisconsultes  de  la  Républi- 
que (1).  Au  commencement,  on  avait  rarement  recours 
au  travail  des  autres,  et  les  renseignements  les  plus  pré- 
cis que  nous  ayons  se  réfèrent  à  un  cas  particulier,  la  cé- 
lébration des  funérailles  :    c'était  le  seul  luxe  permis. 

(1)  l5i(K.MER,  Jurisprud.  autel, adrianea,  1896,  pp.  185,  208. 


CH.    V.    —    LA   PRODUCTION    DES    BIENS  133 

Avec  l'accroissement  de  la  richesse,  on  eut  recours  lar- 
gement soit  aux  services  des  affranchis,  soit  à  ceux  des 
esclaves.  Artifex  fut  aussi  synonyme  d'esclave  (i);  les 
personnes  riches  en  avaient  un  très  grand  nombre  dans 
leur  maison^  chargés  des  travaux  les  plus  variés,  et  elles 
les  louaient  à  qui  le  voulait,  fixant  les  conditions  par  une 
lea:  localionisy  ou  bien  elles  ouvraient  boutique  et  met- 
taient à  leur  tète  des  esclaves  et  des  affranchis.  Ainsi 
ces  deux  catégories  de   travailleurs  envahirent  petit  à 
petit  les  métiers,  principalement  le^  plus  humbles  et  les 
plus  pénibles  ;  mais  il  n'y  eut  pas  de  profession,  si  élevée 
qu'elle  fût,  où  ils  ne  pénétrèrent.  Galon  indiquait  l'éduca- 
tion de  l'esclave  pour  en  tirer  profit  comme  une  excellente 
affaire.  En  effet,  tous  les  profits.du  travail  revenaient  au 
propriétaire  qui,  pour  stimuler  l'activité  de  l'esclave,  l'in- 
téressait à  l'entreprise,  lui  permettait  de  faire  quelques 
épargnes  avec  lesquelles  il  pouvait  ensuite  se  racheter. 
L'institution  du  pécule,  qui  fut  le  point  de  départ  d'un 
changement  profond  dans  la  condition  juridique  de  l'es- 
clave, exerça  son  influence  sur  l'organisation  du  travail 
industriel,  parce  que  l'esclave  trouva,  dans  la  possibilité 
d'accumuler,  un  stimulant  à  son  travail,  la  condition  pour 
acquérir  des  habitudes  d'économie  et  de  diligence,  et  pour 
atteindre  à  la  perfection  techique.  Ce  n'est  pas  seulement 
dans  la  culture  des  champs,  mais  aussi  dans  la  produc- 
tion des  objets  manufacturés  que  le  propriétaire  d'un  es- 
clave  habile  dans  une  profession  lui  permit  d'installer 
une  entreprise  autonome,  de  travailler  pour  son  compte 
et  de  recevoir  en  échange  un  tant  pour  cent  sur  les  bé- 
néfices (1.  14,  Dig.,  XL,  7)  ou  une  somme  fixe  annuelle. 
L'esclave  cessait  d'être  un  instrument  matériel  dans  les 
mains  du  maître  pour  prendre  à  son  égard,  malgré  son 

(1)  L.   \2  §  42,   Big.,  xxxiii,  7  ;  1.  6.  Dig.,  vu,  7;  1.   13   §  4, 
Big.,  XIX,  1  ;  1.  26,'§  1  Cod.,  iv,  32. 


136  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BiENS 

absence  de  personnalité',  tout  au  moins  l'aspect  d'une 
partie  dans  un  contrat.  Les  textes  juridiques  font  claire- 
ment allusion  à  ces  économies  serviles,  non  seulement 
séparées,  mais  on  peut  dire  opposées  à  celles  du  maître, 
dont  la  fonction  n'était  plus  d'employer  directement  Tes- 
clave,  mais  qui  lirait  un  bénéfice  indirect  d'une  espèce 
de  contrat  de  louage.  Ce  n'était  plus  l'esclavage  mais  le 
servage,  tel  qu'il  existait  dans  l'économie  manufactu- 
rière et  commerciale  russe  avant  l'abolition  du  servage. 
«  Ainsi  s'était  formée  à  Rome,  par  une  hybride  transfor- 
mation, sous  une  forme  hybride,  mais  qui  correspondait 
à  une  époque  de  transition,  une  catégorie  d'artisans  et 
de  salariés  qui  tenait  du  passé  et  de  l'avenir,  du  travail 
libre  et  du  travail  servile  ;  débarrassés  désormais  de  toute 
étroite  dépendance  personnelle,  ils  remplissaient  la  fonc- 
tion de  celui-là  et  conservaient  de  celui-ci  l'origine  et  la 
condition  juridique  (1).  » 

Les   affranchissements  furent   un   autre   moyen    em- 
ployé pour  remplacer  l'emploi  direct  des   esclaves  par 
l'utilité  indirecte  qu'on  pouvait  en  retirer  par  une  parti- 
cipation  aux  fruits   de  leur   activité  indépendante.   Le 
maitre  trouvait  avantage  à  accorder  spontanément  la  li- 
berté à  son  esclave,  ou  à  prendre  sur  son  pécule  le  prix 
de  son  rachat,  puisque   l'affranchissement  faisait  sortir 
l'esclave  de  la  famille,  mais  non  de  la  maison  du  maitre. 
L'affranchi  était,  par  rapport  à  celui-ci,  dans  une  situa- 
tion analogue  à  celle  de  l'esclave,  sauf  qu'il  n'était  plus 
considéré  comme  sa  propriété.  On  a  mêuie  pensé  que  le 
mot  serviis  a  été  pendant  longlemps  la  classification  lé- 
gale de  l'affranchi,  auquel  on  n'aurait  donné  le  nom  de 
lihcrlus   qu'au   iv°    siècle.    Peut-être   cela    n'est-il  pas 
exact  ^2),  mais  il  est  certain  que  l'affranchi  faisait  par- 
Ci)  CiccoTTi,  01).  Cit.,  p.  210,  219. 
(2)  MoMMSK.N,  liocm.  Gcsch.,  IIL  428. 


CH.     V.    LA    PRODUCTIO.N    DES    BlhNS  137 

tie  de  la  famille,  qu'il  était  soumis  à  la  juridictiou  du 
maître,   qui    conservait   sur  lui  le   droit   de  vie  et  de 
mort  (1)  :  seulement  le  maitre  était  tenu  envers  lui  à  des 
devoirs  analogues  à  ceux  qu'il  avait  envers  ses  clients. 
L'avantage  du  maitre  qui  lui  donnait  ce  simulacre  de  li- 
berté, consistait  en  ceci  que  l'esclave  devenu  libre  em- 
plo3'ait  d'une  façon  plus  intense  son  activité  économique, 
son  industrie,  son  métier,  et  qu'ainsi  la  part  de  profit 
qui  revenait  au  maitre  s'en  trouvait  accrue  d'autant,  car 
celui-ci  restait  toujours  associé  aux  revenus  profession- 
nels  et  aux  bénéfices  de  l'affranchi  (2).    En  plus   des 
operae  officiales,  il  devait  les  operae  f abrites  ;  celles-ci 
consistaient  dans  l'exercice   d'un   art   ou  d'une  profes- 
sion, généralement  dans  un  but  lucratif,  aussi  bien  dans 
la  maison  du  maître  qu'au  dehors,  appris  pendant  l'es- 
clavage ou  postérieurement  (l.  16,  Dig.,  xxxviii,  1),  et 
le   maître  pouvait   louer    à    n'importe   qui  ces    operae 
(l.  25,  id.)^  exploiter  comme  il  le   voulait  son   artifi- 
cium  (1.  38,  id.)f  le  faire  venir  de  la  province  à  Rome, 
où  le  travail  était  plus  apprécié  et  mieux  rétribué,  l'obli- 
ger à  travailler  jusqu'à  concurrence  de  la  part  ou  somme 
promise  sous   serment  :  et  ces  operae  étaient  considé- 
rées comme  une  7'es   certa,  une  pecunia   eredita,  bien 
que  consistant  en  une   obligation  de  jacere\  et  d'autre 
part  il  n'était  plus  tenu  à  le  nourrir. 

11  n'y  eut  pas  de  métier,  d'art  ou  de  profession,  où  on 
ne  trouvât  des  atlranchis.  Il  yen  avait  parmi  les  méde- 
'cins,  les  architectes,  les  musiciens,  les  tisseurs_,  les  for- 
gerons, les   boulangers,  les  teinturiers,  les  aubergistes, 
les  vendeurs  d'huile  et  de  vin,  les  copistes  ;  ils  vivaient 

(1)  SuETON.,'  Cae8.,  48. 

(2)  Lemonnier,  Étude  historique  sur  la  condition  privée  des  affran- 
chis aux  trois  premiers  siècles  de  l'empire  romain^  1887,  p.  120, 
144. 


138  CH.   V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

dans  leur  maison,  avec  leur  femme  et  leurs  enfants,  aux- 
quels ils  transmettaient  les  professions  qui  les  avaient 
fait  passer  de  l'esclavage  à  la  liberté,  et  qui  souvent  leur 
avaient  procuré  la  richesse  et  la  considération. 

Avant  d'examiner  les  raisons  données  pour  démontrer 
que  le  travail  servile  tuait  le  travail  libre,  essayons  d'éta- 
blir si  le  nombre  des  esclaves  était  tel  qu'il  put  influer 
d'une  façon  permanente  sur  l'organisation  économique. 
Certains  les  ont  évalués  à  des   chiffres  très  élevés,  beau- 
coup plus  nombreux  que  la  population  libre  ;  d'autres, 
au  contraire,  en  ont  réduit  le  nombre  au   cinquième,  et 
même  à  moins.  Beloch  a  fait  des  recbercbes  minutieuses 
sur  ce  sujet;  ses    conclusions  peuvent  être   acceptées, 
elles  font  partie  désormais  de  la  science  historique.  Tl  a 
établi  que  le  nombre  des  esclaves  était  de  beaucoup  in- 
férieur à  ce  que  l'on  croit  généralement.  D'après  lui,  au 
premier  siècle  avant  Jésus-Christ,  c'est-à-dire  au  moment 
où  la  richesse  était  la  plus  considérable  et  oii  les  guerres 
avaient  jeté  sur  le   marché,  à  vil   prix,   des    quantités 
énormes  de  travail  servile,  il  y  avait  en  Italie  une  popu- 
lation de  un  million  et  demi  d'esclaves,  et   de    quatre 
millions  et  demi  d'hommes  libres  :   la  distribution  de 
ces  deux  groupes  était  fort  inégale,  et,  par  exemple,  la 
Sicile,  pays  de  latifundium,  absorbait  le  quart  de  tous 
les  esclaves,  puisqu'il  y  en  avait  400.000  (1).  On  a  cer- 
tainement beaucoup  exagéré  le  nombre  des  esclaves,  en 
prenant  pour  point  de  départ  certaines  grandes  maisons 
et  en  généralisant,  ou  en  appliquant  à  l'industrie  et  à  la 
vie  urbaine  ce  qui  a  pu  exister,   à  certains   moments, 
dans  l'agriculture.  Les  écrivains  romains  appuieraient  la 

(1)  Belogii,   Bevôlkevung  der  griecidsch-rocmisclicn   Welt,  1886,     - 
p.  416.  —  Mkyer,  dans  le  Handwôrterbiwh  d.  Staatsiviss.,  V,  682, 
dit  qu'en  Italie  le    nombre  des  esclaves  était  é^al  à  la  moitié  de 
celui  des  hommes  libres,  en  Sicile  il  lui  était  égal. 


CH.    V.    LA    PRODUCTION   DES    BIENS  139 

thèse  du  grand  nombre,  qui  est  celle  qui  est  à  la  base 
des  hypothèses  de  Rodbertus  et  de  Bûcher  sur  la 
grande  importance  de  l'économie  domestique  et  la  pré- 
supposent (1).  Pline,  en  effet,  parle  de  légions  d'es- 
claves et  compare  le  luxe  de  son  temps  à  la  parcimonie 
des  temps  anciens^  où  même  les  riches  se  contentaient 
de  quelques  esclaves,  de  ceux  qui  étaient  absolument 
nécessaires  {H,  «.,  xxxni,  26).  Tacite  apporte  éga- 
lement son  témoignage  dans  ce  sens,  et  de  même  Sé- 
nèque  (t/e /r«n^.,  8),  Apulée,  Cicéron,  Ce  dernier  parle 
de  grands  cortèges  d'esclaves  des  deux  Sexes,  de  trou- 
peaux d'esclaves,  de  grandes  foules  d'esclaves,  selon  ses 
habitudes  de  rhétoricien.  Il  est  certain  qu'il  y  avait  des 
riches  qui  possédaient  des  esclaves  par  milliers,  et  il  y 
avait  de  grands  latifundia  sur  lesquels  il  y  avait  de  très 
nombreuses  familles  d'esclaves,  rendues  encore  plus 
nombreuses  par  ce  fait  que  l'économie  servile  réclame 
un  nombre  de  bras  supérieur  aux  formes  du  travail  libre. 
En  somme,  le  grand  nombre  des  esclaves  doit  plutôt  se 
référer  à  l'agriculture. 

Que  l'esclavage  conduise  à  développer  outre  mesure 
les  services  improductifs,  c'est  un  fait  confirmé  par 
l'histoire  ancienne  et  moderne.  De  même  en  Russie  avant 
la  suppression  du  servage,  les  maisons  des  riches  four- 
millaient de  gens  occupés  à  des  services  ridicules,  et 
ainsi  beaucoup  de  bras  vigoureux  qui,  avec  un  autre 
ordre  de  choses,  auraient  été  productifs,  étaient  con- 
damnés à  l'inaction  et  consommaient  au  lieu  de  pro- 
duire. Aussi  n'est-il  pas  étonnant  si  à  Rome  et  dans  les 
centres  urbains  les  plus  importants  et  dans  les  villes  des 
riches  Romains,  ceux-ci  disposaient  d'une  familia  ur- 
bana composée  de   très  nombreux  esclaves  des    deux 

(1)  Rodbertus,  Jahrbucher,  etc.,  XV,  203. 


140  CH.    V.    LA.    PRODUCTION    DES    BIENS 

sexes,  avec  une  extraordinaire  spécification  des  fonc- 
tions, en  commençant  par  les  ordinarii  pour  finir  aux 
qiiales  quelles  (l.  15,  Dig.,  xlvii,  10).  Les  grandes  la- 
millcs  avaient  des  domestiques  de  confiance,  des  procu- 
rateurs,, des  médecins,  et  même  des  musiciens,  des 
gladiateurs,  des  danseuses,  en  outre  des  artisans  qui 
pourvoyaient  à  l'économie  de  la  maison.  Mais  ces  fa- 
milles étaient-elles  nombreuses?  et  y  avait-il  des  esclaves 
dans  toutes  les  maisons?  On  peut  en  douter.  Beaucoup 
de  familles  n'en  avaient  pas  ;  d'autres  ne  disposaient 
que  d'un  esclave  pour  tous  les  emplois,  et  Cicéron  nous 
dit  que  Pison  n'avait  qu'un  seul  esclave  qui  lui  servait 
de  cuisinier  et  de  concierge  [in  Pisoii.,  27).  Hurace  avait 
en  tout  trois  esclaves  à  son  service  dans  sa  maison,  et 
huit  pour  les  travaux  des  champs  [Sat.,  i,  G,  116  ;  ii, 
7,  118).  Horace  nous  parle  d'un  préleur,  c'est-à-dire 
d'un  personnage  pourvu  d'une  1res  haute  charge,  qui 
considérait  comme  suffisant  pour  son  décorum  do  venir 
de  sa  villa  à  Rome  accompagné  par  cinq  esclaves  {Sat., 
1,  3,  12).  La  classe  moyenne  n'avait  pas  d'esclaves  ou 
tout  au  plus  en  avait-elle  un,  comme  ce  Cotta,  cité  par 
Martial  (xii,  87),  parce  qu'il  fallait  Irop  dépenser  à  les 
nourrir  (Juven.,  m,  106),  bien  que  leur  nourriture  lût 
plus  que  simple,  33  kilogrammes  de  blé  par  mois  et  un 
peu  d'huile.  Les  prolétaires  n'avaient,  eux  non  plus,  pas 
d'esclaves  (Mart.,  xii,  32). 

On  ne  peut  pas  non  plus  admettre  que  toutes  les 
grandes  familles  aient  eu  une  familia  urbana  très  nom- 
breuse. Les  satirique  snous  parlent  de  tous  ceux  qui  vou- 
lant laire  figure  louaient  des  esclaves  à  l'occasion,  ou 
demandaient  qu'on  leur  en  prêtât,  ou  les  employaient 
aux  travaux  les  plus  disparates.  On  se  servait  de  ces 
expédients  quand  la  main-d'œuvre  servile  affluait  en  Ita- 
lie  et  que   son  prix  était  bas  :   combien  le  nombre  dut 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  141 

en  être  réduit,  quand  furent  épuise'es  les  sources  qui  ali- 
mentaient la  population  servile!  Ajoutons  que,  au  té- 
moignage de  GoJumelle,  les  grands  propriétaires  avaient 
toujours  besoin  d'esclaves  pour  leurs  terres,  et  qu'ils  en 
manquaient;  d'où  il  n'est  pas  possible  d'admettre  que  les 
plus  avisés  les  aient  gardés  dans  les  villes  à  ne  rien  faire. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  même  l'antiquité  se  rendit 
parfaitement  compte  des  inconvénients  du  travail  servile, 
et  qu'il  était  plus  coûteux  et  moins  avantageux.  Colu- 
melle  l'avait  constaté  pour  l'agriculture.  Il  était  facile 
de  voir  que  Findustrie  ou  la  manufacture  qui  emplo3'ait 
des  esclaves  devait  leur  assurer  du  travail  toute  l'année, 
sous  peine  de  nourrir  des  bouches  inutiles,  et  courir  ainsi 
le  risque  d'une  surproduction  et  d'être  encombrée  d'ob- 
jets fabriqués  avant  d'en  avoir  trouvé  le  débouché.  Il  est 
vrai  que  dans  cette  société  esclavagiste  on  avait  remédié 
à  cet  inconvénient  de  la  surproduction  par  le  moyen  du 
louage.  La  main-d'œuvre  servile  était  organisée  de  telle 
sorte  que  ceux  qui  en  avaient  besoin  pouvaient  louer  des 
esclaves,  ou  engager  des  salariés  libres,  sans  être  tenus 
d'avoir  un  personnel  stable  et  de  l'occuper  d'une  façon 
continue;  et  ainsi  ils  pouvaient  restreindre  le  travail, 
l'intensilier  ou  le  suspendre  suivant  les  exigences  du 
marché.  Cependant  ce  remède  était  insuffisant,  parce  que 
s'il  laissait  tous  les  risques  de  Tentretien  des  esclaves, 
alors  même  qu'ils  ne  travaillaient  pas,  au  maitre  qui  les 
donnait  en  location,  ce  genre  de  spéculation  ne  devait 
pas  être  très  courant,  d'autant  que  les  esclaves  ne  pou- 
vaient pas  facilement  passer  d'un  métier  à  un  autre. 

De  plus  le  travail  servile  n'avait  pas  une  grande  capa- 
cité productive,  et  il  n'était  pas  susceptible  de  s'amélio- 
rer. La  quantité  de  travail  et  la  quantité  de  richesse  né- 
cessaire à  l'entretien  des  esclaves  sont  fixes,  tandis  que 
la  valeur  de  ces  richesses  varie;  aussi  cette  valeur  aug- 


142  GH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

mentant  avec  la  productivité  décroissante  de  l'industrie, 
le  travail  servile  devient  moins  avantageux,  et  alors 
arrive  un  moment  oii  il  coûte  plus  qu'il  ne  rapporte  (1). 
On  a  dit  que  celte  perte  pouvait  être  compensée  par 
la  fécondité  plus  grande  de  la  terre  et  par  la  faible 
quantité  de  capital  employé  à  son  achat,  de  sorte  qu'il 
existe  toujours  une  difîérence  de  valeur  entre  le  coût  et 
le  produit.  Mais  si  ces  deux  circonstances  se  rencontrent 
dans  les  pays  neufs,  elles  ne  sont  pas  vraies  pour  l'an- 
tiquité, oii  déjà  on  constatait  l'épuisement  de  la  terre, 
et  si  dans  quelques  occasions  les  esclaves  furent  ven- 
dus à  des  prix  très  bas,  c'était  par  exception  et  après  des 
guerres,  tandis  que  généralement  le  prix  des  esclaves 
était  élevé  et  notamment  s'ils  avaient  quelque  habileté. 
Les  observations  faites  dans  les  pays  esclavagistes  ont 
démontré  que  le  profit  obtenu  par  les  esclaves  est  infé- 
rieur à  celui  du  travail  salarié,  et  aussi  que  le  prix  de 
location  de  l'esclave  est  plus  élevé  que  le  salaire,  par  suite 
de  la  propriété  exclusive  du  monopole  dont  jouissent  les 
propriétaires  d'esclaves.  Storch^  Cairnes  ont  calculé  que 
le  travail  de  ceux-ci  est  inférieur  des  deux  tiers  à  celui 
d'un  ouvrier  libre^  par  conséquent  excessivement  cher. 
Ce  n'est  donc  pas  le  haut  profit  qui  est  peut-être  la  cause 
déterminante  de  l'esclavage.  On  a  également  remarqué 
que  son  travail  n'augmente  pas  d'intensité  et  d'efficacité, 
et  qu'il  se  limite  à  ce  qu'il  est  forcé  de  faire,  non  seule- 
ment parce  qu'il  n'est  pas  un  producteur  intéressé,  mais 
aussi  parce  qu'il  sait  que^  valeur  marchande,  on  ne  le 
poussera  pas  au  delà  d'une  certaine  mesure.  C'est  pour 
cela  qu'il  n'est  approprié  qu'aux  industries  de  peu  d'éten- 
due et  pour  l'agiiculture  à  ces  cultures  qui  nécessitent. 


(1)  Caiums,  'I'Iic  Slacc  Poircy,  p.  234.   Voir  l'excellente  étude 
de  NioiJOER,  Slarcrii  as  an  Indmtiial  System,  1900. 


cu.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  143 

sur  une  petite  échelle,  un  groupement  de  travailleurs 
faciles  à  surveiller.  En  etïet,  la  limite  de  l'esclavage  n'est 
pas  déterminée  par  le  climat,  mais  par  la  nature  de  la 
culture.  Là  où  il  faut  un  travail  dispersé,  le  travail  libre 
est  toujours  plus  avantageux  :  et  Gairnes  a  constaté  que, 
au  centre  même  des  Etats  esclavagistes,  les  terres  à  blé 
étaient  cultivées  par  des  hommes  libres.  Ce  môme  au- 
teur nous  dit  que  le  travail  servile  est  sans  instruction, 
inhabile,  impossible  pour  des  opérations  délicates  :  il 
est  impossible  de  l'employer  dans  une  industrie  de  spé- 
culation. L'indocilité  des  esclaves  est  telle  qu'on  ne  peut 
en  retirer  aucune  utilité  à  moins  de  ne  leur  apprendre 
pour  toute  leur  vie  qu'une  seule  chose. 

Ces  vices  de  l'esclavage  ont  été  constatés  dans  l'anti- 
quité avec  cette  même  intensité,  et  nous  en  avons  une 
preuve  dans  le  rude  et  cruel  système  de  surveillance  des 
esclaves,  qui,  d'ailleurs,  fait  augmenter  les  dépenses  de 
production.  Pour  toutes  ces  raisons,  le  travail  servile 
était  frappé  d'une  improductivité  inguérissable  :  le  travail 
apparaissait  comme  une  peine  sans  compensation,  et 
resclave  dépensait  toute  son  ingéniosité  pour  s'y  sous- 
traire. Entre  lui  et  le  maitre,  les  intérêts  étaient  opposés. 

Nous  avons  déjà  dit  que  pour  lutter  contre  la  fai- 
néantise, et  rendre  le  travail  plus  productif,  l'antiquité 
grecque  comme  l'antiquité  romaine  ont  eu  recours  à 
des  expédients  variés,  soit  en  faisant  participer  l'esclave 
aux  bénéfices  de  l'entreprise,  soit  en  lui  confiant  la  direc- 
tion du  commerce  ou  du  métier  et  en  prélevant  simple- 
ment une  somme  fixée  d'avance.  On  espérait  ainsi  le  sti- 
muler au  travail  par  la  perspective  d'une  rémunération 
ou  de  sa  liberté  à  racheter.  Ces  expédients  ne  remé- 
diaient qu'à  une  partie  de  ces  inconvénients  :  le  maître 
ne  supportait  pas  la  responsabilité  du  travail  mal  fait, 
mais  il  perdait  l'intégralité  du  produit  ;  il  devait  toujours 


144  CR.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

supporter  les  dépenses  d'apprentissage  et  l'usure  de  la 
machine  humaine,  les  fuites,  les  suicides  fréquents  et  la 
mort  naturelle  ;  il  était  donc  toujours  en  perte  et  la  pos- 
session d'esclaves  à  louer  cessait  d'être  une  spéculation 
lucrative. 

Toutes  ces  raisons  nous  font  comprendre  pourquoi  la 
main-d'œuvre  servile,  plus  coûteuse,  moins  productive, 
inférieure,  n'arriva  jamais  à  supprimer  la  main-d'œuvre 
libre^  moins  coûteuse,  plus  productive,  plus  habile.  De 
là  la  grande  importance  que  les  hommes  libres  eurent 
dans  les  métiers,  et  l'existence  de  toute  une  classe  d'arti" 
sans,  à  laquelle  on  refuse  de  reconnaître  d'ordinaire  l'im- 
portance qu'elle  avait  réellement  dans  l'antiquité.  Nous 
nous  sommes  habitués  à  croire  que  la  population  était 
divisée  en  deux  catégories  :  les  esclaves,  qui  travaillaient 
partout  et  pour  tous,  les  hommes  libres,  qui  vivaient  du 
travail  des  esclaves.  On  a  dit  que  la  société  antique  et  les 
Etats  de  l'antiquité  n'avaient  été  possibles  que  grâce  à 
l'esclavage  (I).  Ce  sont  des  opinions  qui  tirent  leur  ori- 
gine de  certaines  assertions  des  philosophes  sur  la  di- 
gnité du  travail  manuel,  mais  elles  sont  sans  fondement. 
La  réalite'  de  la  vie  quotidienne  était  tout  autre,  les  tra- 
vailleurs libres  y  avaient  une  large  place. 

Tout  d'abord  le  nombre  restreint  des  esclaves 
ne  put  exercer  une  pression  considérable  sur  le  travail 
libre.  S'il  y  eut  un  moment  où  ils  furent  nombreux 
dans   les  villes,  cela  ne   dura  pas  et  même  on  manqua 


(1)  C'est  l'opinion  de  ÏREiisûHKn:  et  de  Seegk,  Gcschidite  des  Un- 
lcr</'iiifjs  der  roem.  Welt,  I,  293,  30o.  Blîcher  lui  aussi  exagère  le 
travail  servile,  et  dit  que  l'autonomie  de  la  maison  et  l'esclavage 
nous  (expliquent  toute  l'histoire  sociale  et  politique  de  Rome.  Ces 
idées  ont  été  tort  justement  combattues  par  Schmoller,  Preuss. 
Jahrln'icifjr,  XXXIV,  G*  et  Jaìirbilcher  fïw  Nathìialoelwìiomie  und 
SlatislU;,  XXIV,  81. 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  ^      145 

bientôt  d'esclaves,  comme  le  prouve  le  haut  prix  qu'ils 
atteignirent.  La  coexistence  du  travail  servile  et  du 
travail  libre  est  un  fait  commun  aux  sociétés  esclava- 
gistes, l'esclavage  n'étant  en  lui-même  ni  cause  ni  effet 
d'une  constitution  économique  déterminée,  et  pouvant 
s'adaptera  toutes.  Il  naît  et  se  développe,  non  parce  que 
l'oisiveté,  comme  le  dit  Bagehot  (l),  est  nécessaire  aux 
sociétés  naissantes  et  que  l'esclavage  seul  en  permet 
l'existence,  —  et  Aristote  (2)  qu'on  cite  à  ce  propos  ne  dit 
nullement  cela,  —  mais  parce  que  les  salaires  sont  élevés 
et  que  le  travail  de  l'artisan  est  coûteux  et  parce  qu'on  ne 
peut  pas  réaliser  des  profits  sur  les  salariés.  Sa  présence 
nous  atteste  l'existence  d'une  solide  production  indépen- 
dante, rémunératrice  pour  qui  l'exerce,  mais  peu  nom- 
breuse en  comparaison  de  la  richesse  nécessaire,  des  exi- 
gences dos  consommateurs  qui  se  contentaient  jusque-là 
d'un  standard  of  life  moins  élevé.  On  le  trouve  par  con- 
séquent dans  les  périodes  de  transition  d'une  richesse 
peu  abondante  au  grand  luxe,  notamment  quand  le  drai- 
nage des  capitaux  métalliques  répand  dans  un  pays  le 
désir  de  vivre  et  de  jouir,  multiplie  les  besoins,  auguiente 
les  consommations.  L'ancienne  organisation  écono- 
mique est  bouleversée,  les  formes  antérieures  de  la  pro- 
duction deviennent  insuffisantes  ou  mal  préparées  aux 
besoins  nouveaux.  Jusqu'alors  les  besoins  matériels 
avaient  été  satisfaits  par  le  travail  familial  et  les  artisans 
libres,  qui  ne  trouvaient  pas  dans  les  faibles  exigences  de 

(1)  Bagehot,  Lo/s  scientifiques  du  développ.  des  nations,  79. 

(2)  Aristote,  Polit.,  I,  2,  o  :  «  Si  chaque  outil  pouvait,  sur  uii 
ordre  reçu  ou  deviné,  se  mettre  de  lui-même  en  marche,  comme 
les  statues  de  Dédale,  ou  comme  les  trépieds  de  Vulcaiii,  qui 
d'eux-mêmes  allaient  aux  réunions  des  dieux  ;  si  la  navette  tis- 
sait d'elle-même,  si  l'archet  de  lui-même  frappait  les  cordes  de 
la  cithare,  alors  les  entrepreneurs  n'auraient  pas  besoin  d'ou- 
vriers, et  les  maîtres  n'auraient  pas  besoin  d'esclaves.  » 

Salvioli  10 


146  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

vie  commode  de  stimulants  à  augmenter  leur  nombre. 
Tout  à  coup  les  exigences  augmentent  et  l'équilibre 
entre  l'oiïre  et  la  demande  de  travail  libre  est  rompu,  et 
la  rareté  de  celui-ci  a  pour  effet  de  développer  la  main- 
d'œuvre  servile.  Mais  il  ne  s'agit  pour  celle-ci,nousle  ré- 
pétons, que  d'une  ascension  transitoire,  parce  que  l'équi- 
libre se  rétablit  avec  l'accroissement  des  classes  tra- 
vailleuses et  du  prolétariat,  qui  s'augmente  de  nouvelles 
recrues,  des  nombreux  déclassés,  et  ainsi  s'affirme  défi- 
nitivement dans  l'industrie  le  règne  du  travail  libre. 

Nous  avons  ainsi  repoussé  la   thèse   courante  que  le 
travail  libre  a  souffert  de  la  concurrence  servile. La  vérité 
est  que  la  main-d'œuvre   servile  n'a  pas  déprimé  les  sa- 
laires, n'a  pas   chassé  les  hommes  libres  des  boutiques, 
n'a  pas  encombré  les  carrières.  Les  deux  forces  produc- 
tives ne  se  sont  pas  partagé  les  branches  de  la  produc- 
tion, mais  elles  se  sont  rencontrées  dans  tous  les  métiers 
et  dans  toutes  les  professions,  et  un   certain    équilibre 
spontané  s'est  réalisé.  Gela  nous   explique  également  le 
caractère  de  la    question  sociale  dans  l'antiquité  ;  ce  ne 
fut  pas  la  lutte  du  travail  libre  et  du  travail  servile,  mais 
la  lutte  entre  les    propriétaires    fonciers  et    ceux  qui 
n'avaient  pas  de  terre.  Jamais  il  ne  s'est  élevé  un  cri  de 
guerre  contre  ces  foules  achetées  qui  dépréciaient  le  tra- 
vail manuel,  l'avilissaient  et  enlevaient  le  pain  aux  tra- 
vailleurs ;  jamais  les   plèbes  n'ont   demandé  l'expulsion 
en  masse  des  esclaves.  L'ouvrier  libre  se  plaignait  non 
pas  du  manque  de  travail, mais  d'être  obligé  de  travailler, 
do  ne  pas  être  aussi  riche  que  les  classes  dirigeantes,  de 
n'être  pas  propriétaire   foncier.  Ce  qui  empêcha  Pescla- 
vage  de  devenir  un  élément  dangereux  pour  les  sociétés 
antiques,  de  servir  de  plate-forme  dans  les  luttes  sociales, 
dans  li's  antagonismes  de  classe,  ce  fut  le  petit  nombre 
des  esclaves,  conséquence  du  faible  développement  de  la 


CH.    V.    r,A    PRODUCTION    DES    BIENS  147 

richesse.  Dans  la  sociélé  grecque  comme  daasia  société 
romaine,les  esclaves  sont  peu  nombreuxdans  l'industrie, 
d'une  façon  normale  et  permanente,  et  cela  parce  qu'il  y 
avait  également  offre  de  travail  libre  (i).  Si  Rome  nous 
donne  à  certains  moments  le  spectacle  d'une  foule  oisive 
entretenue  par  l'Etat,  d'un  prolétariat  qui  dédaigne  le 
travail  manuel  et  qui  préfère  faire  la  queue  devant  Les 
portes  des  maisons  riches,  si  par  conséquent  le  travail 
servile,  dans  cette  ville,  trouble  l'équilibre  et  oblige  le 
Trésor  public  à  eatretenir  les- hommes  libr^  iion-f)ossé- 
dants,  ce  spectacle  ne  se  présente  pas  dans  les  nombreux 
petits  centres  urbains,  où  les  non-possédants  et  les  pro- 
létaires n'étaient  pas  à  la  charge  de  l'Ktat  (les  distri- 
butions gratuites  ne  se  faisant  que  dans  la  capitale), 
mais  étaient  occupés  aux  différents  métiers.  Toutes 
les  petites  gens  exercent  un  métier  ;  or,  ceux-ci  n'exi- 
gent qu'un  petit  nombre  d'outils,  presque  aucun  capital, 
pas  même  de  matières  premières, parce  que,  comme  nous 
l'avons  vu,  celles-ci  sont  fournies  par  le  client  lui-même. 
La  forme  d'économie  qui  complète  les  économies  domes- 
tiques et  pourvoit  aux  besoins,  ce  n'est  pas  le  salariat, 
mais  celle  où  l'artisan  travaille  dans  sa  boutique  ou  va 
travailler  dans  les  maisons,  sur  commande,  et  auquel  on 
fournit  les  matières  premières  ;  ce  n'est  qu'exception- 
nellement qu'il  venda  des  marchands  ses  produits  manu- 
facturés ;  il  est  aidé  par  ses  fils,  auxquels  il  trans  met  son 
art  et  ses  secrets  ;  dans  les  moments  de  presse  il  emploie 
quelques  esclaves,  qu'il  n'achète  pas  parce  qu'il  manque 
de  capitaux,  mais  qu^il  loue  et  qui  mangent  avec  lui  dans 
la  cuisine  de  sa  boutique  (2).  Cet  artisan  libre  constitue  le 

(1)  WiLKEN,  Giieclu'sche  Ostraka  aus  Aegypten  und  Nubien,  Ber- 
lin, 1899,  p.  681  et  703.  Pour  la  Grèce,  voir  Francotte,  op.  cit., 
p.  27-29.  Pour  l'Empire  romain  voir  Cicgottf,  op.  cit.,  183  et  s. 

(2)  FiORELLi,  Descrizione  di  Pompei,  1875,  p.  -283. 


148  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DZS    BIENS 

type  du  citoyen  antique,  qui  croit  subir  une  diminution 
de  sa  dignité  et  de  sa  liberté  s'il  vend  ses  bras,  comme 
le  fait  l'ouvrier  moderne.  Un  tel  contrat  aurait  rapproché 
sa  condition  de  celle  de  l'esclave.  11  voulait,  au  contraire, 
conserver  toute  sa  liberté  personnelle,  son  autonomie, 
c'est-à-dire  travailler  quand  il  le  voulait,  quand  ses  de- 
voirs de  citoyen  le  lui  permettaient  ;  il  voulait  concilier 
son  travail  avec  toutes  les  autres  occupations  qui  rem- 
plissaient la  vie  de  l'homme  antique,  c'est-à-dire  parti- 
ciper aux  élections,  aux  débats  judiciaires,  aux  fêtes  re- 
ligieuses, aux  réunions  du  forum,  aux  jeux,  interrompie 
son  travail  quand  ses  amis  l'appelaient  pour  aller  aux 
thermes,  ou  quand  ses  collègues  se  réunissaient  dans  un 
banquet,  toutes  choses  qui  étaient  incompatibles  avec  un 
contrat  de  salaire. 

L'artisan  était  maître  dans  son  petit  royaume,  et  de 
ses  mains  sortaient  les  produits  les  plus  courants  et 
d'usage  quotidien  comme  aussi  les  merveilles  d'art  les 
plus  raffmées.  Certainement  son  autonomie  économique 
était  plutôt  de  surface,  parce  que  tous,  plus  ou  moins, 
et  notamment  ceux  qui  se  livraient  à  des  industries  de 
luxe,  dépendaient  de  leurs  clients,  et  par  conséquent 
des  classes  les  plus  riches.  Celles-ci  pouvaient  seules 
fournir  aux  artisans  la  mise  de  fonds  indispensable,  les 
avances  nécessaires  et  la  plupart  des  commandes  ;  seules 
elles  alimentaient  les  métiers  qui  produisaient  les  beaux 
vêtements,  les  meubles  sculptés,  les  métaux  ciselés.  Et 
de  plus  ces  artisans  avaient  tout  intérêt  à  être  attachés 
aux  maisons  riches,  à  faire  partie  de  leur  clientèle,  afin 
de  s'assurer  leurs  commandes,  c'est-à-dire  pour  écarter 
le  danger  de  la  concurrence  servile.  En  effet,  ce  qui 
constituait  une  vraie  menace  pour  les  artisans,  c'était 
de  voir  les  maisons  riches  acquérir  des  esclaves  habiles 
dans  les  métiers  exercés  par  les  artisans,   et  les  charger 


w 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  149 

des  travaux  qu'ils  confiaient  auparavant  à  ces  derniers, 
ou  môme  accaparer  les  commandes   des  étrangers  pour 
augmenter  le  travail  dans  leurs  ergastules  ou  louer  leurs 
i   esclaves  à  des  tiers.  Pour  écarter  ce  danger,  qui  aurait 
amené  la  ruine   des  artisans,  ceux-ci  se  mettaient   sous 
le  patronage  des  grandes  familles,  qui  trouvaient  parmi 
les  hommes  libres,  ainsi  placés    dans  une  dépendance 
obséquieuse,  les  artisans   qui  leur  fournissaient  ce  que 
ne  produisait  pas  la  famille  servile.  Ce  sont  ces  artisans 
libres  qui  savaient   répondre  aux  désirs  de  luxe    et  de 
jouissance  de  leurs  protecteurs  et  donner  ainsi  naissance 
à  de  nouvelles  industries,  auxquelles  se  prête  mal  le  tra- 
vail servile,  plus  grossier  et  insouciant,    tandis  que  les 
mains  agiles  des  artisans  se  meuvent  avec  plus  de  dili- 
gence, avec  la  passion  et   le  plaisir  créateur  de  l'artiste. 
On  les  payait  d'ailleurs  de  façon  à  leur  permettre  de  vi- 
vre, et  aussi  d'avoir  leur  part  dans  les  jouissances.  C'est 
ainsi  que   Caius  Gracchus  payait  fort  cher  sa  vaisselle 
ciselée,  io  fois  la  valeur  du  métal,  et  L.  Crassus,  18  fois 
cette  valeur.  Tl  n'est  pas  nécessaire  d'insister  sur  la  part 
que  les  affranchis  prenaient  à  l'exercice"  de  ces  métiers, 
étant  donné  qu'ils  n'avaient  pas  d'autre  moyen  de  vivre 
que  de  devenir  artisans. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  la  division  des  métiers.  Elle 
fut  d'abord  assez  restreinte,  mais,  avec  l'accroissement 
de  la  richesse,  elle  augmenta  considérablement  dans  les 
villes.  Là  où  la  demande  augmente,  les  travaux  se  spé- 
cialisent, là  où  elle  est  faible,  le  même  individu  exerce 
de  nombreux  métiers.  Tout  dépend  de  la  demande  de 
travail  et  des  exigences  de  la  clientèle.  Ce  que  Xénophon 
dit  des  petites  villes  grecques,  où  le  même  ouvrier  fabri- 
que des  lits,  des  portes,  des  charrues,  des  tables,  et  s'es- 
time heureux  quand  tous  ces  métier  le  font  vivre,  et  des 
grandes  cités,  où  la  foule  à  des  besoins  identiques^  et  où 


150  cu.    Y.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

un  seul  métier  peut  nourrir  son  homme,  oùparfois  même 
une  partie  d'un  métier  y  suffit,  nous  pouvons  le  dire  de 
toute  l'antiquité,  des  pays  où  la  production  repose  sur 
le  travail  des  artisans.  L'industrie  antique  n'arriva  ja- 
mais à  une  grande  spécialisation,  qui  ne  se  produit  que 
lorsque  les  marchés  sont  étendus  et  que  leur  débouché 
est  grand.  Il  y  a  eu  certainement,  même  dans  l'antiquité, 
pour  certains  produits,  des  spécialisations  notables,  non 
seulement  dans  les  métiers,  mais  même  dans  les  produits  : 
par  exemple,  certains  genres  d'étolTes,  de  céramiques,  de 
tapis,  de  vases,  d'amphores,  de  lampes  ont  constitué  la 
spécialité  de  tel  ou  tel  artisan,  qui  reproduisait  toujours 
le  même  type,  de  tel  ou  tel  atelier  qui  ne  fournissait 
que  telle  ou  telle  spécialité,  —  et  c'est  ce  que  nous  appren- 
nent les  noms  inscrits  sur  les  objets  en  terre  cuite,  —  de 
même  qu'ils  constituèrent  ensuite  la  spécialité  de  telle 
ou  telle  région,  comme  les  candélabres  d'Egine,  de  Ta- 
rente,  etc.  (1).  Mais  cette  spécialisation  se  concilie  fort 
bien  avec  le  régime  de  l'artisan,  comme  le  prouve  ce  qui 
est  arrivé  au  moyen  âge  et  jusque  de  nos  jours,  ce  qui 
arrive  actuellement  en  Orient,  où  les  métiers  qui  ont  on 
large  débouché,  connaissent  également  une  assez  forte 
spécialisation,  comme  ils  l'avaient  dans  le  passé  quand 
ils  importaient  dans  le  monde  romain  les  anneaux  de 
Bïthynie,  les  fers  ciselés  de  Cibyre,  les  tapis  de  Laodicée, 
les  vases  de  Tralles,  etc.  iMême  en  Occident,  telle  ville 
était  célèbre  pour  les  armes,  telle  autre  était  renommée 
pour  d'autres  produits,  façonnés  tous  de  la  même  façon, 
parles  mêmes  procédés,  avecune  formeet  une  décoration 
identiques.  Il  y  eut  des  cités  qui  donnèrent  à  leurs  pro- 
duits des  formes  caractéristiques  et  qui  ne  les  changèrent 
jamais  :  c'est  là  un  fait  qui  n'est  pas  propre  à  l'antiquité 

(1)  Buni^Eii^Dicr/eiverbl.  Thatlgheitcl.  Vôlker  des  î;Iass.  Alt.,  1869. 


CH.    V.    • —    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  lol 

et  qui  s'est  reproduit  même  dans  les  temps  modernes, 
où,  en  plein  développement  industriel,  certaines  villes 
possédaient  le  monopole  de  la  fabrication  de  certaines  por- 
celaines (1).  Ces  fabriques  disparurent  avec  la  grande  in- 
dustrie, qui  s'établit  sur  la  destruction  des  monopoles  et 
en  adoptant  des  modèles  variés. 

La  spécialisation  de  chaque  artisan  et  la  ressemblance 
de  ses  produits  avec  ceux  de  ses  confrères  dénotent  une 
petite  industrie  sans  capitaux,  sans  main-d'œuvre  abon- 
dante et  sans  débouchés  larges  et  assurés,  limitée  à  la 
région  ou  à  la  ville,  comme  aussi  l'absence  de  mode  et 
une  extraordinaire  immobilité  du  goùt;^ 

Si  l'on  fait  exception  pour  certaines  industries  de  luxe 
ou  pour  celles  que  centaines  conditions  naturelles  cons- 
tituaient en  monopole,  la  métallurgie  par  exemple,  on 
peut  dire  que  le  métier  avait  un  caractère  strictement 
local.  Cependant  certains  produits  inférieurs,  comme  les 
terres  cuites  d'Arezzo,  se  trouvaient  répandus  partout. 
Pour  l'expliquer   on  a  supposé  qu'il  s'agissait  d'imita- 
tions, ou  de  produits  d'ouvriers  d'Arezzo  qui  émigraient 
et  couraient  le  monde  en  marquant  du  nom  de  leur  ville 
d'origine  leurs  travaux  de  type  traditionnel.  Admettons 
que  ces  coupes,  ces  amphores,  ont  été  fabriquées  à  Arezzo 
dans  de  petits  ateliers  par  des  ouvriers  indépendants.  Mais 
elles  ont  été  recherchées  pour  la  beauté  de  leur  patine. 
Le  commerçant  a  réuni  le  produit  des  petits  ateliers  et 
par  les  voies  de  mer  il  en  a  porté  un  peu  partout  :  ce 
sont  des   bibelots   prisés  par  les  riches  et   les   dames, 
comme  certains  bronzes  et  étoffes,  et  non  des  ustensiles 
pour  tout  le  monde.  11  n'y  a  pas  eu  dans  l'antiquité  une 
grande  industrie  de  la  poterie.  Il  n'y  a  pas  en  Chine  une 
production  en   grand  de  vases,  ni  en  Perse  de  tapis,  et 

(1)  FrangottEjI,  295.  —  BLUMiiERy  Kuntsgewerbe  in  Alter th^iHSo. 


152  cu,    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

il  en  arrive  néanmoins  sur  les  marchés  les  plus  lointains 
et  ils  se  répandent  sans  que  pour  cela  le  métier  qui  les 
produit  perJe  son  organisation  primitive^  qui  repose  sur 
l'artisanat  et  sur  les  petits  ateliers  de  famille. 

En  ce  qui  concerne  les  relations  de  l'artisan  et  du  con- 
sommateur, nous  avons  déjà  dit  que  le  consommateur 
commande  l'objet  dont  il  fournit  la  matière  première,  ou 
fait  venir  l'artisan  chez  lui,  où  celui-ci  travaille  avec  sa 
famille,  et  il  le  paye  en  nature.  Les  contrats  varient  et 
l'industrie  en  offre  des  types  variés  :  d'une  part,  le  tra- 
vail dans  la  maison  avec  des  produits  domestiques,  de 
l'autre,  le  travail  à  ses  propres  risques  dans  la  boutique, 
et  enfm  la  production  en  vue  de  la  vente.  Entre  ces 
types  s'intercalent  des  modalités  nombreuses  ;  il  suffit  de 
noter  leur  existence.  Aussi  longtemps  que  les  formes  les 
plus  simples  persistent  à  côté  d'autres  formes  plus  avan- 
cées, il  est  certain  que  la  société  ne  s'est  pas  débarrassée 
encore  des  formes  économiques  primitives. 

Quant  aux  relations  des  artisans  entre  eux,  le  fait  le 
plus  remarquable  c'est  l'organisalion  en  collèges.  La 
corporation  antique  n'est  pas  cependant  semblable  à  la 
corporation  médiévale  ou  moderne,  parce  qu'elle  n'avait 
aucun  caractère  professionnel  et  ne  servait  pas  davantage 
à  la  résistance  ou  au  relèvement  des  salaires.  Elle  était 
sans  contenu  économique  et  par  conséquent  sans  vie.  Il 
nous  suflira  de  constater  que  les  artisans  ne  trouvèrent' 
dans  l'association  aucune  protection,  qu'aucun  contrôle 
ne  fut  exercé,  qu'aucune  mesure  ne  fut  prise  pour  régle- 
menter la  concurrence.  Chacun  organisait  son  atelier 
comme  il  l'entendait,  chacun  fixait  lui-même  ses  prix. 

A  côté  de  l'artisan,  il  y  avait  place  pour  le  salarié, 
dernier  refuge  des  pauvres,  employé  cependant  plus 
spécialement  pour  les  travaux  intermittents  et  pour 
les   travaux  agricoles   et   les   travaux    de   construction. 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  153 

Le  grand  développement  du  métier  exclut  la  grande 
industrie  et  la  fabrique  au  sens  moderne  du  mot.  Et 
il  en  fut  ainsi  :  l'antiquité  romaine  comme  Tantiquité 
grecque  (l)  n'ont  connu  ni  la  grande  industrie,  ni  la 
fabrique  d'une  façon  générale,  de  même  que  nous  ne  les 
retrouvons  pas  pendant  l'antiquité  orientale,  et  s'il  en 
existe  des  traces  en  Egypte,  ce  sont  de  grandes  industries 
d'Etat,  exercées  par  le  roi  qui  occupe  des  ouvriers 
libres  (2),  et  celles  d'Athènes  sont  des  exceptions. 

L'antiquité  n'a  pas  connu  la  grande  industrie  et  n'est 
pas  sortie  du  métier.  C'est  là  une  différence  importante 
avec  la  société  moderne.  Il  est  vrai  que  certains  estiment 
qu'il  n'y  a  entre  l'une  et  l'autre  qu'une  dilTérence  exté- 
rieure, du  plus  au  moins,   la   fabrique  étant  un  métier 
exercé  en  grand,  l'artisan  étant  un  petit  entrepreneur.  Mais 
c'est  là  s'en  tenir  à  la  surface  des  choses,  bien  que  celle-ci 
présente  également  des  différences,  en  ce  que  l'industriel 
moderne  fait  l'avance  de  la  matière  première,  qu'il  pos- 
sède en  provisions  considérables,  et  delà  main-d'œuvre, 
tandis  que  l'artisan  ne   fournit  que  la  main-d'œuvre.  Ce 
sont  de  bien  plus   profondes    différences    qu'a  signalées 
Marx  et  plus  récemment  Sombart,  en  ce  qui  concerne  la 
formation  de  la  plus-value  et  du  capital,  la   division  du 
travail,  la  position  des  classes   ouvrières  et  leur  dépen- 
dance. La  fabrique  exerce  son  influence  sur  tout  l'orga- 
nisme économique,  et  son  action  se  répercute  sur  toute  la 
société  :  elle  transforme  non  seulement   les  moyens  de 
production,  mais  même  les  consommations,   et  c'est  un 
élément  qui  ne  peut  échapper  à  personne. 

La  première  cause  qui    empêcha    le   développement 
d'une  véritable  grande  industrie   ce  fut  la  grande  force 

(1)  Gl'Iraud,  op.,  cit,  p.  87.  —  Francotte,  op.  cit.,  I,  27  ;  II,  18. 

(2)  WiLKEN,  Griechische  Oslraka  ans  Aegypten,  p.  688. 


154  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

que  conserva  l'économie  productrice  familiale,  tin  fort 
organisme  industriel  ne  peut  exister  qu'avec  la  produc- 
tion d'objets  de  large  consommation,  et  ceux-ci  étaient 
ou  bien  produits  pour  la  plupart  dans  chaque  maison, 
ou  bien  échangés  contre  d'autres  produits  fournis  par 
les  économies  domestiques. 

Par  rapport  à  nous,  les  sociétés  antiques  avaient  des 
besoins  limités  et  consommaient  peu,  et  la  consomma- 
tion dans  les  grandes  villes  était  encore  réduite  par  la 
composition  de  la  société,  la  grande  majorité  de  la  po- 
pulation étant  composée  de  non-possédants  qui  n'ache- 
taient rien.  Dans  les  maisons  rurales,  le  travail  de  la 
famille  pourvoyait  à  des  besoins  très  restreints.  Les  vête- 
ments, fort  simples,  étaient  tissés  par  les  femmes,  tout 
au  plus  les  envoyait-on  au  teinturier  du  voisinage,  et 
Caton  nous  apprend  que  les  petits  meubles,  les  instru- 
ments de  travail,  et  même  les  poteries  en  argile  ou  en 
bois  étaient  fabriqués  dans  la  maison.  Les  petits  proprié- 
taires avaient  le  moins  possible  recours  au  marché  et  aux 
artisans,  et  ils  faisaient  rentrer  dans  la  production  do- 
mestique un  très  grand  nombre  d'objets.  Les  mœurs 
dans  les  petites  villes  étaient  simples,  l'art  de  conlection- 
ner  les  vêtements  rudimentaire,  chacun  s'habillant  à  sa 
fantaisie,  le  corps  n'étant  pas  emprisonné  dans  des 
étoffes  ou  des  tuniques  ajustées,  mais  les  étoffes  étant 
drapées  et  retenues  au  moyen  de  quelques  épingles  ou  de 
quelques  coutures.  11  y  avait  bien  les  personnes  riches, 
mais  l'organisation  économique  de  leur  maison  ne  lais- 
sait que  peu  de  place  à  l'industrie  privée. 

Le  peu  de  stabilité  des  fortunes  empêcha  la  constitu- 
tion de  la  grande  industrie.  Celles-ci  avaient  des  origines 
assez  impures,  elles  provenaient  de  la  guerre  ou  de  ra- 
pines dans  les  administrations.  Elles  ne  faisaient  pas 
naître  le  désir  de  les  conserver  avec  parcimonie  et  par  le 


CH.    V.    LA    PRODUCTION   DES    BIENS  155 

travail,  parce  qu'on  savait  qu'il  suffisait  d'occuper  à 
nouveau  un  poste  dans  l'administration  pour  s'enrichir. 
De  plus,  les  commotions  politiques   et  les   confiscations 
faisaient  en  quelques  jours  disparaître  de  grandes  for- 
tunes, de  même  que  la  faveur  du  prince  en  constituait 
rapidement  d'aussi  grandes.  Or,  les  grandes  entreprises 
industrielles  ne  s'improvisent  pas  et  elles  ne  peuvent  pas 
reposer  sur  un  terrain  aussi  fragile  ;   pour  s'étendre  et 
prospérer,  elles   doivent  durer.  Elles    sont  l'œuvre   de 
nombreuses  générations  et  leur  prospérité  n'est  pas  con- 
ciliable  avec  une  excessive  mobilité  des  fortunes.  Seule 
la  certitude  que  le  capital  employé  dans  l'industrie  est 
aussi  bien  protégé  que  celui  qui  est  employé  en  terres, 
peut  fournir  des  capitaux  à  l'industrie.  La  grande  indus- 
trie entraine  avec  elle  l'association  des  capitaux  et  les 
sociétés  par  actions,  pour  constituer  un  capital  anonyme  : 
ce  sont  là  des  faits  et  des  institutions  que  la  société  an- 
tique n'a  pas  connus. 

Une  autre  cause,  qui  est  d'ailleurs  une  conséquence 
de  la  précédente,  ce  fut  la  faible  productivité  de  l'indus- 
trie ;  aussi  les  capitaux  ne  furent-ils  point  attirés  et  la 
transformation  du  petit  métier  en  fabrique  avec  des  es- 
claves ou  des  hommes  libres  ne  se  lit-elle  pas.  Le  faible 
commerce  ne  procurait  pas  des  gains  élevés^  qui  auraient 
été  diminués  encore  si  on  avait  employé  de  grands  capi- 
taux à  l'achat  d'esclaves.  L'absence  de  machines  y  eut 
aussi  sa  part  ;  chacun  pouvait^  en  effet,  ouvrir  boutique 
et  exercer  un  métier  sans  mise  de  fonds.  Les  instruments 
étaient  très  simples  :  aucune  force  motrice,  pas  même 
l'eau  ;  tout  se  faisait  au  moyen  des  bras.  Or,  la  machine 
a  certainement  une  grande  influence  sur  la  transforma- 
tion industrielle.  L'histoire  de  tous  les  temps  montre 
qu'il  y  a  un  rapport  étroit  entre  le  développement  des 
machines  et  le  progrès  de  la  grande  industrie.  Le  petit 


150  CH.    V.    Li    PRODUCTION    DES    BIENS 

métier  n'a  besoin  que  d'un  petit  nombre  d'instruments 
et  le  travail  des  bras  suffit,  et  il  vit  aussi  longtemps  que 
la  machine  ne  le  détruit  pas.  Il  ne  peut  pas  lutter,  en 
effet^  avec  ces  puissants  engins  qui  permettent  la  produc- 
tion rapide  et  à  bon  marché,  mais  qui  souvent  sacrifient 
le  goût,  l'élégance,  à  la  reproduction  des  mêmes  formes, 
où  la  personnalité  de  Tartiste  n'est  plus  pour  rien. 

L'esclavage  lui-même,  qui  semble  en  apparence  favo- 
riser dans  l'antiquité  le  développement  de  la  grande  in- 
dustrie (1),  fut  un  obstacle  et  contribua  à  maintenir  l'or- 
ganisation par  métier.  L'économie   servile,  qui  montra 
son  improductivité  dans  l'agriculture  (Columel.,  i,  77), 
devait  avoir  la  même  conséquence  dans  l'industrie.  Nous 
savons  que  les  arts  mécaniques  naissent  insensiblement 
à  côté  des  travaux  rustiques  et  se  perfectionnent  en  s'en 
séparant.  Or,  comme  l'esclavage  empêche  cette  sépara- 
tion, il  retient  les  arts  éternellement  dans  l'enfance,  parce 
que  la  division  du  travail,  qui  seule  peut  perfecfectionner 
ces  arts,  devient  impossible  là  où  l'homme  est  esclave  ou 
attaché  à  la  terre.  Soit  que  le  maître  organise  une  cer- 
taine division  du  travail  dans  sa  maison,  ou  qu'il  retire 
du  travail  des  champs  un  certain  nombre  d'esclaves  pour 
en  faire  des  maçons,  des  cochers,  des  tailleurs,  des  for- 
gerons,  le  travail  ne  se  perfectionnera  pas  sous  le  ré- 
gime de  la  contrainte  :  cela  n'arrive  pas  davantage  pour 
le  travail  industriel.  Ici  on  ne  reçoit  aucune  aide  de  la 
nature  et  si  imparfaite  que  soit  la  méthode  de  production 
agricole,  le  produit  ne  s'en  ressent  que  par  rapport  à  la 
quantité.  Au  contraire,  les  produits  industriels  dépendent 
entièrement  du  travail  de  l'homme  et^  par  consécjuent,  ils 

(Ij  Voir  sur    Tesclavage,   Bûgiisenschutz,    Die    HauptstiUten  d. 
(kircrhi-ficsses  in  Jiiass.  Alterili.,  p.  6  ;  Bcsilz  u.  Erwerb  in  griech. 
Allevili.,  11)2,  3:K),  appuie  sa  manière  de  voir  sur  l'existence  d'une  • 
grande  industrie  et  de  fabriques. 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  1  o7 

ne  peuvent  être  perfectionnés  que  grâce  au  zèle,  à  Tac- 
tivité,  aux  efforts  des  ouvriers.  Or,  la  contrainte  ne  pro^ 
dùit  jamais  cet  efîet  ;  si  elle  peut  arriver  à  faire  travailler 
les  hommes,  elle  ne  les  rendra  jamais  ni  actifs,  ni  in- 
telligents, ni  zélés. 

On  a  vu  l'agriculture  florissante  dans  certains  pays 
à  esclaves,  jamais  Pindustrie,  et  si  Rome  n'avait  pas  eu 
une  classe  d'artisans  libres  et  l'importation  étrangère, 
ses  arts  et  son  luxe  n'auraient  pas  fait  beaucoup  de 
progrès  depuis  les  origines. 

L'esclavage  agit  d'ailleurs  d'une  autre  façon  délétère 
sur  le  développement  de  l'industrie,  c'est-à-dire  par  son 
coût  élevé,  le  patron  devant  tenir  compte  de  l'intérêt 
des  sommes  employées  à  l'achat,  à  l'instruction  et  au 
perfectionnement  de  l'esclave,  des  dépenses  d'entretien, 
d'amortissement  du  capitul  employé,  de  la  prime  d'assu- 
rance sur  la  vie,  des  frais  de  surveillance  et  d'adminis- 
tration. Tout  cela  rendait  plus  coûteux  les  produits  de 
l'industrie  qui  employait  la  main-d'œuvre  servile  que 
ceux  des  artisans  libres. 

Entin,  c'était  la  composition  même  de  la  société  qui 
rendait  incompatible  un  haut  degré  de  développement 
dans  l'industrie.  Cotte  société  n'avait  pas  une  large  classe 
de  consommateurs,  composée  d'un  tiers-état  riche,  d'une 
nombreuse  classe  d'artisans  aisés.  Les  grandes  villes 
étaient  pleines  d'esclaves,  de  clients,  de  non-possédants, 
d'une  plèbe  misérable  et  affamée,  comme  l'appelle  Ci- 
céron  {Ad  Ait.,  i,  IG,  6).  Leur  augmentation  était  un 
phénomène  morbide,  qui  dépendait  de  l'émigration  des 
gens  de  la  campagne,  non  pas  à  la  recherche  d'un  emploi 
mais  d'une  aumône,  tandis  qu'aujourd'hui  c'est  l'indus- 
trie qui  les  appelle  (I).  Ce  prolétariat  sans  activité  indus- 
si )  PoHLMANN,  Uebenulkerung  der  antiken  Grosstadten,  1884, 
p.  28. 


158  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

trielle  n'achetait  rien.  Quant  à  l'oligarchie  des  riches,  qui 
produisaient  dans  leur  maison  le  plus  qu'ils  pouvaient  et 
qui  n'achetaient  au  dehors  que  les  objets  de  luxe,  la 
grande  industrie  ne^ pouvait  pas  conapter  sur  eux.  II  n'}^ 
avait  de  débouché  ni  en  haut  ni  en  bas^ 

On  a  voulu  voir  dans  les  corporations  le  symptôme 
d'une  hauîe  potentialité  productive  (I),  des  indices  d'une 
forte  organisation   économique,  constituant    des   orga^ 
nismes  de  défense^  qui  assuraient  l'indépendance  profes- 
sionnelle, ce  qui  suppose  une  vigoureuse  classe  ouvrière. 
On  a  ainsi   méconnu  le  caractère  des  corporations,  qui 
n'étaient  pas,  comme  on  le  croit  généralement,  des  asso- 
ciations faites  pour  conserver  la  technique  ou  pourvoir, 
par  la  division  du  travail,  à  certaines  industries  qui  de- 
mandent de  la  technique,  de  l'habileté,  de  l'habitude,  un 
apprentissage.  Rien  de  tout  cela  n'est  vrai  :  les  collèges 
romains  n'étaient  pas  des  instruments  de  politique  indus- 
trielle, mais   d'économie  d'Etat,  qui  se  rattachaient  au 
système  des  impôts  en  nature  et  des  prestations  ;  c'est 
pour  cela  qu'ils  comprenaient  d'autres  personnes   que 
celles  qui  se  livraient  à  l'exercice  du  métier.  Le  but  de 
ces   collèges    était    d'assurer    certains  services  publics, 
moyennant  certaines  immunités,  services  de  ti'ansportet 
vente   d'objets  fournis  à  titre   d'impôts.  Ils  n'ont  donc 
rien  à  voir  avec  l'organisation  industrielle. 

L'Etat  ne  favorisa  jamais  le  développement  des  in- 
dustries, il  ne  s'en  préoccupa  que  pour  le  service  de 
l'armée  et  de  l'annone.  Si  à  certains  métiers  il  fournit 
des  locaux  et  des  instruments,  s'il  donna  aux  boulan- 
gers le  capital  de  roulement  et  des  dotations  spéciales, 
s'il  donna  à  certains  des  privilèges  et  des  immunités, 
en  les  obligeant  cependant   à  ne  vendre  qu'à  prix  ta- 

(1)  M.MitjL'AUUT,     .MOMMMSKN,    KaRLOWA,   LlEBEMANN,  /{OCW.    Veveiìl- 

nwacii,  0. 


CH.    V.    —    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  j  59 

rifés,  ce  fut  toujours  pour  faciliter  l'aliinenlation  des 
grandes  masses  populaires,  non  pas  pour  amener  la 
transformation  du  métier  en  fabrique. 

On  ne  peut  pas  non  plus  soutenir  que  Rome  était 
un  centre  industriel,  avec  des  fabriques  de  tissus,  de  mé- 
taux, d'objets  d'art  (1).  La  vérité  est  que  Rome  n'avait 
que  l'apparenoe  d'une  cité  industrielle,  et  qu'elle  fut  une 
cité  improductive,  une  grande  pieuvre. 

Dans  la  grande  ville,  la  richesse  était  mal  divisée  :  à 
un  pôle,  la  ploutocratie  avide  de  luxe,  en  vain  combattu 
par  des  lois  somptuaires,  par  la  censure  publique  ;  à 
l'autre  pôle,  la  misère,  une  souveraineté  couverte  de 
haillons,  qui  vivait  des  distributions  publiques  ;  au  mi- 
lieu, rien.  Généralement  on  parle  de  la  Rome  riche, 
éblouissante,  des  repas  magnifiques,  des  spectacles  gran- 
dioses, des  villas  immenses,  des  palais  de  marbre,  de 
prodigalités  insensées.  Ce  tableau  ne  donne  qu'un  côté 
de  la  vie  sociale,  celui  qui  est  artistiquement  beau,  mais 
à  côté  il  y  a  d'autres  perspectives  plus  profondes  et 
économiquement  plus  intéressantes,  celles  où  grouillent 
les   foules  anonymes. 

Martial  et  Juvénal,  qui  ont  connu  par  expérience 
tous  les  côtés  de  la  société  et  qui  vécurent  des  jours 
heureux  avec  les  jouisseurs  et  des  périodes  de  misère  et 
d'humiliation  avec  les  misérables,  ont  fait  une  analyse 
minutieuse  des  uns  et  des  autres  et  ils  nous  fournissent 
des  données  utiles  pour  évaluer  la  richesse  de  la  capi- 
tale. Ici,  dit  Martial  (m,  38),  on  vit  à  l'aventure  ;  les 
foules  sont  pâles  de  faim,  et  on  passe  les  journées  à  mon- 
ter et  à  descendre  les  escaliers  en  solliciteur  (x,  58). 
Ici  nous  vivons  tous  dans  une  pauvreté   ambitieuse,   dit 

(i)  Marquardt,  Vie  privée,  II,  1-18.  —  Blììmner,  Die  gewerhlicho 
Thàtigkeit,  112  —  BûcnsENsciiuTz,  Die  Hauptstàtten  der  Gewerhe- 
fleissesiïi  klass.  Alter  th.,  iSQ9,  p.  o. 


160  cu.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

Juvénal  {\u,  180).  La  cité  regorge  d'une  masse  enorme 
de  misérables  qui  ne  peuvent  apaiser  leur  faim  :  parmi 
eux  il  y  a  des  citoyens  qui  portent  des  noms  illustres  et 
qui  prétendent  descendre  des  Troyens  (i,  109).  C'est 
beaucoup  d'avoir  un  plat  de  légumes  mal  assaisonnés 
(i,  139).  Et  pour  les  clients,  quelle  misérable  condition, 
obligés  de  courir  toute  la  journe'e  et  souvent  de  reve- 
nir le  soir  les  mains  vides  (i,  117).  La  plupart  rece- 
vaient 10  sesterces  par  mois  (=  2  francs.  M  art.,  iv,  26). 
Avec  cette  somme  ils  ne  pouvaient  cerlainement  pas 
payer  leur  loyer,  leur  nourriture,  leur  cbaufîage,  leur 
éclairage,  leurs  vêtements  (1)  :  c'était  plutôt  un  moyen 
de  se  les  attacher,  et  celui  qui  recevait  cette  aumône  vi- 
votait d'un  métier.  Si  on  leur  donnait  des  aliments, 
c'étaient  des  restes,  des  aliments  gâtés  et  corrompus 
(Mart.,  XIII,  123).  Ceux  qui  étaient  favorisés  recevaient 

2  à  3  ((  denarii  »  par  jour  (=  1  fr.  06  :  id.,  m,  7  ;  iv,  68  ; 

3  fr.  25  :  id.,  ix,  103),  mais  c'étaient  les  grands  agents 
électoraux.  D'autres  n'étaient  payés  que  quand  ils  ren- 
daient quelque  service,  toute  la  journée  à  la  recherche 
d'un  morceau  de  pain,  et  ils  n'élaient  pas  beaucoup  au- 
dessus  des  mendiants.  En  un  mot,  la  grande  masse 
était  composée  de  gens  qui  avaient  à  peine  de  quoi 
vivre  et  qui  n'avaient  pas  de  moyens  pour  acheter  des 
marchandises  et  alimenter  l'industiie. 

La  ploutocratie  se  composait  d'ailleurs  de  véritables 
riches,  de  chasseurs  d'héritages,  de  dissipateurs  et  de 
prodigues  par  ostentation.  Juvénal  nous  avertit  que 
c'était  une  habitude  des  personnes  riches  de  s'attribuer 
des  richesses  qu'ils  n'avaient  pas  et  de  spéculer  sur 
leur  faste  (vu,  138).  Le  grand  luxe  donne  du  crédit  et 


(1  )  Cf.  JijvEXAL.,  IV,  2G.  Au  temps  de  Cicéron  (in  Pison.,  27),  il  y 
^ri  avait  qui  recevaient  0  fv.  OG  par  jour  ! 


CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS  161 

tire  de  l'argent  des  usuriers.  De  là  les  grandes  dettes  et 
la  disparition  rapide  des  patrimoines.  Les  grandes  ri- 
chesses dissipées  en  dépenses  improductives,  qui  non  seu- 
lement empêchaient  l'accumulation  mais  qui  poussaient 
à  la  ruine,  ne  servaient  jamais  au  développement  de 
rindustrie,  qui  ne  vit  pas  sur  les  extravagances,  mais 
sur  une  large  et  sûre  demande. 

La  fabrique  ne  peut  prospérer  que  là  où  le  débouché 
est  abondant  et  continu,  ce  qui  arrive  dans  les  sociétés 
modernes  où  la  richesse  est  diversement  répartie  entre 
un  très  grand  nombre  de  personnes,  de  sorte  que  du 
milliardaire  on  passe  au  dernier  mendiant  par  une 
échelle  infmie  de  fortunes  qui  se  diversitient  en  qualité  et 
en  quantité.  Plus  la  richesse  est  divisée,  plus  aug- 
mentent les  consommations  :  quand  elle  est  concentrée 
à  un  pôle,  le  luxe  rompt  l'équilibre  de  la  production,  en 
diminuant  la  production  des  objets  de  consommation 
courante  et  en  augmentant  celle  des  objets  de  luxe. 
Mais  ceux-ci  ne  pouvaient  dans  l'antiquité,  par  suite 
du  petit  nombre  des  possédants,  alimenter  de  grandes 
industries,  et  Rome,  de  plus,  les  importait  :  les  vases 
venaient  de  Chios,  de  Rhodes,  de  Samos,  de  Cnide,  les 
verres  d'Alexandrie,  les  bronzes  et  les  objets  d'or  de 
Corinthe,  de  Délos,  de  Golchide.  La  Sicile  et  la  Calabre 
envoyaient  des  tapis  et  des  étoffes,  la  Gaule  cisalpine 
des  laines.  La  production  indigène  ne  pouvait  pas  lutter 
contre  ces  produits  étrangers,  parce  que  le  marché  lo- 
cal étroit  ne  pouvait  soutenir  des  industries  de  luxe, 
et  Rome  n'avait  autour  d'elle  que  des  déserts  et  une 
faible  population  rurale.  Les  riches  romains  satisfai- 
saient à  leurs  goûts  et  à  leurs  jouissances  esthétiques  en 
achetant  des  produits  d'origine  diverse,  là  où  les  ateliers 
florissaient,  parce  que  leur  clientèle  n'était  pas  seulement 
à  Rome,  mais  partout  où  il  y  avait  des  personnes  riches. 
Salvigli  11 


162  CH.    V.    LA    PRODUCTION    DES    BIENS 

Ces  centres  d'importation  étaient  à  l'étranger,  et  Rome 
possédait  une  classe  de  négociants  {negotiatores)  qui 
tiraient  de  larges,  profits  de  l'importation  de  ces  mar- 
chandises étrangères.  On  pourrait  se  demander  si  la 
grande  industrie  se  développa  pour  ces  produits  de  luxe 
préparés  pour  l'exportation  ;  nous  répondrons  qu'ici 
encore  une  circonstance  l'empêcha  de  se  développer  et 
ce  fut  la  nature  du  commerce  ancien  qui  exigeait,  sur 
les  marchandises  étrangères,  des  gains  élevés  pour  l'in- 
termédiaire, le  marchand  voulant  pour  lui  un  bénéfice  en 
dehors  des  intérêts  du  capital  employé  et  des  frais  de 
transport,  qui  étaient  très  élevés.  De  là,  l'élévation  des 
prix,  dont  une  part  minime  allait  au  producteur,  et  qui 
faisait  que  ces  produits  ne  pouvaient  devenir  l'objet  d'un 
grand  trafic  et  restaient  réservés  à  un  petit  nombre  de 
privilégiés.  Certains  lieux  renommés  pour  leur  tradi- 
tion artistique  ou  pour  leurs  dons  naturels  exportaient, 
mais  en  petite  quantité  et  avec  de  faibles  profits,  autant 
d'obstacles  au  développement  d'une  grande  industrie. 

Toutes  ces  circonstances  variées  retenaient  l'industrie 
dans  les  limites  du  métier  :  chaque  localité  a  ses  arti- 
sans qui  suffisent  aux  besoins  locaux,  qui  fabriquent  sur 
place  les  objets  de  consommation  courante.  Si  cer- 
taines grandes  familles  exploitent  au  moyen  d'esclaves 
les  carrières  de  leurs  latifundia  et  y  établissent  des  fours 
à  briques,  cela  ne  modifie  pas  l'allure  générale  de  l'in- 
dustrie. Et  la  petite  industrie  triomphe  même  dans  la 
construction  des  maisons  publiques  et  privées,  comme 
dans  les  mines,  quand  on  n'emploie  pas  des  condamnés 
ou  des  prisonniers  de  guerre  (1).  La  multiplicité  des 
puits,  le  réseau  serré  des  galeries  laissent  supposer  que  la 


(1  j  niJiMNEH,  Die  (jewcrhl.  Thàthjkeit  cler  Vulker  dc^  Idass.  Alier- 
Ihutns,  18G'J,  p.  IX. 


GH.    V.    LA   PRODUCTION   DES    BIENS  163 

division  des  terrains  miniers  était  extrême  et  les  conces- 
sions très  nombreuses  (1),  de  sorte  qu'elles  étaient  à  la 
portée  de  toutes  les  bourses,  même  des  plus  petites.  On 
peut  en  dire  autant  des  ateliers  de  métallurgie,  où  l'exa- 
men des  lieux  a  conduit  à  conclure  qu'il  n'y  avait  pas  de 
vastes  ateliers  organisés  sous  une  même  direction  et  par 
un  seul  maître,  mais  plutôt  une  foule  de  petits  ateliers 
appartenant  à  des  propriétaires  indépendants.  Quant 
aux  constructions,  il  suffit  de  rappeler  que  pour  la  cons- 
truction de  Taqueduc  de  Marcius  à  Rome,  le  gouverne- 
ment passa  des  contrats  avec  3.000  maîtres-maçons,  dont 
chacun  se  mit  au  travail  avec  l'aide  de  ses  esclaves.  Le 
fractionnement  des  lots  dans  les  adjudications  de  travaux 
publics  atteste  la  prédominance  de  la  petite  industrie  (2). 
D'autres  grandes  constructions  publiques  furent  faites 
par  l'Etat  en  employant  les  esclaves  publics^  au  moyen 
desquels  l'Etat  pourvoyait  à  de  nombreux  services  pu- 
blics et  qu'il  possédait  comme  un  grand  propriétaire  (3). 
C'est  ainsi  que  l'Etat  romain,  comme  les  monarchies 
orientales,  étaient  de  grandes  économies  qui  produi- 
saient ce  dont  elles  pouvaient  avoir  besoin  au  moyen 
d'esclaves  qu'elles  nourrissaient,  logeaient, habillaient  (4). 
L'ancien  empire  égyptien  avait  aussi  sous  sa  dépendance 
des  troupes  d'ouvriers  libres  non  salariés,  mais  rétri- 
bués en  nature.  Ce  n'est  que  lorsque  les  esclaves  ne 
suffisaient  pas  qu'on  avait  recours  aux  salariés,  par  des 
contrats  à  forfait,  à  la  journée,  à  des  entrepreneurs  qui 
cédaient  le  travail  à  un  grand  nombre  de  petits  sous-entre- 
preneurs. 

[\)  Cf.  Ardatllon,  Les  mines  du  Ldurium  dans  V antiquité,  p.  181 
«174. 

(2)  De    même    en    Grèce.    Voir    Mauri,  I  cittadini  lavoratori 
dell'Attica,  1895,  p.  25. 

(3)  Hatkin,  Les  esclaves  publics,  dans  Vempire  romain,  1897. 

(4)  LuMBROSo,  L'économie  sous  les  Lagides,  p.  20. 


CHAPITRE  VI 


LA    PRODUCTION   AGRICOLE 


Nous  devons  maintenant  rechercher  dans  quelle  me- 
sure le  capitalisme  a  pénétré  dans  là  production  agricole 
et  l'a  intensifiée.  C'est  ici  que  se  place  l'étude  des  spécu- 
lations faites,  notamment  par  les  latifondistes,  dans  l'ex- 
ploitation du  sol,  de  la  formation  de  la  plus-value  foncière, 
de  la  part  qui  revient  au  capitalisme  agricole  et  pastoral 
dans  la  ruine  des  petits  propriétaires  et  des  classes  ru- 
rales. Nous  rencontrons  ici  les  prohlèmes  les  plus  impor- 
tants et  les  plus  complexes  de  l'histoire  économique  du 
monde  antique,  et  il  serait  téméraire  de  vouloir  les 
éclaircir  entièrement.  La  vie  économique,  à  la  différence 
des  manifestations  juridiques,  ne  peut  pas  être  étudiée 
sous  toutes  ses  faces,  beaucoup  échappent  au  regard  ; 
même  la  vie  économique  qui  se  déroule  sous  nos  yeux 
est  si  pleine  d'incertitudes  et  de  contradictions  que  pour 
beaucoup  de  faits  on  n'a  pas  pu  arriver  à  se  mettre  d'ac- 
cord sur  leur  interprétation  ;  nous  avons  des  théories 
optimistes  et  des  théories  pessimistes,  et  les  mêmes  faits 
sont  invoqués, par  exemple,  en  faveur  du  protectionnisme 
et  contre  lui.  Aux  difficultés  inhérentes  au  sujet  lui- 
même  viennent  s'ajouter  pour  l'antiquité  celles  qui  dé- 
rivent du  défaut  de  renseignements  ou  de  leur  insuffi- 
sance. Les  écrivains  anciens  n'ont  exprimé  qu'incidem- 


cu.    VI.    —    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  165 

ment  leur  pensée  sur  tei  cu  tei  fait   économique,   et 
généralement  il  s'agit  d'impressions  provoquées  par  des 
phénomènes  transitoires  et  observés  sur  un  champ  très 
étroit,  à  Rome  et  dans  ses  environs,  rarement  dans  toute 
l'Italie,  des  impressions  faussées  le  plus  souvent  par  la 
passion  politique  et  plus  encore  par  la  rhétorique.  Aussi 
comment  ne  pas  douter,  devant  ces  affirmations  si  sou- 
vent répétées  des  causes  de  la  grandeur  et  de  la  déca- 
dence de   Rome,  que  le  capitalisme  dans  ses  formes  les 
plus  modernes   a  imprimé   son   caractère   à  l'économie 
agraire  et  que  les  latifondistes  ont  exploité  leurs  terres 
avec  des  méthodes  capitalistes  (1).  On  retrouve  cpuram- 
ment  ces  expressions,  de  même  qu'on  dit  très  souvent 
que   sur  le   marché   de  Rome  les  terres  des    royaumes 
conquis  étaient  objet  de  spéculation,   de  jeu,   se  ven- 
daient et  s'achetaient,  comme  on  le  fait  aujourd'hui  en 
Australie,  que  l'on  jouait  sur  la  hausse  et  la  baisse  des 
produits  agricoles,  qu'on  accaparait  les  denrées  des  pays 
lointains,  que  la  terre  était  cultivée  de  façon  à  obtenir  le 
produit  brut  le  plus  faible  et  à  restreindre  les  dépenses 
de  culture.  De  môme  on  dit  encore  que  l'industrie  agri- 
cole trouvait  un  encouragement  dans  l'industrie  com- 
merciale, qui  aurait  également  poussé  au  développement 
de  l'industrie  manufacturière.  L'esclavage  est  présenté 
comme  un  moyen  de  production  capitaliste^  et  Ton  voit 
dans  les  importations  de  blé   d'Afrique  et  les  distribu- 
tions gratuites  de  blé  à  Rome  la  cause  directe  de  la  ruine 
des  agriculteurs  italiens. 

Les  formes  de  production  capitaliste,  en  général,  si 
l'on  fait  exception  pour  les  colonies,  se  développent 
d'abord  dans  les  villes,    c'est-à-dire  dans  l'industrie. 

(1)  MoMMSEN,  Roem.  Gesch.,  8®  éd.,  I,  855.  Voir  surtout  l'excel- 
lente et  originale  étude  de  M.  G.  Ferrerò,  Grandeur  et  décadence 
de  Rome,  trad.  franc.  3  vol. 


166  GH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

L'agriculture  n'en  subit  pas  d'abord  l'influence,  et  cen'esl 
que  lorsque  le  progrès  industriel  est  avancé,  qu'il  réagit 
sur  la  production  agricole,  en  lui  imprimant  un  autre 
caractère. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  l'économie  domestique  des 
familles  rurales  qui  pourvoyaient  à  leurs  besoins  par  le 
travail  de  leurs  membres  et  qui  allaient  au  marché  vendre 
leur  superflu  et  acheter  les  quelques  objets  indispensa- 
bles, notamment  en  fer,  qu'ils  ne  pouvaient  produire.  Des 
oscillations  du  marché  pouvait  dépendre  leur  luxe,  mais 
non  pas  leur  vie  matérielle.   Nous  avons  pu  constater 
l'existence   d'une    classe   de  petits  propriétaires,  qui    ne 
travaillent  pas  la  terre,  qu'ils  louent  à  colonat  partiaire, 
et  qui  vivent  modestement,  mais  avec  dignité,  du  produit 
de  leurs  terres  et  qui  vendent  leur  superflu  au  marché 
local.  Ils  constituaient  l'élite  des  nombreux  petits  centres 
urbains  d'Italie,   ils   prenaient  une  part  active  à  la  vie 
politique,  mais   ils  n'avaient  pas  de  capitaux  pour  les 
spéculations  agraires.  Leur  existence  ne  dépendait  pas 
non  plus  du  marché  ;   ils  n'avaient  pas  de  payements 
à    faire,   ni  à  payer   d'impôts.  Ils   manquaient   de  tout 
aiguillon  pour  augmenter  une  production  que  le  marché 
n'aurait  d'ailleurs  pas  pu  absorber. 

La  première  règle  de  toute  agriculture  capitaliste  c'est 
de  produire  pour  vendre, d'intensifierles  cultures  quandon 
prévoit  des  prix  rémunérateurs  sur  les  marchés.  Or,  toute 
la  question  est  de  savoir  si  les  marchés  pouvaient  offrir 
ces  prix,  s'il  existait  de  grands  marchés  prêts  à  absorber 
toute  surproduction  agricole,  et  à  encourager  l'augmen- 
tation d'activité  et  l'esprit  d'entreprise  du  propriétaire. 
Or,  ce  sont  précisément  ces  causes  et  conditions  qui 
ont  manqué  dans  l'antiquité.  La  population  était  faible, 
les  centres  urbains  insigniflants,  les  habitudes  de  vie 
frugales  et  très  faible  la  capacité  d'achat  des  classes  non 


CH.    VI.    —    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  167 

possédantes,  pour  pousser  le  propriétaire  à  intensifier  les 
cultures,  à  spéculer.  Les  transformations  agraires  qui 
demandent  des  emplois  de  capitaux  peuvent  se  faire 
quand  il  n'y  a  pas  surabondance  des  produits  par  rap- 
port aux  besoins,  sinon  les  progrès  de  l'agriculture 
amènent  la  ruine  des  propriétaires.  L'état  stationnaire 
des  cultures  jusqu'à  ce  que  la  consommation  ait  atteint 
le  niveau  de  la  production  et  fait  monter  les  prix,  l'uti- 
lisation des  conditions  de  fertilité  naturelle,  c'est  encore 
le  système  le  plus  avantageux,  quand  les  producteurs  ne 
peuvent  compter  que  sur  uu  étroit  marché  local,  et 
c'était  là  le  cas  de  l'antiquité. 

Ce  qui  semble  certain  pour  l'Italie  romaine  comme 
pour  la  Gaule,  et  cela  devait  être  vrai  pour  d'autres  ré- 
gions, c'est  que  normalement  les  produits  dépassaient  les 
besoins  et  que  les  prix  des  denrées  alimentaires  étaient 
bas.  On  y  constatait  ces  bas  prix  qui,  dans  une  économie 
naturelle,  assurent  le  bien-être  de  tous,  et  rendent,  d'autre 
part,  impossibles  les  transformations  agricoles.  Sur  cette 
abondance  et  ce  bon  marché  relatif  nous  pouvons  citer 
Polybe  (il,  15),  qui  parle  de  la  facilité  de  vie  dans  la 
vallée  du  Pô  comme  d'un  lait  constant.  On  y  trouvait  à 
se  nourrir  et  à  se  loger  dans  les  auberges  pour  un  demi- 
as,  c'est-à-dire  pour  0  fr.  025  par  jour.  De  son  temps 
(il  mourut  en  123  av.  J.-C),  le  médimme  sicilien  de 
blé  valait  4  oboles,  soit  1  fr.  21  l'hectolitre,  de  sorte 
que  si  l'on  compare  la  dépense  d'un  voyageur  au  prix 
du  blé  et  si  on  prend  celui-ci  comme  indice  de  valeur  au 
prix  de  20  francs  l'hectolitre,  la  dépense  correspondrait 
à  moins  de  0  fr.  40. 

Le  renseignement  de  Polybe  se  rapporte  à  l'Italie  et 
non  pas  à  Rome,  dont  le  marché  était  absolument  indé- 
pendant des  prix  des  provinces,  de  même  que  celles-ci 
étaient  économiquement  séparées  et  indépendantes  de 


168  GH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

Rome.  Aussi  n'avons-nous  pas  à  tenir  compte  des  prix 
que  Marquardt  (1)  nous  donne  pour  le  blé  à  Rome,  où,  de 
203  à  196  av.  J.-C,  l'hectolitre  valait  de  2  fr.  64  à  2,50,  . 
parce  qu'il  s'agit  là  des  conditions  spéciales  du  marché 
de  Rome,  qui  était  sous  l'influence  des  arrivages  des  na- 
vires de  l'Espagne,  de  la  Sicile,  de  la  Sardaigne  et  de 
l'Afrique,  et  qui  était  étranger  aux  prix  que  l'on  trouvait 
dans  les  campagnes  de  la  Gaule  transalpine  et  cisalpine. 
Les  prix  à  Rome  variaient  et  même  donnaient  lieu  à  des 
jeux  de  bourse  :  on  jouait  à  la  hausse  et  à  la  baisse,  sui- 
vant que  l'arrivée  du  blé  était  plus  ou  moins  probable, 
que  la  mer  était  bonne  ou  mauvaise,  que  les  réserves  des 
greniers  publics  étaient  plus  ou  moins  abondantes  ;  mais 
ces  variations  de  prix  ne  dépassaient  pas   un  cercle  res- 
treint, et  ne  changeaient  rien  aux  conditions  des  marchés 
lointains.  Nous  ne  pouvons  donc  suivre  ceux  qui,  comme 
Marquardt,  étendent   à   toute   l'Italie   le   prix   atteint   à 
Rome  par  le  blé  au  commencement  du  u^  siècle  av.  J.-C. 
et  qui  appliquent  le   renseignement  fourni  par  Pline  au 
marché  romain  et   en  tirent  la  preuve  de  la  baisse  des 
prix  par  suite  de  l'importation  des  blés  étrangers,  pour 
conclure  que  la   culture  du  blé  en  Italie  n'était  plus  ré- 
munératrice.   Cette   confusion  ne  peut    que   nous  faire 
commettre  des  erreurs,  et  la  nécessité  de  distinguer  tous 
ces  faits  sera  plus  loin  rendue  plus  évidente  encore. 

Ce  qui  est  certain  c'est  le  bas  prix  des  denrées.  Même 
le  vin  se  vendait  les  3  litres  pour  un  as  {=  0  fr.  05  :  Plin., 
H.  n. ,  xviii,  17).  Martial,  qui  venait  des  campagnes 
d'Espagne  et  qui  avait  vécu  en  Italie,  le  constatait  :  «  Le 
paysan,  dit-il,  peut  bien  se  rassasier^  mais  il  n'a  rien. 
Les  bas-prix  des  denrées  rendent  l'agriculteur  pauvre  » 
(xn,  76). 

(1)  Vie  privée,  II,  14. 


CH.    VI.    —    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  169 

La  condition  du  producteur  était  celle-ci  :  il  ne  pou- 
vait transporter  que  les  produits  supérieurs,  très  recher- 
chés ;  la  plus  grande  partie  des  produits  devaient  être 
vendus  au  marché  local,  où  l'offre  était  plus  grande  que 
la  demande  ;  il  n'avait  donc  aucun  intérêt  à  augmenter 
la  production  et  à  employer  de  nouv^eaux  capitaux  dans 
l'exploitation  agricole. 

Examinons  successivement  chacun  de  ces  points. 

On  affirme  couramment  que  les  importatitns  à  Rome 
de  blé  d'Afrique  fermèrent  le  marché  de  Rome  aux  pro- 
ducteurs italiques  et  les  ruinèrent.  Cela  suppose  qu'au- 
paravant les  blés  italiques  venaient  à  Rome,  et  que  toute 
une  agriculture  pouvait  tirer  de  celte  vente  des  prix  ré- 
munérateurs. 11  n'est  pas  vraisemblable  a  priori  qu'une 
ville  qui,  à  l'époque  de  son  plus  grand  développement, 
consommait  environ  4  millions  de  quintaux,  ait  pu  avoir 
de  l'influence  en  bien  ou  en  mal  sur  toute  l'agriculture 
d'un  Etat.  Mais  voyons  les  choses  de  plus  près. 

Dans  les  premiers  temps,  l'histoire  économique  de 
Rome  et  du  Latium  est  étroitement  unie  :  les  citoj^ens 
du  Latium  produisent  pour  la  consommation  de  Rome, 
qui  est  leur  plus  grand  marché  pour  le  blé.  Le  pain,  le 
principal  aliment  des  Romains,  vient  des  campagnes  la- 
tines (Cic,  Ad  Att.,  XIV,  3),  comme  de  la  zone  plus 
proche  de  la  ville  viennent  les  légumes,  les  fruits,  le  lait. 
Au  delà  de  la  première  zone  circulaire,  cultivée,  d'après 
la  loi  de  Thùnen,  en  jardins  et  en  potagers  destinés  aux 
produits  soumis  à  un  rapide  dépérissement,  au  delà  de 
la  zone  du  paysan  qui  le  matin,  à  Taube,  réveille  la  ville 
par  ses  cris  (1),  s'étendait  la  zone  aux  céréales,  aux  sys- 
tèmes de  culture  qui  devenaient  toujours  plus  extensifs 


{\)  Calpurn.,  Eglog.,  4;  Apulej.,  ix,  32;  Horat.,  Epist.,  i,   18, 
36;  ViRGiL.,  Georg.,  i,  279. 


170  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

à  mesure  que  l'on  avançait  vers  des  zones  plus  éloi- 
gnées. 

Du  Latium,  Rome  tirait  sa  nourriture,  jusqu'au  mo- 
ment où  s'étant  emparée  de  pays  qui  n'avaient  pour 
richesse  que  du  blé,  après  les  avoir  privés  de  toute 
richesse  métallique,  elle  dut  se  contenter  de  recevoir 
d'eux  des  tributs  en  nature.  Ce  fut  l'économie  qui  prédo- 
minait en  Sicile,  en  Sardaigne,  en  Afrique,  qui  obligea 
Rome  à  prendre  du  blé.  Et  c'est  pour  cela  que  fut  dirigé 
sur  Rome  ce  torrent  de  blé  qui  bientôt  submergea  la 
zone  à  céréales  du  Latium  et  la  transforma  presque  en 
un  désert  qui  s'étendait  jusqu'aux  portes  de  Rome. 

Il  est  donc  bien  évident  que  les  importations  de  blé 
étranger  et  les  distributions  gratuites  ont  ruiné  l'agricul- 
ture dans  le  Latium,  de  même  qu'il  est  invraisemblable 
qu'elles>  aient  ruiné  celle  de  l'Italie,  comme  le  disait 
Suétone  {Aug.,  42),  qui  y  voyait  la  cause  de  la  dispari- 
tion de  la  cultura  agroì^um,  et  comme  tout  le  monde  le 
soutient,  y  compris  Mommsen  (1).  Ce  grand  historien 
attribue  la  ruine  de  la  propriété  foncière  aux  importations 
de  blé  d'Afrique,  de  Sicile  et  de  Sardaigne  ;  il  soutient  que 
les  paysans  italiques  furent  sacrifiés  aux  prolétaires  de  la 
capitale  et  que,  avec  l'inondation  du  marché  de  Rome 
et  la  pression  du  blé  étranger,  l'agriculture  italique  fut 
obligée  de  se  transformer,  c'est-à-dire  d'adopter  des  cul- 
tures intensives,  la  vigne,  les  fruits  et  les  légumes. 

C'est  sur  ce  point  des  importations  étrangères  que 
se  concentrent  toutes  les  questions  relatives  à  la  produc- 
tion agricole,  à  sa  ruine  d'une  part,  aux  emplois  de  ca- 
pitaux de  l'autre,  et  il  est  nécessaire  de  l'éclaircir  afin  de 
pouvoir  apprécier  le  caractère  de  la  production. 

Suétone,  qui  le  premier  releva  le  fait,  le   faussa  en 

(1)  Mommsen,  Roem.  Gesch.,  I,  8°  édit.,  p.  839;  II,  339. 


CH.    VI.    LA   PRODUCTION    AGRICOLE  171 

l'attribuant  à  l'Italie  tout  entière  ;  le  dommage  ne 
s'étendit  que  sur  une  région  assez  petite.  Et  d'abord  es- 
sayons de  préciser  le  total  de  ces  importations  de  blé 
étranger.  L'annone,  aux  temps  d'Auguste,  recevait  par 
la  voie  de  mer  60  millions  de  «  modii  )>  par  an,  c'est- 
à-dire  5  millions  200  hectolitres  (un  peu  plus  de 
4  millions  de  quintaux)  :  20  millions  étaient  fournis  par 
FEgypte,  les  autres  40  millions  par  la  Sicile  et  la  Sar- 
daigne  (1),  ces  greniers  de  la  République,  les  fidèles 
fournisseurs  de  l'annone  (2).  La  consommation  journa- 
lière était  pour  Rome  de  79.000  «  modii»  à  l'époque  de 
Cicéron  (3)  et  de  75.000  à  l'époque  de  Sévère  (4),  de 
sorte  qu'environ  la  moitié  du  blé  importé  servait  aux 
besoins  de  la  capitale  :  l'autre  moitié  était  vendue  par 
les  édiles  dans  le  territoire  environnant  (5). 

Que  ce  blé  importé  fut  distribué  gratuitement  ou 
vendu  à  un  prix  inférieur  à  celui  qu'il  coûtait  pour  le 
produire,  c'était  là  un  fait  dont  l'influence  ne  se  faisait 
sentir  qu'à  Rome  et  sur  les  marchés  voisins.  Aussi  est-il 
sans  intérêt  de    savoir  que  les  distributions  gratuites 


(1)  A.  Victor.,  EpiY.,  2. 

(2)  Cic,  leg.  Manil.,  12;  Verr.y  ii,  2.  —  Valer.  Max.,  vu,  6. 
—  TiT.  Liv.,  xxvii,  2. 

(3)  Cic,  Verr.,  m,  30. 

(4)  Spartian.,  Sever.,  23. 

(5)  De  ces  chiffres  sur  la  consommation  du  blé  à  Rome,  con- 
naissant ce  que  consomment  aujourd'hui  les  villes  italiennes  du 
Midi,  on  arrive  à  établir  que  la  population  de  Rome  était  infé- 
rieure à  un  million.  Et  qu'on  remarque  qu'on  consommait  au- 
trefois plus  de  blé  que  maintenant,  non  seulement  par  suite  des 
mauvais  procédés  en  usage  pour  la  mouture  et  la  panification, 
mais  surtout  parce  que  le  blé  était  la  base  exclusive  de  l'ali- 
mentation, parce  qu'on  n'utilisait  pas  les  céréales  inférieures, 
l'orge,  l'avoine,  et  que  l'on  ne  connaissait  pas  le  maïs,  la 
pomme  de  terre,  et  qu'on  ne  consommait  que  peu  de  légumes. 
Il  faudrait  donc  évaluer  la  population  à  moins  d'un  million. 


172  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

étaient  faites  en  moyenne  à  200.000  personnes  (1)  et  que  si 
Fon  dépassa  parfois  ce  chiffre,  ce  fut  accidentellement, 
à  la  suite  de  disettes  ou  d'autres  circonstances.  César, 
au  moment  de  sî?  dictature,  y  admit  320.000  personnes, 
mais  il  en  réduisit  ensuite  le  nombre  à  IdO.OOO  (2).  Sous 
Auguste  il  y  en  eut  200.000  (3).  L'influence  de  cette  au- 
mône d'Etat  fut  désastreuse  pour  Rome,  non  seulement 
sur  la  culture  des  terres  environnantes,  mais  sur  son 
économie  générale.  L'espérance  d'avoir  le  pain  gratuit 
attirait  dans  ses  murs  des  masses  de  misérables,  de  pa- 
resseux, elle  poussait  la  plèbe  à  dédaigner  le  travail,  et 
les  maîtres  d'esclaves  eux-mêmes,  pour  avoir  le  pain 
gratuit,  affranchissaient  leurs  esclaves  à  condition  que 
ceux-ci  leur  apporteraient  le  blé  reçu  (4).  On  peut  saisir 
ici  l'enchaînement  des  faits  économiques  et  comment  ils 
agissent  réciproquement  les  uns  sur  les  autres.  Les  im- 
portations et  les  distributious  gratuites  ruinaient 
l'agriculture  dans  la  campagne  romaine  qui  se  dépeu- 
plait et  se  transformait  en  pâturages,  et  cette  dépopula- 
tion augmentait  le  nombre  des  sans-travail  urbains,  de 
ceux  qui  devaient  être  nourris  par  le  blé  public,  dans  la 
capitale.  Là,  en  effet,  tout  languissait,  tout  dépérissait, 
tout  travail  était  abandonné,  toute  industrie,  sauf  la 
mendicité,  était  interdite  aux  pauvres.  Les  professions 
destinées  à  pourvoir  aux  besoins  des  agriculteurs  étaient 
abandonnées.  Quand  on  chasse  la  population  des  cam- 
pagnes, on  condamne  toute  la  population  urbaine  à  vivre 
dans  l'oisiveté,  on  lui  interdit  tous  les  métiers  qui  ali- 
mentent le  premier  des  commerces,  le. commerce  entre 
la  ville  et  la  campagne.  Mais,  nous  le  répétons,  cet  effet 

(1)  Monum.  anciran.,  3,  19. 

(2)  SuET.,  Aiiy.,  41,  42. 

(3)  Dion.,  lv,  10. 

(4)  DiONYsii  IIaligarn.,  IV,  '24. 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  173 

était  propre  à  Rome,  comme  l'était  la  cause  elle-même, 
parce  que  les  distributions  gratuites  n'avaient  lieu  qu'à 
Rome  (Ì)  et  que  la  répercussion  des  importations  exté- 
rieures ne  se  faisait  pas  sentir  au  delà  des  campagnes 
du  Lalium. 

Si  l'importation  du  blé  ruina  l'agriculture,  ce  fut  celle 
du  Latium,  de  même  que  la  constitution  des  pâturages 
dans  les  campagnes  de  l'Italie  méridionale  date  des 
guerres  d'Annibal,  qui  les  ont  dépeuplées.  Rome  ne  fut 
jamais  le  marché  du  blé  italique,  parce  qu'il  n'y  avait 
pas  de  routes  faciles  et  commodes  pour  apporter  à  Rome 
de  grandes  quantités  de  blé.  Autre  chose  sont  les  routes 
militaires  sur  lesquelles  on  peut  taire  le  commerce 
d'objets  précieux,  de  luxe  et  peu  volumineux,  autre 
chose  les  routes  sur  lesquelles  peuvent  passer  de  grandes 
quantités  de  blé  et  de  vin  dans  des  récipients  d'argile. 
Même  au  moyen  âge,  il  arrivait  que  le  blé  ne  pouvait 
pas  rapidement  être  transporté  au  loin,  et  de  là  des  di- 
settes effroyables  dans  les  provinces  voisines  d'autres 
provinces  où  il  n'y  avait  pas  pénurie,  et  séparées  à  peine 
par  une  chaîne  de  montagnes.  Enormes  auraient  été  les 
frais  de  transport  des  produits  du  nord  de  l'Italie  ou  des 
Gaules  à  Rome,  et  c'est  pour  cela  qu'il  n'y  eut  pas  dç 
service  régulier  de  commerce  pour  les  denrées  volumi- 
neuses entre  ces  régions.  Ce  fut  pour  Rome  une  néces- 
sité que  de  pourvoir  à  ses  besoins  exclusivement  par  la 
voie  maritime,  même  si  son  alimentation  était  ainsi 
laissée  à  la  merci  des  vents  et  des  pirates. 

Voyons  si  l'existence  de  ce  grand  centre  urbain  peut 
exciter  la  production  à  donner,  sinon  du  blé,  au  moins 
d'autres  denrées  et  notamment  des  denrées  de  luxe,  et  si 
cela  entraîna  la  transformation   du  latifundium,  si  des 

(1)  Appian.,  de  beli,  civ.,  u,  120. 


174  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

méthodes  intensives  de  production  s'introduisirent,  si 
on  fit  des  emplois  de  capitaux  dans  les  spéculations 
agricoles. 

On  dit  que  la  demande  de  produits  de  luxe,  vin, 
légumes,  etc.,  aurait  amené  la  transformation  des  cul- 
tures du  latifundium  et  encouragé  à  substituer  au  blé 
des  cultures  intensives  (1)  ;  on  dit  que,  pour  avoir  des 
produits  spéciaux,  il  fallut  diviser  le  latifundium  et  le 
donner  en  petits  lots  à  des  fermiers,  obtenant  ainsi  une 
plus  grande  intensité  de  travail  et  un  arrêt  dans  l'appau- 
vrissement des  classes  travailleuses  (2).  Le  capital  aurait 
été  appliqué  à  la  terre,  le  colon  se  serait  livré  à  des 
cultures  intensives  et  aurait  amené  une  transformation 
dans  la  production  agricole. 

La  grande  augmentation  de  la  production  à  Rome, 
Fimmigration  des  riches  de  la  Méditerranée  devaient, 
selon  Rodbertus,  provoquer  une  augmentation  dans  la 
demande  et  des  goûts  différents  de  ceux  de  la  Rome  an- 
tique. Mais  à  combien  de  personnes  s'étendait  ce  pou- 
voir d'absorption?  Ces  objets  dont  les  prix  étaient  décu- 
plés et  davantage  par  les  frais  de  transport,  étaient  des- 
tinés à  un  petit  nombre  de  personnes  riches,  à  quelques 
centaines  de  richards  et  de  dissipateurs,  et  ce  n'est  pas 
cette  consommation  restreinte  qui  peut  tranformer  les 
cultures.  Ce  n'était  pas  la  demande  de  quelques  produits 
spéciaux,  des  roses,  des  lis  et  des  violettes  (3),  des  lé- 
gumes cultivés  en  serre  (4),  des  poires  de  Vérone,  des 
asperges  de  Ravenne  qui  figuraient  sur  les  tables   des 


(1)  Uoi)i?ERTus,  dans  les  Jahrbûcher  f.    Nationaloek.  u.  Statistik, 
II,  i8()4,  p.  218. 

(2)  WisKEMANN,  Die  antikc  Laiidwirtiischaft  und  das  von  Thiinen 
Gcsciz,  IHjD,  p.  39.  —  IlEisTEunKRGK,  Entstehiing  des  Colonats,  92. 

(3)  V.MiuoN,  I,  IG.  —  Plin.,  Hist.  nat.,  xxi,  7. 
(i)  Plin.,  JJist.  mit.,  XIX,  19,  20. 


CH.    VT.    —    LA    PRODUCTION    AGRICOLE  175 

riches  comme  des  raretés  et  des  merveilles,  avec  d'autres 
excentricités  de  prodigues  dissipateurs,  les  langues  de 
perroquets,  les  roses  de  Pestum,  les  champignons  de 
Bithynie,  les  huîtres  de  Brindisi^  les  oiseaux  de  Numi- 
die  (1),  ce  ne  pouvaient  pas  être  ces  demandes  qui 
changeaient  les  cultures  de  toute  Tltalie  et  qui  pous- 
saient à  la  production  et  à  la  spéculation. 

Il  est  certain  que  le  revenu  de  ces  produits  devait 
être  beaucoup  plus  grand  que  celui  du  blé  (2),  mais 
combien  pouvait-on  en  vendre  ?  Ils  arrivaient  à  Rome 
en  très  petite  quantité,  et  les  difficultés  de  transport  et 
de  conservation  en  haussaient  extraordinairement  le 
prix.  Nous  savons  par  Pline  que  les  fruits  eux-mêmes 
étaient  au-dessus  de  la  bourse  des  pauvres  (xvii,  1),  bien 
entendu  les  fruits  qui  venaient  de  loin.  Aucune  produc- 
tion industrielle  en  grand  ne  pouvait  prospérer  pour  les 
objets  de  luxe  ;  il  en  était  de  même  en  agriculture  pour 
les  aliments  destinés  à  la  bouche  d'une  infime  minorité 
de  riches.  Aujourd'hui  seulement  la  production  de  coû- 
teuses raretés  agricoles  est  possible  parce  que,  avec  les 
rapides  moyens  de  transport,  le  marché  mondial  leur  est 
ouvert. 

Imaginer,  comme  le  fait  Marquardt,  que  pour  rempla- 
cer la  petite  culture  qui  n'était  plus  rémunératrice,  on 
essaya  la  production  en  grand  des  viandes  de  choix,  des 
fruits  délicats,  des  vins  supérieurs,  c'est  pour  le  moins 
commettre  un  anachronisme,  tout  comme  nous  ne  pou- 
vons souscrire  à  cette  opinion  de  Rodbertus  (3)  :  «  Rome 
opérait  sur  l'Italie  comme  la  ville  de  Thiinen,  et  toute 
l'Italie  sur  le  reste  des  pays  méditerranéens.  Puisque  le 


(1)  NissEN,  Itaiische  Landeskunde,  I,  113,  457  ;  II,  56. 

(2)  Varron,  m,  2, 

(3)  Jahrbûcher,  II,  22^. 


176  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

blé  venait  de  loin,  l'Italie  se  livrait  à  d'autres  cultures 
qui  dépendaient  d'une  économie  parcellaire.  » 

Qu'il  nous  soit  peraiis  d'insister  sur  l'examen  de  ces 
affirmations  qui  ont  été  acceptées  sans  discussion  et  qui 
sont  devenues  un  lieu  commun  de  l'histoire  économique 
de  Rome.  Il  ne  nous  paraît  pas  douteux  qu'elles  repo- 
sent sur  une  inexacte  appréciation  de  la  réalité. 

Pour  que  la  production  intensive  de  produit^  agricoles 
spéciaux  put  se  développer  sur  une  large  échelle,  il  eut 
fallu  de  nombreux  marchés  avec  une  grande  capacité 
d'achat,  et  il  n'y  en  avait  pas.  On  ne  peut  pas  tenir 
compte  des  nombreux  centres  urbains  où  vivait  une 
classe  nombreuse  de  petits  propriélaires,  de  curiales, 
d'artisans,  de  non-possédants.  Il  ne  restait  que  Rome, 
où  se  concentraient  les  grandes  fortunes  mal  accumu- 
lées et  prêtes  à  être  dissipées  par  des  héritiers  prodi- 
gues. 

De  même  que  son  approvisionnement  par  les  marchés 
d*outre-mer  n'avait  pas  d'inQuence  au  delà  du  Latium, 
c'est-à-dire  dans  ces  régions  qui  n'avaient  jamais  envoyé 
et  ne  pouvaient  envoyer  du  blé  à  Rome,  de  même  la 
demande  de  produits  supérieurs  qu'elle  pouvait  faire  ne 
pouvait  modifier  sensiblement  les  formes  de  production 
dans  ces  pays  éloignés.    La  population    de  la   capitale 
était  composée  d'une   multitude  de   non-possédants   qui 
n'avaient  pas  d'argent  pour  acheter  des   objets  deluxe. 
Quelle  quantité  pouvaient-ils  bien  absorber,  nous  ne  di- 
rons pas,  de  gibier,  mais  simplement  de  viande,  ceux 
qui,  comme  tous  les  Italiens  de  ce  temps   et  d'aujour- 
d'hui, se  nourrissaient  presque  exclusivement  de  blé  (1), 

(i)  Les  alimenta  Italiae  des  médailles  de  Trajan  sont  repré- 
sentés par  des  épis  de  blé  :  Borghesi  dans  le  Bollettino  deWIsti- 
tulo  dicorrisp.  archeolog.,  1839,  p.  loo  {Œuvres  épigraph.,  l\,  212). 
Aux   entants  nourris   selon    les    prescriptions  d'Adrien    (1.   14, 


GH.    VI.    LA   PRODUCTION   AGRICOLE  177 

la  viande  étant  réservée  aux  soldats,  aux  matelots,  aux 
athlètes,  aux  rhéteurs,  aux  mineurs  et  à  d'autres  per- 
sonnes appliquées  à  des  travaux  pénibles  (1). 

La  viande  n'était  pas  de  consommation  ce ui  ante  ; 
pour  les  personnes  riches,  la  viande  de  porc  était  déjà 
une  grande  gourmandise.  Le  menu  peuple  ne  mangeait 
de  la  viande  que  lorsqu'on  en  faisait  des  distributions 
gratuites  à  l'occasion  des  fêtes,  des  triomphes,  des  funé- 
railles, des  sacrifices. 

L'Italie  pouvait  envoyer  à  Rome  des  échantillons  de 
sa  production  agricole,  par  mer  ou  par  la  grande  voie 
fluviale  du  Pô,  le  fidèle  transporteur  auxiliaire  des 
routes  maritimes  (2),  mais  rien  de  plus.  Grâce  au  Pô,  on 
pouvait  satisfaire  aux  caprices  des  riches,  à  leurs  plai- 
sirs de  bouche  (3),  mais  on  ne  pouvait  ni  approvisionner 
Rome  de  blé  italien  ni  augmenter  l'envoi  des  produits  de 
luxe  de  façon  à  transformer  les  cultures  de  régions  en- 
tières. Les  difficultés  et  le  coût  des  transports  enlevaient 
au  prix  de  vente  toute  marge  de  profit,  toute  possibilité 
économique  de  vente.  Le  paysan  du  Pô  touchait  le 
dixième  du  prix  que  le  blé,  le  vin  et  ses  autres  produits 
pouvaient  atteindre  sur  les  marchés  lointains  (4).  Et  c'est 
précisément  parce  que  le  transport  coûtait  plus  que  les 
produits  eux-mêmes,  qu'on  avait  décidé  de  consommer 
sur  place  les  impôts  en  nature  et  qu'il  était  défendu  de 
transporter  ceux  qui  étaient  loin  des  ports  de  mer  (o). 

Dig.  xxxiv,  4)  on  ne  donnait  que  du  blé  :  Fabretti,  Inscript,  do- 
mest.y  23  ;  Orelli,  III,  305;  Aux  esclaves  on  donnait  du  blé,  des 
olives,  de  l'huile,  du  vinaigre,  du  vin. 

(1)  HiERONiM.,  in  Jovinianj  u,  45. 

(2)  Ambrosii,  Hexameron,  ii(Migne,  XIV,  151). 

(3)  SiDON.  Apollin.,  Epist.,  1,  5,  6,  sur  la  difficulté  de  voyager 
par  voie  terrestre,  id.,  m,  2,  3. 

(4)  NissEN,  Hai.  Landeskunde ,  II,  56. 

(5)  L.  9,  Cod.  X,  16. 

Salvigli  12 


178        CH.  VI.  LA  PRODUCTION  AGRICOLE 

L'influence  de  Rome  ne  se  fit  sentir^  comme  pour  la 
ville  deïhûnen,  que  dans  la  zone  voisine  et  non  pas  sur 
toute  la  péninsule.  Elle  se  limita  aux  campagnes  envi- 
ronnantes, et  elle  fut  bienfaisante,  en  transformant  les 
plus  voisines  en  jardins  potagers,  et  mauvaise  pour  les 
plus  éloignées  en  les  obligeant,  sous  la  pression  des  im- 
portations, à  abandonner  la  culture  des  céréales.  Cette 
production  locale  suffisait  aux  exigences  de  la  consom- 
mation (1),  et  luttait  avantageusement  contre  celle  des 
régions  plus  éloignées,  dont  les  prix  étaient  surélevés 
par  les  frais  de  transport  et  qui  entraient  en  concur- 
rence avec  les  importations  étrangères  venues  par  mer. 
Dans  l'antiquité  comme  dans  les  temps  plus  récents, 
c'est-à-dire  quand  les  mo}^ens  de  communication  et  de 
transport  étaient  imparfaits,  l'influence  égalisatrice  de 
la  concurrence  entre  les  lieux  de  production  et  les  lieux 
de  consommation  éloignés  les  uns  des  autres  n'agissait 
pas  ou  n'agissait  qu'accidentellement. 

L'influence  du  marché  de  Rome  ne  se  faisait  sentir 
que  sur  un  rayon  limité  (2).  C'est  à  cette  zone  environ- 
nante que  se  limitait  son  pouvoir  d'absorption  pour  les 
denrées  de  large  consommation,  tandis  que  son  marché 
était  vite  saturé  des  produits  rares  et  coûteux  qui  ve- 
naient de  loin.  Par  conséquent  Rome  n'avait  aucune  in- 
fluence sur  la  production  agricole  de  la  péninsule  et  no- 
tamment de  la  haute  Italie.  Quand  sa  population  aug- 
menta et  aussi  les  difficultés  d'approvisionnement,  Rome 
devint  un  marché  maritime    détaché  du   continent,  un 

(1)  Home  tirait  beaucoup  de  la  Sabine,  moritueuse  mais  fertile 
en  troupeaux  (Strabon,  v^,  228),  en  oliviers  et  en  vignes  (Golum., 
V,  8,  —  Plin.,  llist.  nat.,  xv,  3). 

(2)  La  limite  comme  disent  les  lois.  Cfr.  1.  1,  Cad.  Just.,  xi,  60, 
où  il  est  dit  que  les  marchés  manquaient  de  blé,  que  cependant 
il  y  avait  la  possibilité  de  les  approvisionner  :  Tlbcrianus  statuii 
ccrtas  po^scssioiics  quae  ad  iiinitem  frumenta  convehcrcnt. 


CH.    VI.    LA   PRODUCTION   AGRICOLE  179 

immense  ventre  urbain  qui  était  plus  éloigné  de  TEtrurie 
et  de  la  vallée  du  Pô  que  de  TEgypte,  parce  qu'il  était 
relié  à  celle-ci  par  les  voies  de  mer,  et  séparé  de  celle-là 
par  des  routes  escarpées  à  travers  les  Apennins,  sur  les- 
quelles circulaient  mal  le  froment  et  le  vin  portés  sur  le 
dos  des  ânes  et  des  mulets  dans  de  fragiles  vases  de  terre. 

Rome  était  séparée  du  reste  de  l'Italie,  tout  comme 
par  le  luxe  de  ses  millionnaires  et  les  goûts  de  ses 
raffinés  elle  était  devenue  une  ville  d'Orient.  De  même 
que  pour  ceux-ci  elle  lirait  des  parfums  de  TArabie,  des 
perles  de  l'Inde,  des  soies  de  la  Babylonie,  de  même  son 
domaine  agricole  ce  n'était  pas  l'Italie,  mais,  comme  le 
disait  le  rhéteur  Aristide  dans  l'éloge  prononcé  l'an  145 
après  J.-C,  la  Sicile,  l'Egypte,  les  terres  cultivées  d'A- 
frique (1).  Les  vins,  les  huiles,  les  olives,  le  miel,  les  con- 
serves de  poisson,  les  viandes  salées  arrivaient  par  voie 
de  mer,  de  toutes  les  régions,  comme  des  routes  de  terre, 
des  campagnes  environnantes,  et  précisément  parce 
qu'elles  affluaient  de  tant  de  lieux  divers^  le  marché  en 
était  suffisamment  pourvu,  et  on  n'y  constatait  pas  ces 
demandes  qui  influent  sur  les  formes  de  la  production. 

On  peut  affirmer  que  l'économie  de  Rome  et  celle  de 
l'Italie  se  développèrent  séparément.  Les  campagnes 
éloignées  du  grand  centre  (2)  ne  ressentaient  pas  les  effets 
de  l'agglomération  de  Vurbs.  Ils  se  faisaient  sentir  aux 
portes  de  Rome  (3),  ou  dans  les  campagnes  situées  le 
long  des  fleuves  et  qui  envoyaient  leurs  produits  in  ur- 
bem  (4).  Le  reste  de  l'Italie  était  économiquement  étran- 

(1)  Ed.  Jebb,  i,  200. 

(2)  Cf.  la  lex  Julia  miinicipaUs,  20  (C.  I.  L.,  I,  206).  Juvénal 
(m,  223)  nous  apprend  que  les  terres  avaient  baissé  de  valeur  à 
Sora,  Fabrateria  età  Fresinone. 

(3)  GiCER.,  Ad  Attic,  XIII,  33;  Horat.,  Carm.j  n,  3,  18. 

(4)  Plin.,  Epist.,  V,  6,  12  ;  Golum.,  i,  2. 


180  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

ger  à  Rome,  qui,  comme  le  dit  Symmaque  (x,  ep.  34) 
c(  pesait  sur  le  corps  de  tout  l'Empire  ».  En  385  on  avait 
eu  une  année  d'abondance  dans  toute  l'Italie  (1)  et  Rome 
seule  était  en  proie  à  la  disette  et  chassait  les  étrangers 
et  les  pauvres  (2).  Le  blé  d'Afrique  lui  avait  manqué.  Si- 
doine Apollinaire  ne  compta  jamais  sur  le  blé  italien, 
bien  que  dans  ses  préfectures  à  Rome  il  ait  eu  souvent 
à  lutter  contre  la  disette  qui  menaçait  la  ville  (3),  et  ja- 
mais il  ne  lit  des  achats  de  blé  en  Ligurie  et  en  Gaule, 
même  quand  les  soulèvements  populaires  mettaient  sa 
vie  en  péril  ;  mais  il  se  mettait  en  vedette  sur  le  haut  des 
collines  du  Tibre  pour  épier  les  navires  qui  devaient 
rassasier  ses  administrés  et  le  délivrer,  lui,  de  mortelles 
inquiétudes  (4).  Auguste  lui  aussi  faillit  se  suicider  parce 
que  le  peuple  romain  manquait  de  blé  (o),  et  cependant 
l'Italie,  malgré  la  décroissance  naturelle  inévitable  de  la 
production  agraire,  avait  du  blé  pour  sa  consommation, 
pour  celle  de  ses  villes  et  même  pour  Rome,  à  l'occasion 
elle  aurait  pu  venir  au  secours  des  provinces  ravagées  par 
la  famine  (6). 

L'Italie  ne  jouait  pas  non  plus  le  rôle  de  la  ville  de 
Thùnen  sur  le  reste  des  pays  méditerranéens.  L'Italie 
agricole  se  suffisait,  il  n'arrivait  rien  dans  ses  provinces 

(1)  Ambrosii,  Epist.,  I,  18  (édit.  Migne,  XVI,  970). 

(2)  id.,  De  officiis  ministr.,  m,  8  (id.,  XVI,  159)  ;  Symmaghi,  Epist. , 
11,  8  ;  Lybanius,  in  Antiochico  (édit.  Riese,  I,  239). 

(3)  SiDON.  Apollin.,  Epist.,  I,  16. 

(4)  Symmaghi,  Epist.,  m,  55  (édit.  Seek,  Mon.  Gcrm.  Script, 
ant.,  VI). 

(5)  A.  VicTORis,  Aug.,  i. 

(6)  Quand  sous  Trajau,  l'Egypte,  la  clef  de  l'annone,  comme 
rappelle  TsicAie  {Hist.,  m,  8)  fut  frappée  d'une  disette  extraordi- 
naire par  suite  de  la  non-inondation  du  Nil,  l'Italie  put  lui  ex- 
pédier des  navires  chargés  de  blé-  Pline  (Paneg.,  30)  célèbre  ce 
pacifique    tiiomphe    comme    une  des   plus    grandes  gloires    de 

Vrajan. 


CH.     VI.     —    LA    PRODUCTION    AGRICOLE  181 

des  importations  africaines  (1),  parce  que  la  production 
courante  suffisait  à  satisfaire  aux  besoins  locaux.  Si  ses 
villes,  à  Texemple  de  Rome^  consommaient  des  produits 
exotiques,  c'était  pour  le  luxe  de  ses  riches.  Tl  nous  faut 
ici  examiner  l'état  de  l'agriculture  italienne  à  l'époque 
romaine. 

Une  description  de  l'Italie,  faite  en  345  après  J.-C,  cer- 
tainement d'après  des  renseignements  plus  anciens  mais 
postérieurs  à  Strabon,  présente  ainsi  les  différentes  ré- 
gions de  l'Italie  :  «  La  Calabre  produit  du  froment  et  elle 
est  riche  de  tout  ;  dans  le  Brulium  il  y  a  de  l'excellent  vin 
et  beaucoup.  La  Lucanie  est  une  région  féconde,  riche 
de  tout  et  qui  exporte  beaucoup  de  lard,  ses  montagnes 
sont  couvertes  de  riches  pâturages.  Puis  vient  la  Campa- 
nie qui  n'est  pas  très  grande,  mais  où  il  y  a  beaucoup  de 
propriétaires  de  latifundia  (2)  ;  elle  se  suffit  à  elle-même 
et  elle  est  le  grenier  de  Rome  (3).  »  L'auteur  anonyme  de 
cette  courte  description  n'insiste  pas  sur  les  autres  ré- 
gions :  il  cite  la  Toscane,  cette  belle  province  riche  de  tout, 
il  parle  du  vin  de  Toscane,  du  Pixenum,  de  la  Sabine, 
de  Tivoli,  et  il  conclut  que  l'Italie  est  piena  omnibus  bonis. 

Ce  tableau  concorde  avec  les  données  qui  nous  sont 
fournies  par  ailleurs.  Les  terres  italiques  continuèrent  à 

({)  Mommsen  (Rocm,  Gesch.,  I,  S^édit.,  840)  dit  au  contraire  que 
le  blé  d'outre-mer  inondait  le  péninsule.  Et  Pôhlmann  (Die  Ueber- 
vôlkerung  d.  antiken  Grosstàdte,  p.  69)  dit  que  Rome  avait  accru 
sa  population  d'une  façon  disproportionnée  au  développement 
de  l'agriculture  italienne  !  Les  terres  italiques  consistaient  en 
jardins,  en  parcs,  en  pâturages  pour  la  production  de  la  viande. 
La  production  du  blé  avait  par  conséquent  diminué  ! 

(2)  L'écrivain  dit  :  divites  aiitem  viros  pos>iidens.  L'auteur  men- 
tionne l'existence  de  latifundia  dans  la  Campanie,  dans  le  Sud,  et, 
cela  confirme  ce  que  nous  avons  dit  précédemment.  V.  notre 
étude  :  La  distribuzione  della  proprietà  fondiaria  in  Italia  al  tempo 
dell'Impero  romano  {Archivio  giuridico ^  LXII,  1899). 

(3)  Geographi  latini  miììores^ed.  Riese,  1878,  p.  119. 


182  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

être  cultivées  en  blé  pour  ses  consommations  locales, 
comme,  d'autre  part,  elles   furent  laissées   incultes   ou 
transfoimées  en  pâturages,  là  oi^i,  comme  dans  le  Sud,  la 
population  avait  beaucoup  diminué.  Mais  précisément 
parce  que  partout  la  population  était  peu  nombreuse,  et 
que  les  434  centres  urbains,  qui  faisaient  que  les  histo- 
riens voyaient  dans  l'Italie  un  Etat  couvert  de  villes  (1), 
n'étaient  que  de  petites  bourgades,  et  non  des  centres  de 
grande  consommation,  les   agriculteurs  se  contentaient 
de  ce  que  la  terre  leur  donnait  spontanément.^  C'est  une 
légende  sans   réalité   qui  fait   de   l'Italie  un  pays  d'une 
grande  fertilité  (2)  :  si  Ton  fait  une  exception  pour  la  vallée 
du  Pô,  alors  couverte   encore  de  marais  en  grande  par- 
tie,  elle   est  dans    de   fort  mauvaises   conditions.   Elle 
est  presque  tout  entière  couverte  de  montagnes,  pauvre 
en  humus  ;  le   Sud   souffre  de   la   sécheresse.  Nous  ne 
devons  pas  être  étonnés  de  ce  que  nous  rapportent  Var- 
ron  et  Columeile  de  la  production  des  céréales,  c'est-à- 
dire  que  la  moyenne  était  du  quadruple  de  la  semence, 
et  que  seules  quelques  plaines  de  la   Toscane  donnaient 
de  dix  à  quatorze  fois  la  semence  et  la  Sicile  huit  fois  en- 
viron (3).  En  réalité,  le  manque  d'engrais,  par  suite  du 
petit  nombre  d'animaux  conservés  dans  les  étables  (4), 
les  assolements  mal  compris,  la  culture  du  blé  trop  fré- 
quente sur  les  mêmes  terres,  les  rotations  biennales  (5), 

(1)  Aelian.,  Variac  Hist.,  ix,  16. 

(2)  Tagit.,  Ann.,  xii,  43. 

(3)  GoLUM.,  III,  3.  Sur  la  Toscane,  Varron,  de  r.  r.,  i,  44.  Sur  la 
Sicile,  CiCER.,  In  Vcrrem,  m,  47. 

(4)  Cat,,  der.r.,  iO,  11,  Cf.  De  la  Malle,  Econ.  romaine,  II,  o7. 

(5)  Varron.,  de  r.  r.,  i,  44.—  Rodbertus  (Jahrbûcher,  II,  213-219) 
soutient  que  les  Romains  connaissaient  les  bons  assolements,  etc. 
11  n'est  pas  douteux  que  Varron  et  Columeile  les  connais- 
saient, mais  les  agriculteurs  mettaient-ils  en  pratique  les  pré- 
r.entp.e  «le  ces  écrivains? 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION  AGRICOLE  183 

la  profonde  ignorance,  Fimperfection  des  instruments 
agricoles  (1),  Finsuffisance  des  prairies  artificielles,  les 
vols  de  semences  par  les  esclaves  (2),  la  mauvaise  situa- 
tion faite  aux  colons  (3),  tout  cela  ruinait  la  culture. 

Mais  ce  qui  empêchait  Tamélioration  des  méthodes  de 
production,  l'application  des  enseignements  des  agro- 
nomes et  l'emploi  de  capitaux  à  la  culture  des  champs, 
c'était  l'impossibilité  de  trouver  des  débouchés.  Pour- 
quoi augmenter  la  production  quand  déjà  on  ne  trouvait 
pas  assez  d'acheteurs,  qu'on  devait  vendre  aux  en- 
chères (4),  et  quand  on  devait  consommer  sur  place  parce 
que  la  demande  était  insuffisante,  et  que  les  frais  de 
transport  dépassaient  le  coût  de  la  marchandise  ? 

Aussi  l'agriculture  restait-elle  stationnaire,  et  rester 
stationnaire  c'est  la  décadence.  La  terre  exploitée 
s'épuise  (3),  et  c'est  ce  que  constataient  les  contempo- 
rains (fi).  Lucrèce  (vi,  1168)  affirmait  que  l'agricul- 
teur ne  retirait  pas  de  quoi  vivre  misérablement,  après 
beaucoup  de  travail.  Avec  un  si  faible  revenu,  la  situa- 
tion des  colons  était  très  mauvaise,  le  propriétaire  ne 
pouvait  épargner  et  il  n'était  pas  encouragé  à  dépenser 
ses  capitaux  en  améliorations^  il  préférait  prêter  à  inté- 

(1)  Varron,  I,  44  ;  Virgil..  Georg.,  i,  71  ;  Colum.,  ii,  9,  4. 

(2)  GoLUM.,  I,  77. 

(3)  Au  colon  partiaire  on  donnait  sur  les  bonnes  terres  i/8  ou 
1/7,  sur  les  terres  inférieures  i/6  et  1/5.  Il  faut  au  contraire  au 
minimum  3/9  du  produit  brut  pour  le  loyer,  4  9  pour  les  dé- 
penses de  culture,  nourriture  des  hommes  et  des  animaux,  2/9 
pour  son  travail,  l'intérêt  des  capitaux  engagés,  le  profit  légitime 
dû  à  ses  soins  et  à  son  intelligence.  Le  colon  de  Gatonne  pouvait 
cultiver  avec  zèle.  Il  était  dans  une  situation  inférieure  à  celle 
de  l'esclave. 

(4)  Cato,  r.  r.,  2. 

(5)  LiEBiG,  Dî'e  Chimie  in  ihre  Anwcndung  aiif  AgricuUur,  7^  édit. 
p.  123. 

(6j  GoLUM.,praef.,l,  2. 


184  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

rèt  :  il  était  ruiné  s'il  devait  d'ailleurs  coniler  la  cul- 
ture de  ses  terres  à  des  esclaves,  qu'il  devait  nourrir,  lo- 
ger et  surveiller.  La  terre  lui  rapportait  moins  que  ce 
qu'il  donnait  de  pain  à  ses  salariés. 

Même  au  commencement  du  xlx"  siècle,  le  tableau  de 
Tagriculture  italienne  ne  peut  pas  être  plus  désolant.  La 
terre  dans  le  duché  de  Modène  rendait  trois  fois,  au 
maximum  quatre  fois  la  semence,  dans  les  montagnes 
deux  fois.  Les  paysans  mangeaient  du  pain  de  froment  à 
Noël  et  à  Pâques  :  leur  nourriture  quotidienne  consistait 
en  galettes  de  blés  inférieurs  et  en  farine  de  maïs.  Ils  ne 
conservaient  de  blé  que  ce  qu'il  en  fallait  pour  la  se- 
mence,leresteétait  vendu  pour  acheter  des  blés  inférieurs, 
payer  les  impôts,  acheter  aux  foires  ce  que  leur  industrie 
domestique  ne  fournissait  pas.  La  terre  ensemencée  se 
reposait  Fannée  suivante.  On  trouvait  partout  de  grands 
chênes  à  glands  pour  nourrir  les  cochons,  mais  c'était  là 
une  cause  de  diminution  des  produits. Très  peu  de  vignes, 
sauf  celles  qui  poussaient  spontanément  et  qui  montaient 
le  long  des  ormes.  Le  gros  bétail  était  en  petit  nombre, 
l'engrais  faisait  donc  défaut  et  de  larges  et  profonds  la- 
bours étaient  impossibles,  avec  des  instruments  primitifs 
d'ailleurs.  Le  paysan  dépensait  une  très  grande  quantité 
de  temps  à  ses  fêtes  religieuses,  pour  se  rendre  aux  mar- 
chés,afin  d'avoir  un  peu  de  monnaie  parla  vente  des  pro- 
duits de  ses  industiies  auxiliaires.  Il  travaillait  peu,  il  ne 
cultivait  que  les  terres  situées  autour  de  son  habitation, 
les  autres  restaient  incultes.  Sa  misère  était  extrême. 

Ni  Tantiquité,  ni  les  époques  plus  rapprochées  de  nous 
n'ont  connu  Tagriculture  intensive,  rationnelle,  exposée 
dans  les  livres  d'agriculture.  11  n'y  avait  rien  de  commun 
entre  les  enseignements  des  agronomes,  les  expériences 
faites  sur  une  petite  échelle,  et  la  réalité.  Celle-ci  nous 
montre  un  paysan  qui  demande  à  la  terre  ce  qui  lui  est 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE  185 

nécessaire  pour  ne  pas  mourir  de  faim,  un  propriétaire 
qui  se  contenîe  de  cultures  épuisantes,  et  qui  se  refuse  à 
faire  des  avances,  d'autant  plus  que  les  revenus  des  capi- 
taux ainsi   employés  ne  viennent  qu'à  longue  échéance. 
Columeile  déclarait  que  partout  on  trouvait  des  écoles 
de  rhéteurs  et  de   saltimbanques,  mais   que    partout   on 
abandonnait  Fart  qui  fertilise  les  champs.  Etant  donné 
le  taux  élevé  de  Targent,  il  n'était  pas  sage  d'employer 
des  capitaux  pour  améliorer  les  cultures,  dont  les  pro- 
duits n'avaient  pas  de  débouché.    En  Ihéorie,  Caton  et 
Columeile  pouvaient  démontrer  que  la  vigne  et  l'olivier 
étaient  rémunérateurs,  mais  ils  n'avaient  jamais  réussi  à 
prouver  que  toujours  les  producteurs  auraient  obtenu  les 
prix  promis.  L'agriculture  consistait  à  exploiter  la  fer- 
tilité naturelle  du  sol  :  les  produits  servaient  aux  besoins 
locaux,  et  la  classe  des  propriétaires,  qui  ne  prêtait  au- 
cune coopération  active  àia  production,  se  bornait  à  re- 
cevoir l'argent  que  lui  donnaient  ses  fermiers  ou  ses  co- 
lons, de  consommer,  impuissante  qu'elle  était  de  mettre 
en  œuvre  les   systèmes  propres  à  l'économie  capitaliste. 
Si  l'Italie   antique,  dans  la  plus  grande  partie  de  ses 
terres,  ne  donnait  que  quatre  fois  la  semence,  cela  ne  si- 
gnifie pas  que  cette  agriculture  ne  se   suffisait  pas  à  elle- 
même,  à  la  consommation  de  ses  villes,  de  même  que 
cela  ne  veut  pas  dire  que  la  culture  du  blé  était  reléguée 
sur  les  terres  les  moins  bonnes,  les  terres  lesmeilleures 
étant  réservées  aux  cultures  de  choix.  C'est  là  la  base  d<3 
l'opinion  de  Rodbertus,  de  Pôhlmann  (1),  etc.,  mais  elle 
est  inexacte.  Si  le  prix  du  vin, de  l'huile,  de  la  viande,  du 
lait,  des  légumes  était   élevé,  c'était  là  une   raison  pour 


(1)  Rodbertus,  Jahrbiicher,  If,  220  et  Ziir  Gesch.  cl.  roem.  Tribui- 
steuer,  dans  les  Jahrbiicher,  Vili,  1867, p.  418,  n.  68.  —  Pohlman.x, 
Uebervôlk.j  45. 


186  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

cultiver  ces  denrées  dans  les  environs  de  Rome,  mais  non 
pas  plus  loin,  et  c'est  certainement  à  ces  environs  de 
Rome  que  Pline  fait  allusion  quand  il  parle  du  revenu  de 
certains  arbres  aussi  élevé  que  celui  d'un  fonds  de  terre. 
Là  seulement  et  dans  la  zone  environnante  se  faisait 
sentir  le  grand  accroissement  de  la  population  et  l'im- 
migration à  Rome  des  riches  de  la  Méditerranée,  qui 
provoquaient  des  augmentations  de  la  demande. 

Toutes  les  causes  que  nous  avons  énoncées  expliquent 
les  crises  chroniques  dont  souffrit  l'agriculture  italienne 
—  malgré  les  éloges  que  Tacite  (Ann.,  xii,  43)  et  d'autres 
faisaient  de  la  fertilité  du  sol  (1),  —  bien  mieux  que  les 
importations  de  blé  d'Afrique  ou  l'introduction  de  cultures 
de  luxe  pour  les  millionnaires.  Je  n'insisterai  pas  davan- 
tage sur  ce  que  j'ai  déjà  dit  sur  les  importations  et  les 
distributions  gratuites  de  blé,  dont  jouissait  un  peu  plus 
du  i/o  delà  population  de  Rome,  mais  j'ajouterai  qu'elles 
n'empêchèrent  pas  la  Campanie  d'envoyer  à  Rome,  no- 
tamment par  ses  ports,  certaines  farines  spéciales  et 
même  de  la  farine  pour  le  pain  (2);  l'Espagne  (3),  la 
Chersonèse  Tauriqae,  Chypre,  la  Béotie,  etc.  (4),  en  fai- 
saient tout  autant,  et  le  commerce  privé  pouvait  encore 
spéculer  sur  les  blés,  non  seulement  à  l'occasion  des  re- 
tards et  des  Interruptions  dans  l'importation  faite  par 
l'Etat  (5),  mais  d'une   façon  normale   sur  les  blés  qui 

(i)Les  opinions  des  poètes  sur  l'agriculture  sont  toujours  opti- 
mistes parce  qu'ils  ne  voient  que  les  beaux  paysages  qu'offrent 
les  campagnes  cultivées.  Cf.  Lugret.,  v,  1366  ;  Claudian.,  de  hello 
gildon.,  n.  103. 

(2)Gic.,  Vro  l.  agr.,  i,  7  ;  II,  29.  Il  l'appelle  mbsidium  annonae. 

(3)  Straron.,  ni,  p.  144;  Cic,  Pro  lege  Man.,  il,  40. 

(4)  WlSKEMANX,    57. 

(5)  Peti^on.,  Satyr.,  38,  7.  —  Le  système  des  impôts  en  nature, 
qui  réclamait  du  blé  de  préférence,  ne  permit  pas  le  développe- 
ment d'un  grand  commerce  des  blés  :  d'ailleurs  tout  ce  qui  con- 
cernait le  blé,  son  transport,  etc.  était  service  d'État. 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE  187 

devaient  être  vendus  aux  riches  et  sur  certaines  quali- 
tés supérieures.  On  peut  en  dire  autant  de  la  prétendue 
action  du  «  libérisme  commercial  avide  de  ^ains,  qui, 
sans  égard  pour  le  bien  commun  »  (1),  se  serait  emparé 
des  meilleures  terres  pour  d'autres  cultures,  supprimant 
les  terres  à  blé  et  imposant  l'importation.  Nous  répétons 
que  les  marchés  nécessaires  faisaient  défaut  pour  des 
efTets  si  considérables  et  que  notamment  dans  l'antiquité, 
par  suite  de  la  mauvaise  distribution  de  la  richesse,  les 
demandes  véritables  ne  pouvaient  pas  amener  le  libé- 
risme commercial  à  se  détourner  des  terrés  fertiles  aux- 
quelles il  s'adressait  d'ordinaire. 

En  réalité,  dans  l'intérieur  de  la  péninsule,  on  conti- 
nua à  produire,  selon  les  systèmes  traditionnels  et  des 
méthodes  épuisantes^  le  blé  nécessaire  à  la  consomma- 
tion (2),  sans  se  préoccuper  du  blé  d'Afrique  et  c'est  par 
l'efîet  de  ces  méthodes  que  la  propriété  agricole  tomba  en 
décadence  (3).  L'étude  sans  parti  pris  de  l'ancienne  éco- 
nomie agraire  nous  montre  que  les  systèmes  de  produc- 
tion se  développent  indépendamment  du  marché  de 
Rome,  qu'il  y  a  entre  celui-ci  et  les  petits  marchés  lo- 
caux ces  sauts  de  prix  qui  résultent  de  l'abondance  ou  de 
la  disette  des  produits  (4). 

(1)  RODBERTUS,   op.   Cit.,  Wll,  418. 

(2)  Strabon,  V,  p.  128,  dit  que  dans  la  vallée  du  Pô  il  y  avait 
beaucoup  de  blé. 

(3)  Tacite  (Ann.,  xii,  42)  dit  qu'il  vaut  mieux  pour  les  Romains 
cultiver  l'Afrique  et  l'Egypte  ;  et  i!  avait  raison,  parce  que  ces 
provinces  fournissaient  le  blé  gratuitement,  comme  impôt,  tandis 
qu'il  aurait  fallu  le  payer  aux  Italiens,  ou  l'exiger  comme  im- 
pôt, et  l'Italie  ne  payait  pas  d'impôt.  C'est  pour  cela  que  Rome  se 
tourna  vers  l'Afrique,  pour  utiliser  le  blé  que  celle-ci  payait 
€t  non  parce  que  l'Italie  n'était  plus  en  état  d'alimenter  Rome, 
comme  le  croient  de  grands  savants  comme  Beloch  (Die  Bevôl- 
ker.  d.  griech.-roem.  Welt,  1886,  p.  416,  417),  Liebemann  (Fer- 
ivalt.,  516)  et  Pernice  (Zeitschr.  d.  Savigny-Stiftung,  XIX,  100). 

(4)  Dans  les  environs  de  Rome,  le  blé  coûtait  plus  que  dans  les 


188  GH.     VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

Les  historiens  anciens,  qui  ont  concentré  dans  Rome 
l'histoire  politique  du  monde  entier,  n'ont  pas  tenu 
compte  de  la  situation  réelle  des  provinces  au  point  de 
vue  économique,  et  par  conséquent  ils  n'ont  pas  apprécié 
avec  justesse  les  phénomènes  économiques  de  leur 
époque.  Ils  se  plaçaient  à  un  point  de  vue  inexact  et 
confondaient  Rome  et  les  autres  parties  du  monde.  Au 
contraire,  Rome  n'était  pas  toute  l'Italie,  et  les  Gaules, 
comme  l'Italie,  ne  constituaient  pas  les  faubourgs  de 
Rome  (1).  Comme  on  ne  pouvait  envoyer  à  Rome  de 
grandes  quantités  de  denrées  alimentaires,  il  n'était  pas 
possible  économiquement  de  passer  de  la  culture  exten- 
sive  à  la  culture  intensive,  d'appliquer  à  la  terre  le  sys- 
tème de  la  grande  production  avec  la  division  technique 
du  travail  que  celle-ci  demande,  si  ce  n'est  dans  les  zones 
les  plus  proches.  Les  plus  éloignées  restaient  ensemen- 
cées en  céréales,  et  les  moins  peuplées,  consacrées  aux 
pâturages  (2).  Imaginer  une  Italie  couverte  de  villas  et  de 
parcs,  de  latifundia  transformés  en  jardins  potagers,  ou 
destinés  àia  culture  des  roses,  à  l'élevage  des  paons,  des 
cerfs,  etc.,  des  emplois  considérables  de  capitaux,  des 
spéculations  en  grand,  une  industrie  agricole  qui  au- 
rait trouvé  son  aliment  et  un  encouragement  dans  l'in- 
dustrie commerciale,  qui  aurait  à  son  tour  provoqué  le 
développement  de  celle-ci  et  aussi  de  l'industrie  manu- 
facturière, c'est  composer  un  tableau  de  genre,  un  scé- 


Gaules.  Comparer  l'inscription  alimentaire  de  Terracine  (C.  /.  L., 
X,  6328  ;  Borghesi,  OEiwres  épigr.,  II,  272)  avec  la  Table  de  Veleia 
de  l'année  102-113  ap.  J.-G.  (C.  J.  L.,XI,  1147). 

(1)  C'est  l'expression  dont  se  sert  Mommsen,  Roem.  Gesc/t.,  I, 
8«  édit.,p.  854. 

(2)  Pline  lui-même  (xviii,  5)  notait  que  le  revenu  d'une  villa 
dépendait  de  son  plus  ou  moins  grand  éloignenient  d'une  grande 
ville. 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE  189 

nario  purement  artificiel,  qui  ne  résiste  pas  à  un  examen 
attentif  et  objectif  des  faits. 

Voyons  un  peu  ce  qui  se  passait  dans  le  latifundium. 

Un  des  interprètes  les  plus  autorisés  du  monde  ro- 
main, un  de  ceux  qui  ont  ouvert  la  voie  à  l'explication 
capitaliste  de  son  économie,  Marquardt,  écrit  :  «  L'agri- 
culture à  son  tour  tombe  en  proie  à  cette  spéculation 
effrénée.  La  petite  culture  ne  donnant  plus  de  revenu, 
on  essaya  de  la  grande  exploitation  avec  fonds  de  roule- 
ment et  méthodes  nouvelles.  On  commença  par  réduire 
au  strict  mininum  la  production  des  céréales  et  l'on  dé- 
veloppa au  contraire  celle  de  Tolivier,  de  la  vigne,  ainsi 
que  l'élève  des  bestiaux,  on  écartait  ainsi  le  risque  d'une 
concurrence  étrangère  »  (1).  Comme  il  était  défendu  aux 
sénateurs  de  faire  des  spéculations  financières,  commer- 
ciales et  maritimes,  ils  se  consacrèrent  plus  spécialement, 
aux  spéculations  agraires,  et  alors  on  vit  sur  le  latifun- 
dium se  développer  les  productions  en  grand  de  la  pêche, 
de  la  chasse,  des  fruits,  des  légumes  ;  on  fabriquait  des 
chariots,  des  poteries,  on  construisait  des  fours  à  brique, 
on  creusait  des  mines  et  des  puits  de  sable,  on  fabriquait 
du  charbon  et  de  la  chaux. 

Passons  sur  la  production  en  grand  des  fruits,  du  pois- 
son, des  animaux  de  chasse.  L'exagération  est  par  trop 
manifeste.  C'est  à  peine  si  on  peut  aujourd'hui,  avec  les 
wagons  frigorifiques  et  de  certaines  régions  seulement,  ex- 
porter des  fruits  et  du  poisson,  mais  la  production  indus- 
trielle de  ces  aliments  n'est  la  caractéristique  d'aucune 
région  en  particulier.  C'est  aujourd'hui  seulement  que 
l'élevage  des  animaux  est  devenu  une  grande  industrie 
et  qu'on  est  arrivé  à  la  production  en  grand  du  beurre  (2)_, 

(1)  Vie  privée,  II,  16. 

(2)  Les  Romains  ne  consommaient  pas  de  beurre,  qu'ils  quali- 
fiaient de  nourriture  de  Barbares  :  Plin.,  Hist.  nat.^  xxvni,  123. 


190  CH.    VI. LA    PRODXJCTION    AGRICOLE 

des  fromages,  etc.  ;  et  cela  seulement  parce  qu'on  dis- 
pose de  très  rapides  moyens  de  transport,  qu'il  existe  de 
très  grandes  villes  oii  l'on  mange  beaucoup  de  viande, 
àia  différence  de  Tantiquité,  et  enfin  qu'il  existe  des  trai- 
tés de  commerce.  On  peut  en  dire  autant  de  la  produc- 
tion du  vin,  dont  le  sort  est  lié  aux  consommations  ur- 
baines, aux  transports  faciles,  aux  accords  commerciaux 
avec  les  Etats  qui  n'en  produisent  pas. 

Le  point  de  départ  de  Marquardt  est  que  la  petite 
culture  n'était  plus  rémunératrice.  S'il  entend  par  pe- 
tite culture  celle  du  blé  qui  ne  pouvait  dépasser  la  con- 
sommation locale,  il  a  parfaitement  raison,  notamment 
pour  les  grands  propriétaires  qui  avaient  sur  leurs  fonds 
une  économie  à  esclaves  et  qui  consommaient  toute 
la  production  du  blé,  celle-ci,  qui  ne  faisait  aucun  pro- 
grès, n'assurait  aucun  profit,  le  blé  n'étant  un  article  de 
commerce  que  dans  certaiues  conditions  spéciales  (l). 
Nous  pouvons  en  croire  Caton  (r.  r.,  1),  qui  déclare 
que  le  blé  ne  laissant  aucun  profit,  les  propriétaires 
n'étaient  pas  disposés  à  consacrer  des  capitaux  à  l'amé- 
lioration de  leurs  terres  à  blé.  La  culture  au  moyen  des 
esclaves  les  mettait  en  perte„  Quand  ils  remplacèrent  le 
travail  libre  par  le  travail  servile^  ils  firent  immédiate- 
ment cette  dure  expérience,  à  savoir  que  celui-ci  ab- 
sorbait une  quantité  excessive  du  produit  brut  (2)  ;  il  ne 
dépendait  pas  d'eux  de  revenir  au  travail  libre,  mais 
c'est  à  cela  que  tendirent  leurs  efforts,  et  de  là  la  nais- 
sance du  colonat.  Pour  se  soustraire  à  cette  perte,  ils 

(1)  C'est  aussi  l'opinion  de  Weber,  lloem.  Agrargesch.,  221, 
225. 

(2)  Columelle  (i,  7)  fait  cette  constatation  qu'un  homme  peut 
travailler  G  à  7  jugera,  qui  donnent  environ  8  hect.  (=  100  modii)  : 
si  Ton  d(''duit  la  semence,  il  reste  6  hect.,  c'est-à-dire  ce  que 
consomme  un  esclave. 


cu,    VI.    —    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  191 

louèrent  leurs  terres  et  fixèrent  les  loyers  en  argent. 
L'esprit  économique  leur  suggéra  tous  les  expédients 
possibles  pour  ne  pas  être  en  perte  :  les  spéculations 
recommandées  par  les  théoriciens,  les  vignes  qui  de- 
mandent beaucoup  de  bras,  les  pâturages  qui  n'en  de- 
mandent que  très  peu.  Ceux  dont  les  terres  étaient  aux 
environs  de  Rome  ou  d'autres  centres  urbains,  ou  voi- 
sines de  la  mer  ou  des  fleuves,  profitaient  de  cette  cir- 
constance, non  seulement  pour  y  cultiver  les  plantes  les 
plus  recherchées,  mais,  quand  ils  le  pouvaient,  pour 
fabriquer  des  briques,  de  la  chaux,  etc.  Mais  ce  ne 
sont  pas  des  exceptions  qui  peuvent  caractériser  une 
économie  agraire. 

Au  contraire,  ce  qui  caractérise  le  latifundium  c'est  la 
culture  extensive,  c'est-à-dire  produire  ce  qui  était  utile 
à  la  villa,  et  non  pas  en  vue  de  transporter  les  produits, 
à  moins  que  ce  ne  fut  par  eau{l),  rechercher  les  marchés 
locaux  des  environs,  l'économie  urbaine  restant  la  base 
et  le  soutien  de  la  production  agricole.  La  richesse  des 
grands  propriétaires  fonciers  ne  leur  venait  pas  de  leurs 
terres,  mais  des  opérations  usuraires,  de  la  spoliation 
des  provinces,  et  les  achats  de  propriétés  foncières 
étaient  moins  des  moyens  de  spéculation  capitaliste  qu'un 
moyen  sage  de  mettre  la  fortune  acquise  à  l'abri  des 
pertes  et  des  dissipations.  Ils  accumulèrent  la  terre  qui 
créa  la  seigneurie  du  moyen-âge  ;  au  fond  il  y  avait 
aussi  de  la  vanité,  pulchritiido  iimgendi,  comme  dit 
Pline  (2),  dans  cette  manie,  qu'entretenait  d'ailleurs  la 
considération  politique  et  sociale  qui  était  surtout  atta- 
chée à  la  grande  propriété  foncière.  La  terre  assurait  à 


(1)  Caton.,  1  ;  Varron.,  m,  2. 

(2)  Plin.,  Epist.,  III,  19  ;  Horat.,  Satyr.,  u,  6  ;  Plin.,  Hist.  nat.y 
xviii,  3o  ;  CoLUM.,  I,  3  ;  Senec,  Epist.,  87,  7,  89,  20. 


i92  CH.    VI.    LA   PRODUCTION    AGRICOLE 

peine  un  très  modeste  intérêt  au  capital  employé,  et  l'ab- 
sence des  marchés  empêchait  le  développement  de  la 
production.  D'ailleurs,  sur  le  latifundium,  tout  coûtait 
fort  cher  :  l'économie  servile  laissait  une  très  faible 
marge  de  profit  (1)  ;  grandes  étaient  les  pertes  de  temps, 
faible  la  division  du  travail,  on  ne  pouvait  pas  inten- 
sifier les  forces  et  les  ni03^ens  de  travail.  On  ne  doit  pas 
ouhlier  que  la  population  de  l'Italie  était  alors  de 
6  millions  d'habitants,  et  que  par  suite  la  production  de 
l'économie  privée  ne  pouvait  pas  être  avec  profit  trans- 
formée en  industrie.  Plus  l'esclavage  se  répandait,  plus 
la  valeur  de  la  terre  baissait  (2),  et  comme  l'expérience 
de  l'économie  servile  fut  désastreuse,  les  plus  avisés 
eurent  recours  à  l'économie  parcellaire,  au  louage  aux 
esclaves  (3),  et  enfin  au  colonat,  qui  se  généralisa. 

Les  grands  propriétaires  furent  amenés  par  la  force 
des  choses  à  se  contenter  de  ce  que  la  terre  donnait 
d'elle-même.  Ils  avaient  lu  sans  doute  les  beaux  pré- 
ceptes de  Caton  et  de  Columelle,  mais  en  même  temps 
ils  avaient  dû  constater,  comme  le  faisait  Palladius,  tout 

(1)  Bureau  de  la  Malle,  Weber,  Magerstedt,  Dickson,  Ros- 
cher,  etc.,  tous  ceux  qui  se  sont  occupés  de  l'agriculture  antique 
affirment  qu'il  faut  aujourd'hui  beaucoup  moins  de  bras  à  sur- 
face égale. 

{2}  Plin.,  Epist.,  III,  19.  Toutes  les  mesures  de  Tibère  (Sceton., 
rio.,  48  ;  Tagit.,  Ann.,  vi,  17).  de  Trajan  (Plin.,  vi,  19),  de  Marc 
Aurèle  {Vita  Marci  Aurei.,  M)  pour  obliger  les  usuriers  à  ache- 
ter des  terres  en  Italie,  prouvent  Favilissement  de  celles-ci,  et 
non  pas  que  leur  prix  était  élevé,  comme  le  pense  Nissen, 
op.  cit.,  II,  97. 

(3)  Dès  l'époque  de  Pline,  l'économie  servile  avait  disparu  dans 
les  Gaules  ;  on  y  trouvait  l'économie  parcellaire  avec  des  fer- 
miers libres  ou  des  serfs  qui  payaient  un  cens  en  nature.  Le  co- 
lonat était  déjà  né  {Epist.,  m,  19,  et  ix,  37).  Cf.,  1.  o  §  2,  Dig., 
xiv,  3  ;  1.  16,  /%.,  XV,  3  ;  1.  12,  §  3,  1.  18  et  1.  20  §  1,  Dig. 
xxxiii,  7.  I.e  changement  dans  l'économie  des  latifundia  se  pro- 
duisit entre  les  deux  Pline.  Cf.  Uodbertus,  ii,  207,  210. 


CH.    VI.    LA    PRODUCTION   AGRICOLE  193 

ce  qu'il  y  avait  d'arliQce  de  rhétorique  dans  ces  pré- 
ceptes (1),  et  qu'il  ne  convenait  pas  d'élever  la  produc- 
tivité sur  les  terres  situées  loin  des  centres  urbains. 
Certainement  là  où  cela  était  possible  on  exploitait 
les  qualités  spt5ciales  du  sol,  les  carrières,  les  mines, 
on  faisait  fabriquer  par  les  esclaves  des  vases^  des  jarres, 
des  briques,  et,  plus  souvent,  on  contiait  V officina  à  un 
conductor  ou  à  une  coiiductrix,  qui  y  faisait  travailler 
des  esclaves  ou  des  hommes  libres  (2).  Mais  nous 
sommes  loin  du  tableau  de  AJarquardt,  comme  de  l'opi- 
nion de  ceux  qui  soutiennent  que  le  premier  effet  du 
rétablissement  de  l'impôt  foncier  en  Italie,  fut  de  pous- 
ser les  grands  propriétaires  à  intensifier  les  cultures  et 
à  faire  des  dépenses  de  capitaux.  L'impôt  au  contraire 
fmit  par  les  ruiner  et  les  poussa  à  laisser  les  (erres  en 
friche. 

On  en  dit  autant  de  la  vigne.  A  lire  certains  écrivains, 
les  latifundia  auraient  été  transformés  en  splendides  vi- 
gnobles, le  vin  aurait  été  l'objet  d'un  grand  commerce 
d'exportation,  pour  lequel  la  production  aurait  été  in- 
suffisante (3).  L'Italie  avait  le  monopole  de  cette  pro- 
duction, et  ces  prix  rémunérateurs  auraient  encouragé 
la  culture  de  la  vigne  sur  une  grande  échelle.  Cette 
opinion  a  pour  objet  de  montrer  la  richesse  de  l'flalie, 
l'abondance  du  capital  disponible    qui  fut  employé  en 

(1)  Pallâd.,  I,  1  «  neque  enina  formater  agricolae  débet  artibus 
et  eloquentiae  rhetores  aemulari,  quod  a  plerisque  factum  est  ». 

(2)  Cdq,  I,  620.  —  Dankwart  et  Ehrenberg,  Iherings  Jarhbuchei% 
XII  XTV  XXVII.—  Ermann,  Théories  rom.  sur  Ventreprise  avec  les 
matériaux  de  V entrepreneur,  1892. 

(3)  Marquardt,  Vie  privée,  II,  72.  —  Rodbertus,  Jahrbiicher,  ii, 
218.  C'est  aussi  l'opinion  de  Mommsen,  Seegk,  Gesch.  d.  Unter- 
gang<i  d.  antiken  Welt,!,^""  édit.,  p.  372,  et  de  Weber,  Roem. 
Agrargesch.,  226.  On  peut  citer  encore  Friedlander  et  Ferrerò, 
Grandeur  et  décadence,  I,  122,  etc. 

Salvioli  t3 


194  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

améliorations    foncières,    les  nombreuses    populations 
occupées  à  cette  culture. 

Nous  possédons  les  chiffres  de  Gaton  et  de  Colu- 
melle  (m,  3,  o)  d'après  lesquels  les  vignes  rapportaient 
jusqu'à  18  0/0  du  capital  employé.  Mais  tout  d'abord, 
dans  ce  calcul  on  ne  tient  pas  compte  des  dépenses  de 
main-d'œuvre,  de  l'entretien  des  esclaves,  des  mau- 
vaises années,  de  l'amortissement.  Varron  (r.  r.,  i,  8,  1) 
écrivait  que  de  son  temps  la  vigne  n'était  pas  rémuné- 
ratrice et  Columelle  montrait  la  divergence  qu'il  y 
avait  entre  ses  calculs  de  cabinet  et  la  réalité,  repré- 
sentée par  les  agriculteurs  qui  trouvaient  que  la  culture 
de  la  vigne  ne  leur  était  pas  avantageuse.  Il  raconte  en 
effet  que  les  vignes  étaient  assez  mal  cultivées,  qu'elles 
étaient  de  mauvaise  qualité,  qu'elles  ne  rapportaient  pas, 
par  suite  de  l'avarice,  de  l'ignorance,  de  la  négligence 
des  vignerons  :  ceux-ci  étaient  d'ailleurs  peu  estimés. 

Les  écrivains  anciens  nous  apprennent  que  le  vin 
n'était  pas  de  grande  consommation  et  qu'il  n'était  pas 
consommé  universellement  ;  les  femmes  par  exemple 
n'en  buvaient  pas  (I)  ;  qu'il  y  en  avait  en  telle  quantité 
qu'en  certains  endroits  l'eau  coûtait  plus  cher  que  le 
vin  (2)  ;  que  certaines  qualités  supérieures,  qu'on  ne  pro- 
duisait pas  partout,  étaient  seules  objets  de  commerce, 
que  la  culture  de  la  vigne  était  négligée,  qu'on  cher- 
cha par  des  mesures  protectrices  à  l'encourager,  mais 
sans  succès. 

Rome  s'approvisionnait  dans  les  vignobles  des  envi- 
rons et,  pour  les  qualités  supérieures,  en  Espagne,  en 
Grèce,  un  peu  partout  (.3)  :  restait  la  consommation  lo- 
ci) Pl[.\.,  Hist.  nat.,  xiv,  89. 

(2)  A  Ravenne  :  Mart.,  ni,  56. 

(3)  MvHouAiurr,  op.  cit.  —  Becker  u.  Gôll,  Galliis,  2e  éd.,  1890, 
—  MÉiNARD,  Vie  privée  des  anciens,  III,  330. 


cu.    VI.    —  LA    PRODUCTION   AGRICOLE  195 

cale,  avec  une  vente  limitée,  parce  que  les  petits  pro- 
priétaires pourvo3^aient  eux-mêmes  à  leurs  besoins  et  il 
n'y  avait  pas  de  ces  grands  marchés  qui  concentrent  la 
demande  et  rémunèrent  les  capitaux  employés.  Il  faut 
être  très  prudent  avant  de  souscrire  à  cette  idée  de  l'ex- 
portation en  grand  d'une  marchandise  qui  était  placée 
dans  des  vases  d'argile  (1),  encombrants,  fragiles  :  et 
si  on  a  trouvé  des  récipients  vinaires  dans  les  parties 
les  plus  éloignées  de  l'empire,  il  est  plus  prudent  de 
penser  qu'il  s'agit  là  de  quelque  provision,  que  le  pro- 
consul avait  apportée  avec  lui  ou  d'un  cadeau  offert 
à  quelque  chef  de  tribu.  Ce  qui  est  certain,  c'est  le  bas 
prix  des  vins  ^n  Italie  (2).  Il  fallait  l'avarice  sordide  de 
Caton  pour  indiquer  le  moyen  de  fabriquer  du  vin  pour 
les  esclaves  avec  de  l'eau  et  du  vinaigre  (o7,  104)  et  de 
le  donner  aux  moissonneurs  ;  il  est  vrai  que  souvent  les 
propriétaires  préfèrent  jeter  les  produits  plutôt  que  de 
les  donner  aux  ouvriers. 

On  voyait  bien  dans  le  latifundium  que  la  culture  de 
la  vigne  était  coûteuse  et  non  rémunératrice,  qu'elle  de- 
mandait beaucoup  de  bras,  de  fortes  avances  (3).  Sur 
cette  crise  permanente,  tout  le  monde  donnait  son  avis. 
Varron  conseillait  d'autres  cultures  :  les  prairies  et 
l'élevage  du  bétail,  d'autres  celui  de  la  volaille  (4), 
conseils  aussi  mauvais  que  ceux  de  Caton  et  de  Colu- 
melle  pour  la  vigne,  car  les  uns  et  les  autres  s'ap- 
puyaient sur  des  cas  isolés,  sur  des  essais  qui  avaient 
réussi  en  petit,  sur  des  calculs  non  contrôlés  par  une 
longue   et  large  expérience,  sur  ce  genre  de  raisonne- 

(1)  L.  3  §  1,  Dig.,  xxxtii,  6. 

(2)  Plin.,  h.  n.y  VIII,  2. 

(3)  CoLUM.,  iH,  3;  Gato.,  10  et  11.  ^ 

(4)  Varron.,  i,  7,/ m,  2  et  10  ;  Colum.,  vi  praef.  ;  Cic,  de  o^'fic., 
u,  25. 


19G  CH.    VI.    —    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

ments  qui  ont  été  de  tout  temps  la  ruine  des  agricul- 
teurs inexpérimentés.  La  crise  atteignit  même  les  pro- 
ducteurs voisins  de  Rome,  qui  voyaient  leurs  vins  rem- 
placés sur  les  tables  des  riches  par  d'autres  qualités 
plus  appréciées,  spécialement  par  le  vin  des  Gaules.  Ils 
demandèrent  des  mesures  de  protection  contre  l'avi- 
lissement des  prix,  et  ils  en  obtinrent  sous  la  Répu- 
blique, en  129  av.  J.-C.  (l),  sous  l'empire  avec  Domi- 
tien.  Comme  la  culture  de  la  vigne  n'avait  pas  pu 
réussir  naturellement,  c'est-à-dire  grâce  à  une  large  de- 
mande, on  essaya  à  différentes  reprises  de  la  favoriser 
artificiellement  pour  élever  la  rente  foncière,  en  assurant 
à  l'Italie  le  monopole  des  vins  et  en  interdisant  aux 
Gaules  la  plantation  des  vignes  ou  en  déclarant  la 
vigne  une  prérogative  de  Vager  iuris  italici  (2).  Domi- 
tien  eut  la  pensée  d'empêcher  la  plantation  des  vignes 
en  Italie  et  de  faire  détruire  la  moitié  des  vignes  dans 
les  provinces  (3). 

On  a  attribué  à  ces  interdictions  diverses  causes  : 
d'après  les  auteurs  modernes,  la  vigne  aurait  tellement 
envahi  les  terres  et  diminué  la  culture  du  blé  que  cela 
aurait  obligé  les  gouvernements  à  prendre  des  mesures 
afin  que  le  blé  ne  vint  pas  à  manquer  à  Rome  et  en 
Italie  (4)  ;  ou  bien  c'est  parce  qu'on  voulut  réserver  le 
monopole  de  la  vigne  à  l'Italie,  en  intensifier  la  culture 
pour  donner  du  travail  aux  classes  pauvres  (3).  Il  est 
inutile  de  nous  arrêter  à  critiquer  des  thèses  aussi 
faussf's,  non  moins  fausses  que*  celle  de  Stace,  qui 
croyait  au  désir  d'imposer  la  tempérance  aux   provin- 

(1)  Cic,  Pro  Fonteio,  9,  19  ;  de  rcpub.,  m,  9,  6r 

(:.')  (-oLUMEL.,  m,  8,  5. 

(:{    SiJETON.,  Domit.,  7.  Cf.  Stat,,  Silv.,  iv,  3  et  U. 

{'i)  MoMMSEN,  liocm.  Gcsch.,  Y,  98.  —  Marqcardt,  H,  73. 

{."i;  IIkistkhbergk,  Enstclnmg  des  Coloiiats,  92, 


cu.    VI.    LA.    PRODUCTION    AGRICOLE  197 

ciaux,  OQ  que  celle  de  Philoslrate,  qui  pensait  qu'on  avait 
voulu  supprimer  par  ce  moyen  les  désordres  que  le  vin 
causait  à  la  paix  publique  en  Asie  (1). 

La  seule  raison  de  cesjmesures,  qui  ne  fuf^t  sous  la 
République  appliquées  qu'aux  provinces  transalpines,  à 
quelques  populations  ligures  à  l'ouest  du  Yar,  ce  fut 
l'esprit  de  protectionnisme  si  souvent  appliqué  par  les 
Romains  aux  produits  agricoles  de  l'Italie,  à  la  laine, 
aux    animaux    (2).   Elles  furent^   d'ailleurs,  plutôt  es- 
sayées   qu'appliquées  avec    continuité,  et  comme  il  est 
arrivé  pour  d'autres  mesures  qui  défendaient  de  tuer  les 
animaux  d'espèce  bovine   (3),  elles  tombèrent  rapide- 
ment en  désuétude  ou  furent  solennellement  abolies  (4).  Il 
est  certain  que  toutes  les    provinces  avaient  certaines 
qualités  de  vins  renommés;  soumises  à  l'impôt  (5),  et  que 
le  protectionnisme  ne  parvint  pas  à  détruire  la  viticul- 
ture en  dehors  de  F  Italie  et  à  surélever  la  rente  fon- 
cière d'un  petit  nombre  de  petits   propriétaires  privi- 
légiés. La  vigne  fut  cultivée   suspendue  aux  ormes  (6) 
et  elle  n'eut  jamais  dans  l'antiquité  un  développement 


(1)  Philostrati,  Vita  Apollonis,  vr,  42  et  Vitae  sophist.,  L,  i2 
(éd.  VVestermann-Boissonade,  143,  213).  Philostrate  dit  que  la 
défense  de  la  culture  de  la  vigne  était  accompagnée  de  la  dé- 
fense de  pratiquer  la  castration  et  qu'elle  fut  révoquée  sous 
rinfluence  du  sophiste  Scopelianus. 

(2)  On  devait  pour  les  sacrifices  se  servir  de  fruits  et  d'ani- 
maux italiens,  d'après  un  sénatus-consulte  de  l'année  592 
(AuL.  Gell.,  II,  24,  2;  Golum.,  vi,  2).  —  Auguste  décida  qu'aucun 
négociant  romain  ne  pouvait  aller  sur  le  forum,  si  ce  n'est  re- 
vêtu d'une  toge  de  laine  (Suet.,  Aug.)  et  Tibère  défendit  l'usage 
de  la  soie  (Tacit.,  Ann.,  n,  33).  Sur  la  protection  de  l'agricul- 
ture, V.  1.  13,  §  3.  Dig.,  vu,  1. 

(3)  HiERONYM,  in  lovinian.^l  (éd.  Vallarsi). 

(4)  VopisG.  ProB.,  8,  18. 

(3)  Kniep,  Societas  public. ,  1896^  14,  48. 
(6)  Herodian.,  Hist.,  8. 


198  CH.    VI.    LA    PRODUCTION    AGRICOLE 

qui  menaça  la  culture  du  ble',  ce  qui  n'est  d'ailleurs 
pas  même  arrivé  de  nos  jours.  Si  on  avait  dépassé  les 
limites  de  la  consommation  locale,  le  producteur  aurait 
été  dans  l'impossibilité  de  le  vendre  comme  de  le  con- 
server (1).  Par  conséquent  il  n'y  a  aucune  base  à  l'opi- 
nion de  ceux  qui  prétendent  que  la  culture  de  la  vigne 
était  l'objet  d'une  grande  industrie  de  spéculation  et 
que  les  capitaux  se  dirigèrent  vers  elle  en  si  grande 
abondance  qu'ils  transformèrent  l'agriculture,  lorsque 
la  culture  du  blé  ne  fut  plus  rémunératrice. 

Quant  à  l'industrie  pastorale,  elle  était  re'pandue  dans 
le  Latium,  dans  les  provinces  de  l'Adriatique,  dans  les 
Fouilles,  la  Vénétie,  la  Lucanie,  la  Sicile,  qui  s'oc- 
cupaient de  l'élevage  des  cbevaux,  des  ânes,  des 
mulets  :  les  bètes  de  valeur  recherchées  pour  les  courses, 
les  postes,  les  voitures  des  riches,  le  service  militaire, 
étaient  bien  payées  et  constituaient  une  industrie  lu- 
crative. Nous  trouvons  qu'alors  comme  de  nos  jours 
des  prix  fabuleux  sont  payés  pour  certains  de  ces  ani- 
maux. Pour  l'élevage  de  l'espèce  bovine,  on  constate 
qu'on  consommait  alors  peu  de  viande  de  bœuf  et  que  la 
viande  de  veau  seule  figurait  sur  la  table  des  riches, 
qu'on  ne  consommait  pas  de  beurre  et  peut-être  pas 
non  plus  de  lait  de  vache.  On  consommait  au  contraire 
énormément  de  viande,  de  lait  et  de  fromage  de  brebis 
et  de  chèvre,  et  les  campagnes  du  Latium  fourmillaient 
de  troupeaux  de  porcs  et  de  menu  bétail.  La  production 
de  la  laine  était  laissée  à  la  Sicile,  à  la  Calabre,  aux 
Pouilles,  à  l'Etrurie,  à  la  grande  vallée  du  Pô. 

Nous   apprécierons    plus   loin   le    caractère  de    cette 
forme  de  production. 

(1)  Reinach,  La  mévente  r/es   vins  sous   le  haut  empire   romain 
{lìcvìic  archéologique,  XXXIX,  1901,  p.  355). 


CHAPITRE  VII 


LE    CAPITALISME 


C'est  une  mode  aujourd'hui  de  parler  du  capitalisme 
des  sociétés  antiques  et  d'attribuer  à  son  action  les  évé- 
nements qui  se  sont  développés  au  sein  du  monde  grec 
ou  romain,  babylonien  ou  phénicien.  L'influence  des 
conditions  économiques,  sociales  et  politiques,  au  milieu 
desquelles  vit  l'observateur  est  toujours  si  grande  qu'il 
est  poussé  avoir  partout  et  de  tout  temps  les  mêmes 
causes  avec  les  mêmes  effets,  les  mêmes  institutions  avec 
les  mêmes  avantages  et  inconvénients.  Nous  trouvons 
dans  l'antiquité  des  monarchies  et  des  républiques,  et 
nous  pensons  aussitôt  à  la  monarchie  allemande  et  à  la 
république  américaine  ;  nous  trouvons  des  antithèses  so- 
ciales, et  nous  pensons  aussitôt  aux  luttes  de  classes  mo- 
dernes ;  nous  trouvons  une  production  nationale,  et  nous 
Tassimilons  à  la  nôtre,  et  nous  parlons  indifféremment 
de  libéralisme,  de  protectionnisme,  de  concentration  de 
k  richesse  et  de  capitalisme  pour  notre  époque  comme 
pour  l'antiquité. 

On  ne  répétera  jamais  assez  que,  avant  tout,  il  faut  dé- 
finir les  mots  dont  on  se  sert.  Nous  avons  déjà  fait  re- 
marquer que  dans  toute  forme  de  production  il  y  a  du 
capital,  mais  que  le  capitalisme  n'existe  que  quand  une 
classe  a  le  monopole  virtuel  des  moyens  de  production. 


200  CH.    VII.    —    LE    CAPITALISME 

que  la  classe  ouvrière  est  privée  de  ces  moyens  et  que  le 
système  de  production  a  en  vue  rechange  sur  un  grand 
marché.  Dans  l'économie  moderne,  il  existe  un  réseau 
extrêmement  compliqué  de  rapports  et  une  extension 
croissante  de  la  circulation  des  biens.  Aujourd'hui  per- 
sonne ne  produit  ce  dont  il  a  besoin,  et  personne  ne 
consomme  tout  ce  qu'il  produit,  et  même  plus  rarement 
on  possède  ce  qu'on  produit,  et  on  produit  ce  qu'on 
possède.  Sous  nos  yeux,  les  produits  passent  comme 
des  marchandises  d'une  main  à  l'autre  jusqu'à  ce  qu'ils 
arrivent  à  leur  destination.  Cette  circulation  est  condi- 
tionnée par  deux  circonstances  :  le  travail  salarié  et  la 
séparation  de  l'industrie  et  de  l'agriculture. 

L'existence  du  salaire  fait  que  le  produit  créé  par  l'ou- 
vrier reste  la  propriété  des  capitalistes,  l'ouvrier  reçoit 
un  salaire  en  argent  pour  son  travail,  et  il  doit  acheter 
avec  cet  argent  aux  capitalistes  les  produits  nécessaires  à 
son  existence.  La  séparation  de  l'industrie  et  de  l'agri- 
culture fait  que  les  capitalistes  industriels  doivent  ache- 
ter avec  de  l'argent  aux  agriculteurs  la  matière  première 
qui  leur  est  nécessaire  pour  la  fabrication  de  leurs  pro- 
duits, et  que  les  agriculteurs  doivent,  à  leur  tour,  leur 
acheter  les  produits  fabriqués. 

Une  économie  dans  laquelle  le  salaire  n'a  pas  une  im- 
portance prédominente  et  où  l'agriculture  et  l'industrie 
ne  sont  pas  séparées,  doit  avoir  sur  l'organisation  so- 
ciale et  sur  les  institutions  politiques  et  juridiques  une 
influence  différente  de  celle  qu'exerce  une  économie 
capitaliste. 

D'ai)rès  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici,  il  résulte  que 
daîis  l'antiquité  les  travailleurs  sont  ou  bien  des  esclaves 
qui  mi  reçoivent  pas  de  salaire  et  sont  entretenus  en  na- 
ture, ou  bien  des  artisans  qui  possèdent  les  moyens  de 
production,  et  qui  travaillent  sur  commande  ou  en  pré- 


CH.    VII.    —    LE    CAPITALISME     ~  201 

vision  de  celle-ci.  De  plus,  le  propriétaire  ancien  est 
également  un  fabricant  en  tant  qu'il  fait  transformer 
ses  produits  par  ses  esclaves  :  les  esclaves  sèment,  ré- 
coltent le  blé,  le  transforment  en  farine  et  en  pain  ;  ils 
tondent  les  brebis,  teignent,  filent  et  tissent  la  laine.  Ses 
esclaves  satisfont  à  tous  ses  besoins,  musicaux,  artis- 
tiques, littéraires.  Sa  maison  est  une  petite  économie 
complète,  qui  vend  son  superflu  et  achète  seulement  ce 
qu'elle  ne  peut  pas  produire.  Le  capital  de  cette  maison 
n'est  pas,  comme  le  capital  moderne,  fait  à^ plus-value, 
de  valeur  qui  se  reproduit,  il  n'est  pas  une  marchandise 
qui  met  celui  qui  l'emploie  en  possession  de  nouvelle 
plus-value.  Les  produits  n'étaient  pas  des  marchan- 
dises, si  l'on  fait  exception  pour  les  esclaves;  ils  étaient 
produits  pour  la  maison  et  servaient  à  la  maison  non 
pour  produire  des  marchandises  destinées  à  la  vente, 
mais  des  valeurs  d'usage  à  l'usage  du  propriétaire  et  de 
sa  famille.  C\est  pour  cela  que  dans  le  sein  de  cette  fa- 
mille on  ne  peut  pas  parler  de  plus-value  et  moins  en- 
core de  profit  et  de  rente  foncière.  Ce  n*est  qu'excep- 
tionnellement que  le  produit  devient  marchandise. 

Ce  que  le  grand  propriétaire  fait  sur  une  grande 
échelle,  le  petit  propriétaire  le  fait  sur  une  échelle  plus 
réduite  ;  celui-ci  n'a  besoin  ni  de  fortes  avances,  ni  de 
grands  fonds  de  roulement,  et  il  comble  les  vides  de  sa 
production  avec  le  travail  des  artisans. 

Dans  cette  dernière  forme  de  production,  le  capital 
technique  était  presque  inexistant  et  consistait  presque 
exclusivement  en  instruments  grossiers  et  rudimentaires 
et  en  provisions  de  vivres  consommés  par  les  ouvriers. 
Pas  de  dépenses  pour  accaparer  les  matières  premières, 
pas  de  machines,  pas  d'importantes  mises  de  fonds,  pas 
de  fonds  des  salaires.  L'artisan  était  en  contact  direct  avec 
le  consommateur  qui  commandait  le  travail  et  faisait 


202  GH.    vu.     —    LE    CAPITALISME 

souvent  Pavance  de  la  matière  première,  et  qui  payait  en 
nature  ou  en  argent  :  l'artisan  exécutait  les  ordres  de 
ses  clients  et  s'il  les  prévenait  quelquefois,  il  allait  lui- 
même  au  marché  vendre  ses  produits  directement,  ou 
quelquefois  il  les  cédait  au  négociant. 

11  existait  aussi  des  artisans  qui,  pour  satisfaire  à  leurs 
nombreuses  commandes,  occupaient  des  ouvriers  sala- 
riés, ou  achetaient  ou  louaient  des  esclaves.  L'artisan 
pouvait  travailler  avec  eux  ou  assumer  la  direction  tech- 
nique ou  administrative  :  mais  déjà  il  calculait,  il  spécu- 
lait, il  organisait  la  réalisation  en  espèces  des  marchan- 
dises, ce  qui  constitue  la  première  manifestation  de  l'es- 
prit capitaliste.  S'il  réussissait  par  son  habileté  à  étendre 
la  sphère  de  ses  opérations,  il  pouvait  cesser  d'être  un 
ouvrier,  et  devenir  un  petit  entrepreneur  capitaliste, 
en  ce  qu'il  s'appropriait  une  partie  du  produit  de  l'ou- 
vrier qu'il  logeait  et  nourrissait  ou  auquel  il  payait  un 
salaire,  et  auquel  il  fournissait  la  matière  première 
et  les  outils.  Son  entreprise  dépassait,  dans  ce  cas, 
l'exécution  personnelle  et  la  direction  technique  des  tra- 
vaux, parce  qu'il  faisait  œuvre  de  capitaliste  en  calculant 
et  en  spéculant. 

De  pareilles  entreprises,  disposant  d'un  petit  capital^ 
sont  des  formations  hybrides,  ayant  un  caractère  de  tran- 
sition, et  que  l'on  trouve  même  dans  la  période  qui  a 
précédé  la  formation  du  capitalisme  moderne,  comme 
l'a  montré  le  professeur  Sombart,  et  qui  subsistent  môme 
de  nos  jours.  Ce  sont  des  exploitations  dans  lesquelles 
on  trouve  des  éléments  de  l'entreprise  capitaliste  et  du 
régime  des  artisans,  qui  d'ailleurs  l'emporte  sur  le  reste. 
Mais  il  n'est  pas  douteux  que  ces  cas  isolés  qu'on  ren- 
contie  dans  les  centres  urbains  les  plus  importants,  dans 
les  villes  où  aboutissent  les  grandes  routes  maritimes, 
ou  daris  cellos  (juc  des  circonstances  particulières  four- 


CH.     VII.     —    LE    CAPITALISME 


203 


nissent  en  abondance  de  matières  premières,  ne  carac- 
térisent pas  une  économie  sociale,  et  ne  donnent  pas 
leur  empreinte  au  genre  de  production  dominant.  S'il  y 
eut  des  artistes  fameux  qui  s'enrichirent  dans  Texercice 
de  leur  art  ou  de  leur  profession,  si  les  beaux-arts  ont 
enrichi  certains  privilégiés,  il  faut  remarquer  que  ces 
branches  d'industrie  ont  toujours,  dans  toutes  les  socié- 
tés, une  portée  limitée,  parce  qu'elles  sont  au  service  de 
certaines  classes  seulement,  qu'elles  dépendent  de  la 
renommée  de  l'artiste,  etc.,  et  que  ces  travaux  n'ont  rien 
à  voir  avec  la  production  industrielle,  capitaliste,  à  la- 
quelle est  étrane:ère  toute  idée  de  création  individuelle, 
personnelle  de  l'ouvrier. 

Nous  avons  dit  que  ces  entreprises  ont  un  caractère 
transitoire  et  que  c'est  d'elles  qu'est  né  le  capitalisme  in- 
dustriel moderne.  Dans  l'antiquité  elles  n'ont  pas  dé- 
passé cette  première  phase.  Ce  fut  là  la  conséquence  des 
causes  déjà  décrites  qui  empêchèrent  le^  développement 
de  la  grande  industrie,  et  même  les  entreprises  indus- 
trielles disposant  d'un  petit  capital  furent  l'exception, 
parce  que  l'ouvrier  qui  réussissait  à  épargner  et  à  accu- 
muler, l'atîranchi  qui  avait  augmenté  son  pécule,  ne  se 
transformait  pas  en  capitaliste  entrepreneur.  Obéissant 
aux  préjugés  de  son  époque,  suivant  lesquels  la  véri- 
table et  seule  richesse  qui  donnait  des  honneurs  et  de  la 
considération,  était  constituée  par  la  propriété  foncière, 
préjugés  qui  dominent  encore  de  nos  jours  là  où  le  capi- 
tal mobilier  est  peu  développé  et  se  trouve  encore  confiné 
dans  les  opérations  usuraires,  il  cessait  d'être  ouvrier- 
entrepreneur  et  il  achetait  de  la  terre,  pour  devenir  un 
propriétaire^  comme  l'affranchi  de  la  Satire  de  Pétrone. 
L'affranchi  croyait  faire  oublier  son  humble  origine  en 
devenant  propriétaire  foncier,  parce  qu'il  rentrait  alors 
dans  la  classe  respectée  des  possessores.  11  n'en  est  pas 


204  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

ainsi  dans  les  pays  industriels.  Il  ne  se  forma  donc  pas 
une  classe  de  personnes  apportant  dans  l'industrie  un 
capital  leur  appartenant,  classe  qui  fut  si  importante 
en  France,  en  Hollande,  etc.,  dans  la  production  indus- 
trielle jusqu'à  l'avènement  de  la  machine. 

Il  nous  faut  rappeler  ici  que,  par  suite  de  l'état  sta- 
tionnaire  des  méthodes  de  production^  de  l'absence  de 
machines,  la  technique  étant  tout  entière  dans  le  travail 
personel,  l'artisan  n'avait  pas  besoin  de  grandes  réserves 
de  capital,  à  la  différence  de  ce  qui  se  produit  aujour- 
d'hui où  la  science  modifie  sans  cesse  l'industrie  et  la 
tient  dans  un  état  de  mobilité  et  de  transformation  con- 
tinues. Un  nouveau  procédé  chimique,  une  découverte 
physique,  le  perfectionnement  d'une  machine,  un  moyen 
d'épargner  du  temps  mettent  avec  une  certaine  rapidité 
ceux  qui  ne  renouvellent  pus  leurs  moyens  de  produc- 
tion dans  une  telle  intériorité  qu'ils  sont  ruinés  à  brève 
échéance.  Or,  renouveler  un  système  de  production,  cela 
signifie  employer  des  capitaux  considérables,  de  telle 
sorte  que  le  domaine  industriel  devient  un  terrain  de  ba- 
taille des  détenteurs  de  grands  capitaux,  les  petits  étant 
rapidement  éliminés.  Les  éléments  personnels,  c'est-à- 
dire  Fintelligence,  l'habileté,  ne  viennent  qu'en  seconde 
ligne.  C'est  le  contraire  qui  arrivait  dans  Fantiquité,  où 
la  première  place  était  faite  aux  qualités  personnelles  et 
où  le  capital  n'exerçait  qu'une  fonction  secondaire. 

L'autre  circonstance  qu'il  faut  toujours  avoir  présente 
à  l'esprit  quand  on  étudie  le  régime  économique  de  l'an- 
quité  c'est  qu'il  n'y  avait  pas  cette  extraordinaire  pro- 
ductivité dans  l'industrie  qui  aurait  seule  attiré  les  capi- 
taux et  amené  la  transformation  du  métier  en  fabrique, 
et  absoibc  les  artisans  dans  la  grande  industrie  en  aug- 
mentant [)roi)ablement  le  nombre  des  esclaves.  Quand, 
notamment  dans  les  provinces,  aux  derniers  temps  de  la 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  205 

République  romaine,  l'intérêt  de  l'arp^ent  était  extraor- 
dinairement  élevé,  quand  les  entreprises  des  publicains, 
les  fermages  des  impôts,  les  placements  immobiliers  et 
les  spéculations  commerciales  offraient  à  l'argent  d'excel- 
lentes rémunérations,  et  fort  peu  de  risques,  il  est  évi- 
dent que  l'argent  ne  pouvait  afQuer  vers  les  emplois  in- 
dustriels, qui  exigent  des  soins  vigilants  et  sont  sujets  à 
des  crises  fréquentes.  Même  aujourd'hui  le  capital  ne  va 
à  l'industrie  que  quand  les  autres  champs  de  spéculation 
n'en  demandent  plus  et  le  rémunèrent  trop  maigrement. 
Il  ne  dépend  pas  du  caprice  individuel  dé  faire  naître  les 
industries,  c'est-à-dire  de  faire  naître  le  besoin  de  pro- 
duits industriels  :  la  création  de  larges  consommations 
et  la  productivité  des  industries  ne  sont  pas  des  affaires 
de  goût  mais  de  nécessité,  et  c'est  assurément  cette  né- 
cessité qui  a  maintenu  les  industries  antiques  dans  une 
situation  telle,  qu'elles  n'auraient  pu  fournir  qu'un  profit 
très  faible  aux  capitaux  qui  se  seraient  dirigés  vers  elles. 
Les  capitaux  ne  pouvaient  pas  s'immobiliser  dans  les  in- 
dustries sous  forme  de  produits  manufacturiers  par  suite 
du  taux  généralement  élevé  de  l'argent  à  Rome  et  des 
fortes  variations  qu'il  subissait.  Pourquoi' préparer  des 
objets  pour  une  vente  incertaine,  quand  pour  se  procurer 
l'argent  nécessaire  à  ces  avances  il  fallait  payer  des  in- 
térêts élevés,  et  que  celui  qui  le  possédait  était  en  me- 
sure de  le  faire  circuler  avec  des  profits  plus  considé- 
rables ? 

Le  trait  caractéristique  de  l'économie  antique  c'est 
donc  l'absence  ou  la  faiblesse  du  capital  employé  dans 
la  production  industrielle,  c'est  l'absence  ou  le  petit 
nombre  de  prêts  à  la  production,  qui  sont  la  condition 
fondamentale  de  la  production  capitaliste.  Le  petit  mé- 
tier qui  était  prédominant,  avec  une  faible  division  et 
coopération  du  travail,  et  qui  caractérisait  cette  écono- 


206  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

mie,  n'en  avait  pas  besoin.  Il  y  avait  séparation  entre 
ceux  qui  dans  les  métiers  se  livraient  à  la  production  et 
ceux  qui  détenaient  la  richesse,  et  si  l'industrie  était  con- 
sidérée comme  une  occupation  vile  et  sordide,  comme 
disaient  les  économistes  et  les  philosophes  de  la  Grèce 
et  de  Rome,  c'est  parce  que  les  profits  industriels  étaient 
encore  trop  bas,  parce  que  la  production  devait  rester 
confinée  dans  le  métier  et  ne  pouvait  pas  s'élever  jusqu'à 
la  grande  industrie,  par  suite  de  la  faible  densité  de  la 
population,  de  son  peu  de  richesse,  en  un  mot  du  faible 
développement  économique  de  la  société. 

Partout  où  nous  jetons  les  yeux,  nous  trouvons  une 
économie  où  prédomine  le  travail,  de  sorte  qu*on  peut 
dire  que  la  théorie  marxiste  de  la  valeur,  sans  aucune 
correction,  est  absolument  vraie  pour  l'antiquité.  C'est  le 
travail,  et  le  travail  seul  qui  crée  la  valeur.  Dans  aucune 
forme  de  production,  comme  dans  celle  de  l'antiquité, 
le  travail  n'a  tenu  une  aussi  large  place.  Si  nous  passons 
à  l'agriculture,  nous  voyons  que  les  petits  propriétaires 
emploient  beaucoup  de  travail  et  peu  de  capital,  et  même 
les  grands  propriétaires  n'exercent  pas  sur  leurs  latifun- 
dia une  exploitation  au  sens  vraiment  capitaliste  de 
l'expression  ;  et  comme  c'était  le  travail  qui  consom- 
mait une  très  grande  part  du  produit  brut,  la  concentra- 
tion du  capital  et  l'accroissement  des  grands  capitaux  ne 
se  faisaient  pas  avec  la  rapidité  que  nous  constatons 
dans  l'économie  moderne. 

C'est  là  ce  que  n'ont  pas  compris  ceux  qui  ont  attribué 
la  ruine  des  petites  entreprises  agricoles  à  la  constitu- 
tion de  grandes  propriétés  foncières.  C'est  transporter 
dans  l'antiquité  des  idées  et  des  faits  modernes.  Dans 
l'antiquité,  le  produit  n'était  qu'exceptionnellement  une 
marchandise,  et  la  concurrence  ne  jouait  aucune  fonc- 
tion dans  la  vie  économique.  Aujourd'hui  la  ruine  des 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  207 

petits  agriculteurs  est  due  à  la  concurreuce  ;  elle  était 
due  alors  à  Tusure,  au  service  militaire  qu'ils  devaient 
supporter,  aux  guerres  intérieures  qui  consommaient  la 
richesse  et  aux  conditions  d'existence  de  la  population. 
Aujourd'hui  il  est  de  Tessence  même  de  la  production 
que  la  reproduction  des  différeiits  capitaux  doit  se  faire 
dans  une  proportion  toujours  plus  large,  l'expansion  des 
forces  productives  pousse  à  Taugmentation  des  capitaux. 
Dans  Tantiquité,  ces  motifs  économiques  n'existaient  pas, 
et  un  motif  psychologique  pouvait  seul  amener  l'absti- 
nence, l'accumulation  du  capital  épargne  et  par  suite 
l'augmentation  des  entreprises. 

Avec  celte  prémisse,  il  est  possible  de  préciser  les  rap- 
ports de  la  grande  et  de  la  petite  propriété,  et  de  voir  ce 
qu'il  y  a  de  vrai  dans  l'affirmation  courante  que  la 
grande  propriété  appauvrit  les  petits  propriétaires  et 
ruina  les  cultivateurs  libres.  IVous  devons  faire  abs- 
traction des  expropriations  violentes  qui  accompagnèrent 
les  guerres  civiles,  et  dont  fut  victime  Virgile,  comme 
des  expropriations  par  suite  de  l'endettement  amené  par 
les  prêts  usuraires,  par  la  décroissance  des  produits  agri- 
coles, autant  de  causes  qu'il  nous  faut  négliger  ici.  Ce 
dont  nous  devons  tenir  compte,  c'est  de  la  concurrence 
exercée  par  la  grande  propriété.  Or,  il  est  certain  que 
dans  les  périodes  oi^i  la  population  est  faible,  le  latifun- 
dium ne  constitue  pas  un  péril  pour  Téconomie  natio- 
nale :  il  est  plutôt  une  grande  étendue  de  terre  qu'une 
importante  unité  industrielle,  parce  que  l'industrie  a  des 
limites  d'autant  plus  étroites  que  la  population  est  faible, 
le  degré  de  civilisation  peu  élevé,  les  besoins  limités^ 
les  échanges  difficiles  et  restreints. 

Ce  que  nous  avons  exposé  sur  les  formes  de  la  pro- 
duction agricole  nous  a  montré  que  le  latifundium  ne 
pesait  pas  sur  les  propriétés  environnantes  par  l'inten- 


208  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

site  de  sa  production,  ses  larges  emplois  de  capitaux,  le 
taux  plus  élevé  de  sa  rente  foncière,  comme  cela  s'est 
produit  en   Angleterre,  le  pa3^s  classique  de  la  grande 
propriété  foncière.   L'esclavage  aurait  suffi  à  produire 
ce  résultat,  parce  qu'il  laisse  un  très  faible  produit  net, 
qu'il  oblige  à  limiter  l'application  du  travail  aux  terres 
les  plus  fertiles,  et  qu'il  rend  psychologiquement  et  irré- 
vocablement impossible  à  l'ouvrier  de  passer  d'une  spé- 
cialité de  travail  à  une  autre.  Là  où  domine  le  travail 
servile,  il  est  impossible  à  l'agriculture  de  pratiquer  des 
rotations   agricoles,  et  il   est   nécessaire   de   cultiver  le 
même  produit  sur  de  très   vastes  territoires  et  d'aban- 
donner les  terres  les  plus  stériles  sur  lesquelles  l'esclave 
ne  reproduit  que  sa  propre  subsistance.  Le  latifundium 
ne  pouvait  pas  non  plus   marquer  sa  prééminence  par 
l'unité  de   la  direction,  parce  que  les  propriétaires  ne 
s'occupaient  pas  d'agriculture,  comme  le  disait  Columelle. 
Etant  donnés  ces  caractères  de  la  grande  propriété,  il 
est  évident  que  les  petits  propriétaires  n'avaient  pas  à  la 
redouter,  parce  qu'ils  ne  produisaient  pas  pour  vendre 
et  qu'ils  n'avaient  pas  beaucoup  de  superflu,  par  con- 
séquent ils   restaient  étrangers  aux  formes   de    culture 
du  latifundium,  comme  aux   questions    de   concurrence 
d'outre-mer,  c'est-à-dire  qu'ils  n'avaient  pas  à  s'occuper 
des  changements  possibles  de  culture,  ni  des  oscillations 
des  marchés,  ni  des  accaparements  et  des  agiotages.  Le 
danger  n'était  pour  eux  ni  dans  la  répercussion  de  loin- 
tains phénomènes  économiques,  ni  dans  la  concurrence 
du  grand  capital,  mais  dans  la  volonté  arrogante  du  voi- 
sin désireux  d'arrondir  ses  domaines,  dans  le  long  ser- 
vice militaire  obligatoire,  dans  l'expropriation  forcée  pour 
dette.  Les  petits  propriétaires  pouvaient  être  forcés  de 
vendre  non  point  parce  qu'ils  ne  pouvaient  plus  travailler 
sur  leurs  terres  ou  parce  qu'ils  devaient  faire  des  amélio- 


CH.    VU.    —    LE    CAriTALlSME  209 

rations  sur  leurs  terres  et  qu'ils  ne  le  pouvaient,  ou 
parce  que  les  fonds  voisins  les  ruinaient  par  leurs  em- 
plois de  capitaux  re'munéraleurs  et  la  concurrence,  mais 
par  TefFet  de  ces  causes  ordinaires  qui  agissent  même  là 
où  existe  seulement  la  petite  propriété. 

La  constitution  économique  de  l'antiquité  empêcha  le 
latifundium  d'exercer  la  force  d'attraction  qu'il  exerce 
aujourd'hui,  et  ce  fut  précisément  la  prépondérance  de 
réconomie  domestique  qui  empêcha  les  antithèses  sur 
lesquelles  on  fait  se  mouvoir  d'ordinaire  l'histoire  de 
l'antiquité,  de  prendre  un  caractère  aigu.- 

La  prépondérance  du  travail  sur  le  capital  nous  est 
attestée  par  les  écrivains  anciens  eux-mômes.  Nous  avons 
déjà  dit  que  Columelle  constatait  que  les  capitaux  ne  se 
dirigeaient  pas  vers  la  terre  (praef,).  Il  avoue  qu'il  prêche 
dans  le  désert  et  que  personne  ne  tient  à  la  bonne  agri- 
culture :  «  Je  vois  des  écoles  de  rhéteurs  et  de  saltim- 
banques, mais  l'art  qui  fertilise  le  sol  est  complètement 
abandonné.  Si  vous  voulez  tirer  profit  de  votre  bien, 
personne  ne  vous  comprend  et  ne  vous  aide.  On  accuse 
la  stérilité  du  sol  et  les  changements  de  température.  Au 
lieu  de  venir  au  secours  des  campagnes,  l'or  est  jeté  à 
pleines  mains  dans  le  luxe  et  dans  les  orgies.  »  Ces 
mots  expriment  d'une  façon  énergique  l'état  de  l'agricul- 
ture, purement  extensive,  pour  laquelle  on  ne  dépense 
que  du  travail  et  pas  de  capitaux.  Les  écrivains  donnaient 
les  meilleurs  conseils,  il  y  avait  comme  toujours  des 
gens  attachés  à  Valmaparens,  mais  le  plus  grand  nombre 
se  contentaient  de  ce  que  donnaient  la  terre  et  le  travail 
servile,  ne  se  laissaient  plus  émouvoir  par  les  tirades  de 
Cicéron,  Thabiluel  rhéteur,  qui  proclamait  que  Tagri- 
ture  était  l'occupation  la  plus  féconde  et  la  plus  digne 
d'un  homme  libre  {de  off.,  i,  42).  Nous  avons  déjà  exa- 
miné et  exposé  les  différentes  causes  qui  faisaient  qu'il 
Salvigli  14 


210  GH.    VII.    LE    CAPITALISME 

n'était  pas  avantageux  d'élever  la  productivité  et  par 
suite  les  dépenses  d'^établissement,  et  môme  sur  le  lati- 
fundium c'était  la  production  propre  à  l'économie  do- 
mestique et  non  pas  la  production  industrielle  qui  s'im- 
posait. 

Les  faits  recueillis  et  que  nous  avons  analysés  prouvent 
qu'il  n'y  a  aucune  base  à  l'opinion  courante  qui  soutient 
que  le  capitalisme  avait  envahi  l'agriculture  italienne 
par  les  latifundia  et  que  la  terre,  achetée  et  vendue 
contre  de  l'argent  comme  un  bien  quelconque,  avait  été 
cultivée  de  façon  à  obtenir  le  plus  grand  produit  net  ou 
la  plus  grande  quantité  d'aliments  pour  les  classes  qui 
ne  s'adonnaient  pas  au  travail  ;  que  l'industrie  agricole, 
qui  aurait  trouvé  des  encouragements  dans  l'industrie 
commerciale,  avait  provoqué  le  développement  non  seu- 
lement de  celle-ci  mais  encore  de  l'industrie  manufactu- 
rière. IXous  avons  également  démontré  qu'on  ne  pouvait 
accepter  la  thèse  de  la  ruine  du  paysan  italien  par  le 
latifundium,  qui  aurait  appliqué  à  la  production  du  sol 
les  systèmes  du  capitalisme  et  qui  lui  aurait  fait  une 
concurrence  ruineuse.  Le  point  de  départ  sur  lequel  on 
s'appuie,  à  savoir  Texistence  d'une  large  accumulation 
capitaliste  et  de  son  application  à  la  terre,  est  sans  fon- 
dement. 

Une  agriculture  est  dominée,  comme  la  manufacture, 
parla  production  capitaliste,  c'est-à-dire  est  exploitée  par 
des  capitalistes  qui  ne  diffèrent  des  autres  que  par  la  na- 
ture des  éléments  sur  lesquels  ils  opèrent,  quand  existe  le 
travail  salarié  auquel  peut  s'appliquer  le  capital.  Le  point 
de  départ  de  la  production  agricole  capitaliste  c'est  l'exis- 
tence d'ouvriers  salariés  qui  travaillent  la  terre  pour  le 
compte  du  capitaliste,  et  de  fermiers,  pour  lesquels 
l'agriculture  est  une  branche  spéciale  de  production  qui 
permet  l'exploitation  de  leur  capital.  Ce  fermier  capi- 


cu.    VII.    —    LE    CAPITALISME  211 

taliste  paye  à  l'échéance,  au  propriétaire  foncier,  un 
loyer  aQn  de  pouvoir  appliquer  son  capital  à  cette  pro- 
duction spéciale  Cette  somme  constitue  la  rente  foncière. 
C'est  la  forme  sous  laquelle  se  réalise  la  mise  en  valeur 
de  la  propriété  foncière,  et  nous  avions  ainsi  les  trois 
classes  qui  sont  en  antagonisme  dans  nos  sociétés  mo- 
dernes :  l'ouvrier  salarié,  le  capitaliste  industriel,  le 
propriétaire  foncier  (1).  Or,  dans  les  grandes  propriétés 
foncières  de  Tépoque  romaine  nous  trouvons  des  foules 
d'esclaves,  et  ce  qui  domine  ce  n'est  pas  le  fermage  mais 
le  faire-valoir  direct  sous  la  surveillance  de  libertini  avec 
le  concours  aussi  à  l'occasion  de  salariés,  de  merceiiariiy 
auxquels  d'ailleurs  on  donne  la  préférence  sur  les  petits 
lots  pour  les  travaux  occasionnels  (Cato.,  136,  14o).  Mais 
c'est  l'économie  servile  qui  triomphe  sur  le  latifundium, 
elle  joint  à  la  production  agricole  la  transformation  in- 
dustrielle d'une  partie  des  produits  du  sol.  Quant  au  fer- 
mier capitaliste  qui  s'interpose  entre  le  propriétaire  et 
l'agriculteur,  et  dont  la  présence  brise  tous  les  liens  qui 
caractérisent  la  production  antique,  comme  cela  s'est 
fait  dans  les  Etals  modernes,  ni  Varron  ni  Columelle  ne 
nous  en  parlent.  Ce  maître  du  travail  agricole,  cet  ex- 
ploiteur du  surtravail  ne  figure  pas  dans  l'économie  des 
latifundia,  parce  que  c'est  le  propriétaire  absent  qui  d'or- 
dinaire confie  ses  terres  à  des  agents,  généralement  es- 
claves ou  affranchis,  ou  bien  il  les  loue  par  petits  lots, 
ou  plus  tard  il  les  confie  aux  colons  eux-mêmes  en 
s'occupant  lui-même  tout  au  plus  des  oliviers  et  des 
vignes  (2).  Ainsi  il  administre  directement  les  terres  voi- 
sines et  éloignées,  a3^ant  des  rapports  personnels  et  d'ar- 
gent non  pas  avec  une  seule  personne,  le  fermier,  mais 
avec  un  très  grand  nombre.   Ce  n'est  que  sur  les  terres 

(1)  Marx,  le  capital,  III,  194. 

(2)  Weber,  Roemische  Agrargeschichte,  1891,  p.  234. 


212  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

publiques  que  nous  trouvons  des  fermiers^  mais  même 
ici  nous  ne  pouvons  parler  de  capitalistes,  parce  que  ce 
ne  sont  pas  des  spéculateurs  qui  s'occupent  d'agriculture 
pour  produire  des  marchandises  et  recueillir  de  la  plus- 
value,  mais  des  usuriers  qui  prêtent  à  l'Etat,  avancent  les 
fonds,  dont  ils  se  payent  ensuite  avec  les  produits  de  la 
terre  louée,  sur  laquelle  il  ont  jeté  leur  dévolu.  La  cul- 
ture par  fermage  suppose  certaines  conditions  qu'on  ne 
rencontre  pas  partout  :  elle  suppose  des  accumulations 
de  capital,  une  large  demande  de  produits,  la  concur- 
rence, une  agriculture  industrialisée,  et  que  l'emploi  des 
capitaux  dans  la  terre  est  plus^  rémunérateur  que  les 
autres.  Au  contraire,  dans  l'antiquité  romaine  rien  ne 
vaut  l'usure^  \q  foenèrare^  la  principale  opération  de  cette 
économie   monétaire  (Plin.,  Epist.^   in,  9,  8  ;  Senec, 

Marx  a  montré  d'une  façon  merveilleuse  les  transfor- 
mations que  produit  dans  la  nature  de  la  rente  l'intro- 
troduction  du  fermier-capitaliste.  Ses  observations  nous 
donnent  également  la  clef  qui  nous  permet  d'interpréter 
les  différences  que  présente  l'économie  agraire  antique 
comparée  à  l'économie  moderne.  La  nature  de  la  renie 
se  modifie,  dit-il.  Elle  était  d'abord  la  forme  normale  de 
la  plus-value  ;  elle  n'est  plus  maintenant  que  ce  qui 
reste  de  la  plus-value  après  qu'une  partie  a  été  prélevée 
comme  profit,  après  que  tout  le  surproduit  a  été  converti 
en  monnaie.  La  rente  n'est  donc  plus  qu'un  reste  de  la 
plus-value  que  le  fermier-capitaliste  tire  de  l'ouvrier 
agriculteur  au  moyen  de  son  agent.  La  production  se 
transforme  également,  car  le  but  du  fermier-capitaliste 
est  d'exploiter  la  teire  pour  produire  des  marchandises, 
tandis  qu'autrefois  on  n'envoj^ait  au  marché  que  ce  qui 
n'éluil  pas  consommé  directement  (.1). 

(1)  Maux,  Le  capital,  III,  394,  396. 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  213" 

Toutes  ces  transformations  supposent  des  condilions 
qui  n'existaient  pas  dans  l'antiquité,  c'est-à-dire  de 
grands  marchés  pour  absorber  les  marchandises^  pro- 
duites ;  c'est  pour  cela  que  nous  ne  trouvons  pas  de 
fermier-capitaliste  ou  tout  au  moins  que  leur  nombre  est 
très  restreint.  Ils  auraient  dû  payer  les  loyers  en- argent, 
ce  qui  suppose  que  le  commerce  et  l'industrie  ui  baine,, 
la  production  des  marchandises  et  la  circulation  monc- 
taire  ont  atteint  un  grand  développement,  que  les  pro- 
duits ont  un  prix  de  marché,  et  qu'ils  sont  vendus  à  peu 
près  à  leur  valeur. 

Ces  conditions  n'étaient  pas  réalisées  dans  le  monde 
romain,  où  on  n'arriva  jamais  à  transformer  en  cens  en 
argent  les  ;  prestations,  en  nature.  Les  colons  [jartiaires 
payaient  en  nature  (l),  et  il  en  ^tait  de  même  dans  les 
locations  serviles  et  ensuite  dans  le  colonati  bien  que 
toutes  les  aspirations  des  propriétaires  aient  du  tendre  à 
V  la  conversion,  comme  on  l'a  fait  en  Angleterre,  en  Alle- 
..  magne,  etc.,  quand  ils  s'éloignèrent  des  campagnes  et 
qu'ils  se  trouvèrent  aux  prises  dans  les  villes  avec  des 
besoins  de  luxe  que  l'argent  seul  pouvait  satisfaire. 

On  rencontrait  le  fermage  sur  les  domaines  de  l'empe- 
reur, sur  les  latifundia  de  Sicile  et  d'Afrique  (2),  mais  ces 
fermiers  étaient  moins  des  capitalistes  que  des  percep- 
teurs, des  adjudicataires  des  prestations  eo  nature,  de  ce 
qui  dépassaitla  consommation  et  qui  pouvait  être  converti 
en  marchandises  et  mis  en  circulation.  Ces  fermiers  sont, 

(i)  L.  26,  §  6,  Dig.,  xix,  2  ;  I.  5,  Cod.  lust.,  xi,  48:  Domini 
praediorum  id  quod  terra  prtiestat,  accipiant,  pecuniam  non  requi- 
rant.  Cf.  Plin.,  Epist.,  ix,  37,  Y  Ara  legis  Hadrianae  (Hermes,  1894, 
p.  204)  et  la  Sententia  Minuciorum  [C.  Ins.  Lat.,  V,  7749,  1.  xxv  ; 
Bruns,  Fontes,  o^  édit.,  326). 

(2)  His,  Die  Domiinem  der  roem.  Kaiserzeit,  1896,  p.  11-1  ^i.  — 
Beaudocin,  Les  grands  domaines  {Nouvelle  Revite  historique  du  droit, 
XX,  673;  XXII,  324). 


214  CH,    VII.    LE    CAPITALISME 

pour  une  époque  postérieure,  décrits  dans  les  lettres  du 
pape  Grégoire  P^  qui  avait  loué  les  vastes  domaines  que 
l'Eglise  romaine  possédait  en  Sicile.  Entre  ceux-ci  et 
ceux  de  l'époque  impériale  il  n'y  a  pas  de  différence  et 
personne  ne  voudra  voir  dans  les  conductores  siciliens 
du  Vf  siècle  des  capitalistes. 

Sous  tous  les  aspects  que  présente  l'antique  économie 
agraire,  on  voit  qu'elle  diffère  de  l'économie  moderne, 
dans  laquelle,  comme  l'a  dit  Marx,  ce  n'est  plus  la  terre 
mais  le  capital  qui  tient  sous  son  joug  le  travail  agricole. 
Alors  le  capital  ne  jouait  qu'un  rôle  secondaire. 

Et  il  en  fut  ainsi  de  la  vigne,  de  l'olivier,  de  l'indus- 
trie pastorale,  malgré  les  enseignements  des  agronomes 
pour  augmenter  la  rente  :  et  c'est  un  anachronisme  que 
de  transporter  dans  le  monde  romain  nos  faits  économi- 
ques. Nous  avons  déjà  ramené  à  ses  termes  vrais  tout  ce 
qui  concerne  la  culture  de  la  vigne  ;  voyons  maintenant 
ce  qu'il  faut  penser  de  l'industrie  pastorale.  Caton  y 
voyait  une  industrie  plus  rémunératrice  que  les  légumes 
et  que  la  vigne.  C'est  aujourd'hui  une  industrie  essen- 
tiellement capitaliste,  moins  parce  qu'elle  est  pratiquée 
par  de  grands  propriétaires  que  parce  que  le  capital  y  a 
une  importance  beaucoup  plus  grande  que  le  travail. 
Pour  Caton  lui-même,  comme  pour  tout  propriétaire 
foncier,  il  est  évident  que  les  troupeaux  ouvrent  un 
champ  plus  vaste  à  la  formation  du  capital  et  que  l'éle- 
vage du  petit  bétail,  plus  productif,  permet  au  capital  de 
se  reproduire  plus  rapidement.  Mais  il  faut  également  re- 
marquer que  l'industrie  pastorale  est  une  forme  de  pro- 
duction qui  se  concilie  avec  les  besoins  de  consommation 
d'une  population  peu  nombreuse  et  qu'elle  devient  une 
nécessité  là  où  il  n'y  a  pas  de  grands  marchés,  des  mo- 
yens de  communication  réguliers  et  faciles,  là  où  la 
main-d'œuvre  est  rare,  là  où  domine  l'économie  disso- 


CH.    VU.    —    LE    CAPITALISME  215 

ciée.  Cela  ressort  également  de  l'extension  prise  même  de 
nos  jours  par  l'industrie  pastorale  dans  la  Turquie 
d'Europe,  dans  les  provinces  balkaniques,  en  Russie.  Et 
cependant  cette  industrie  diffère  beaucoup  de  celle  des 
squatters  de  l'Australie,  qui  l'exercent  dans  un  but  ex- 
clusif de  spéculation,  et  qui  ont  poussé  jusqu'à  des  hau- 
teurs inconnues  les  manifestations  du  capitalisme  pasto- 
ral. Mais  l'accumulation  énorme,  l'apport  continu  de  ca- 
pital est  dû  ici  à  ce  fait  que  les  laines  ont  trouvé  et  trou- 
vent un  débouché  immédiat  sur  les  marchés  d'Europe, 
oii  les  changements  de  la  mode  en  font  absorber  des 
quantités  toujours  plus  grandes,  invraisemblables  si  on 
les  compare  à  ce  qu'on  absorbait  dans  Tantiquité, où  man- 
quait cet  élément  capricieux,  et  où  les  hommes  et  les 
femmes  avaient  des  vêtements  simples,  uniformes,  tou- 
jours les  mêmes. 

L'industrie  pastorale  dans  Tanliquité  résulte  d'une 
nécessité  économique  ;  il  en  est  ainsi  dans  les  pays  où  la 
main-d'œuvre  fait  défaut  et  où  il  n'y  a  pas  demande  de 
produits  agricoles.  Dans  les  environs  des  villes,  elle  était 
le  fait  des  petits  propriétaires  de  huit  ou  dix  chèvres  et 
non  des  capitalistes.  Varron  la  déconseille  à  ceux-ci, 
parce  qu'elle  est  dangereuse  et  cite  un  propriétaire  de 
1000  jugera  dans  les  faubourgs  qui,  ayant  appris  qu'un 
chevrier,  qui  conduisait  ses  dix  chèvres  chaque  matin 
dans  la  ville,  en  retirait  par  jour  un  denarius,  acheta  1000 
chèvres,  espérant  eu  retirer  1000  denarii,  mais  il  fut  bien- 
tôt détrompé,  parce  qu'une  épizootie  les  flt  toutes  mourir. 
C'est  le  triomphe  de  la  petite  industrie.  Ajoutons  que 
chaque  villa,  chaque  fonds  avait  les  chèvres  et  les  bre- 
bis nécessaires  pour  satisfaire  à  ses  besoins  ;  elles  don- 
naient le  lait,  la  viande,  la  laine  que  l'on  filait,  tissait 
dans  la  maison,  comme  le  font  encore  beaucoup  de  pro- 
priétaires et  beaucoup  de  paysans  dans  un  grand  nom- 


216  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

bre  de  régions  de  l'Italie  moderne.  Quels  grands  mar- 
chés restaient  aux  grands  producteurs  de  laine,  aux 
squatters  de  l'antiquité  ?  En  plus  des  risques  spéciaux 
auxquels  était  exposé  le  capital  pastoral,  il  ne  rencon- 
trait pas  les  conditions  qui  dans  les  pays  modernes  assu- 
rent à  ce  capital  la  plus  rapide  des  reproductions.  Les 
anciens  mettaient  l'industrie  pastorale  au-dessus  de  la 
cerealiculture  et  ils  la  comparaient,  peut-être  pour  les 
risques,  au  commerce  maritime,  mais  ils  ne  parlent  pas 
des  différences  qu'il  y  avait  entre  la  grande  et  la  petite 
industrie  pastorale.  Certes  la  production  en  grand  de  la 
laine  devait  se  ressentir  d'un  état  économique  dans  le- 
quel l'industrie  du  vêtement  était  en  général  confinée 
dans  le  domaine  de  la  production  domestique,  de  cette 
économie  productive  dans  laquelle  non  seulement  les 
travailleurs  mais  même  les  propriétaires  capitalistes  et 
les  entrepreneurs  disparaissent  du  marché. 

Les  agronomes  parlent  également  de  spéculations  qui 
portaient  sur  la  culture  des  rosiers,  de  la  volaille,  du  gi- 
bier, des  abeilles,  etc.  lUen  de  plus  vrai  :  et  l'on  peut 
facilement  croire  avec  Varron  que  son  Albulius  retirait 
plus  de  la  culture  de  la  villa  que  du  terrain  (m,  2)  ;  mais 
sa  villa  était  située  à  Albano,  aux  portes  de  Rome,  et  là 
la  culture  était  intensive  :  on  cultivait  les  légumes,  et  sur 
une  large  échelle  les  fleurs  et  les  fruits  qui  sur  le  mar- 
ché de  Rome  atteignaient  des  prix  élevés  et  qui  venaient 
des  campagnes  du  Tibre,  de  la  Sabine,  d'Aricie,  de  Si- 
gna, de  Tivoli,  de  Tusculum  (1).  Sur  ces  terres,  les  fruits 
pouvaient  donner  ces  rentes  fabuleuses  dont  parle  Pline 
(xvui,  8),  et  les  abeilles  10  mille  sesterces  de  miel  par 
an  (Varron,  m,  6)  ;  la  tante  de  Yarron  pouvait  retirer  de 
sa  basse-cour  dans  la  Sabine  un  revenu  supérieur  à  celui 

(1)  Mârt.,  IX,  61  ;  XIII,  19,  21  ;  Colum.,  x,  xii. 


CH.    Vil.    —    LE    CAPITALISME  2i7 

que  pouvait  donner  une  terre  de  200  jugera  (id.,  m,  2), 
et  100  puons  donner  en  œufs  et  poussins  60  mille  ses- 
terces (id.,  HT,  6);  Seius,  dans  sa  ville  d'Ostie,  retirait  de 
sa  basse  cour  et  du  gibier  50  mille  sesterces  par  an  (m, 
2)  ;  et  de  même  les  viviers  de  Lucullus  rapportaient  40 
mille  sesterces  par  an,  et  ceux  de  Irrus  furent  vendus 
4  millions  de  sesterces  (ni,  2,  17).  Mais  ces  prix  étaient 
atteints  aux  portes  de  Rome,  sub  urbe,  comme  disait 
Varron  (i,  13),  là  où  colere  hortos  late  expedit.  C'est  la 
vérification  de  la  loi  de  Thiinen. 

Ces  mots  sub  urbe  caractérisent  nettement  l'économie 
agraire  romaine.  Les  agronomes  ont  toujours  en  vue 
Rome  et  ses  environs  et  ils  ne  parlent  pas  des  cultures 
des  latifundia,  et  généralement  les  écrivains  ont  confondu 
la  capitale  avec  tout  Fempire.  C'est  seulement  dans  les 
lieux  voisins  de  ce  grand  marché  que  l'agriculture  prenait 
un  caractère  capitaliste  :  plus  on  s'éloignait,  plus  ce  ca- 
ractère disparaissait  et  alors  prédominaient  les  formes 
de  production  qui  caractérisent  le  régime  féodal. 

L'économie  agraire  romaine  n'a  eu,  en  général,  avec 
l'économie  capitaliste,  que  des  analogies  superficielles, 
et  la  culture  des  latifundia  se  rapproche  plutôt  du  ré- 
gime des  plantations.  Comme  l'a  pressenti  admirablement 
Marx  (HT,  382),  les  identités  ne  sont  que  formelles,  «  et 
elles  n'existent  pas  en  réalité,  comme  le  savent,  écrivait- 
il,  ceux  qui  connaissent  la  production  capitaliste  et  qui 
ne  jugent  pas  comme  Mommsen,  qui  voit  la  production 
capitaliste  partout  où  il  y  a  économie  monétaire.  » 

Nous  ne  saurions  mieux  définir  l'économie  du  latifun- 
dium que  parPexpression  d'économie  féodale,  et  nous  la 
comparerions  volontiers  aux  villas  de  Charlemagne,  où 
le  produit  et  le  surproduit  des  grands  domaines  venaient 
du  travail  agricole  et  industriel^  où  cela  seulement  qui 
dépassait  la  consommation  était  mis  en  vente  :  à  l'opposé 


218  CH.     VII.    LE    CAPITALISME 

de  l'économie  moderne,  dans  laquelle  entend  à  ne  pro- 
duire que  des  marchandises  et  où  ce  que  l'on  consomme 
ne  représente  qu'une  fraction  infime  des  marchandises 
récoltées.  De  là  la  vérité  de  celle  observation  de  Marx, 
que  le  travail  agricole  est  aujourd'hui  sous  le  joug  du 
capital. 

L'économie  capitaliste  est  appliquée  à  l'agriculture  et 
domine  dans  les  campagnes  après  qu'elle  a  pénétré  dans 
l'industrie  et  qu'elle  domine  dans  les  villes.  A  la  petite 
propriété  et  au  régime  des  artisans  de  l'antiquité  ne 
pouvait  correspondre  une  agriculture  industrielle,  une 
production  normale  de  marchandises  en  grand.  Le  pro- 
priétaire produit  pour  lui,  le  grand  propriétaire  pratique 
une  culture  d'exploitation,  avec  des  rotations  forcées  et 
le  travail  servile  :  les  richesses  qu'il  possédait  par  ailleurs 
il  ne  les  dépensait  pas  en  améliorations  agricoles,  mais  à 
acheter  d'autres  terres.  La  grande  masse  de  la  population 
avait  des  idéals  très  modestes,  des  désirs  très  modérés, 
une  grande  simplicité  de  vie,  dédaigneuse  du  confort  ; 
aussi  l'industrie  restait-elle  réduite  au  minimun,  l'éco- 
nomie était  stable,  immobile,  basée  sur  la  satisfaction 
normale  de  besoins  égaux.  C'est  cette  masse  qui  donnait 
son  empreinte  à  l'économie  générale,  et  non  la  petite  mi- 
norité de  millionnaires  qui  menaient  une  vie  de  luxe  ar- 
tificielle, que  satisfaisaient  seulement  les  importations  les 
plus  hétérogènes,  mais  qui  ne  modifiaient  en  rien  les  éco- 
nomies locales. 

Après  avoir  démontré  que  le  capital  ne  se  tourne  ni 
vers  l'industrie,  ni  vers  Fagriculture,  étudions  son  pro- 
cessus de  formation,  les  emplois  qu'il  préféra,  les  causes 
qui  ont  empêché  son  accumulation.  Nous  pourrons  voir 
ainsi  les  différences  qu'il  y  a  entre  les  sociétés  modernes 
et  les  sociétés  antiques. 

Les  premiers    no3^aux  de  richesse    accumulée  dans 


CH.    Vil.    LE    CAPITALISME  219 

l'antiqulté  proviennent  du  butia  de  guerre.  Si  ce  n'est  pas 
là  la  loi  de  la  civilisation,  ça  en  est  une  des  principales. 
Nous  en  avons  une  preuve  avec  TAngleterre,  dont  la 
puissance  économique  commença  après  qu'elle  se  fut 
emparée  des  Indes,  un  des  pays  les  plus  riches  du  monde. 
Ce  furent  les  conquêtes  qui  mirent  dans  les  mains  d'une 
petite  ploutocratie  fmancière,  à  Rome,  une  grande  ri- 
chesse monétaire,  peut-être  la  plus  grande  qu'ait  pos- 
sédée l'antiquité.  Si  le  sort  des  armes  n'avait  pas  favo- 
risé les  Romains,  ce  n'est  pas  sur  les  bords  du  Tibre 
que  se  serait  formée  une  orgueilleuse  puissance  écono- 
mique, et  il  n'aurait  pas  suffi  de  la  parcimonie  et  de  l'abs- 
tinence de  ces  tenaces  agriculteurs  pour  les  élever  au- 
dessus  des  autres  peuples  agriculteurs  ou  pasteurs  de 
l'Italie. 

L'époque  de  l'accumulation  s'ouvrit  avec  les  conquêtes 
d'outremer  et  les  adjudications  des  impôts  et  de  la  mise 
en  valeur  des  terres  publiques  aux  publicains.  Dans 
l'antiquité  romaine  c'est  des  adjudications  des  impôts 
qu'est  sortie  la  véritable  accumulation,  de  la  même  façon 
qu'au  moyen  âge  le  capital  se  forma  dans  les  cités  ita- 
liennes avec  les  adjudications  des  dîmes  et  des  autres 
rentes  de  caractère  ecclésiastique  dont  se  chargèrent  les 
banquiers  italiens  (1).  Les  butins  de  guerre,  les  pillages, 
les  vols  commis  dans  les  temples,  dans  les  palais,  par- 
tout, amenèrent  à  Rome  les  richesses  des  peuples  con- 
quis, les  trésors  des  nations  vaincues.  Il  y  eut  à  cer- 
tains moments  des  inondations  soudaines,  des  pluies 
d'or,  qui  donnèrent  à  beaucoup  de  ceux  que  la  fortune 

(1)  Pagnim,  Della  decima,  2,  127  :  «  La  cour  de  Rome,  en  se 
servant  des  banquiers  pour  faire  rentrer  ses  rentes  des  divers 
lieux  du  monde,  leur  procurait  ainsi  l'argent  qui  est  la  mar- 
chandise dont  ils  ont  besoin.  »  Voir  Sombart,  Dcr  moderne  Kapi- 
«a/iswz<s,  I,  1902,  p.*23o. 


220  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

comblait  en  un  instant  la  frénésie  des  jouissances  le& 
plus  folles,  les  plus  extravagantes.  Ce  luxe  débordant  est 
dû  en  partie  à  ces  enrichissements  subitfv  et  énormes.  Ce 
qui  provient  de  la  guerre  est  généralement  consommé 
en  dépenses  improductives.  Aussi  une  grande  partie  des 
métaux  précieux  transportés  à  Rome  fut-elle  employée 
à  l'achat  de  marchandises  rares  et  très  coûteuses,  ou 
bien  elle  fut  transformée  en  objets  précieux  ou  immobi- 
lisée dans  de  grandioses  édifices,  richesse  perdue  pour 
la  production  et  pour  la  création  de  nouveaux  biens.  Les 
généraux  victorieux,  qui  retournaient  dans  leur  patrie 
chargés  d'honneurs  et  de  trésors,  dissipaient  en  peu  de 
temps  la  part  de  butin  qui  leur  avait  été  attribuée,  en 
grandes  fêtes  et  en  distributions  de  blé  et  d'argent  à  leurs 
soldats,  à  leurs  amis,  à  leurs  clients.  Il  en  fut  ainsi  dans 
tous  les  grands  empires  d'Orient,  et  aussi  en  Espagne 
où,  après  la  découverte  de  l'Amérique,  affluèrent  dans 
les  villes  des  masses  énormes  de  métaux  précieux  qui 
furent  prodigués  à  pleines  mains  en  dépenses  impro- 
ductiv^es,  de  sorte  que,  l'inondation  terminé(^,  l'Espagne 
resta  plus  misérable  qu'elle  ne  Tétait  auparavant. 

Les  conquêtes  une  fois  bien  assurées,  la  ploutocratie 
romaine  organisa  l'exploitation  systématique  des  pro- 
vinces, le  drainage  méthodique  des  richesses,  qui  furent 
amenés  à  Rome  au  moyen  du  fermage  des  impôts, 
des  opérations  de  crédit,  de  la  fourniture  des  troupes, 
des  grandes  constructions  publiques,  de  l'emploi  des 
grandes  charges  publiques,  de  la  mise  en  valeur  des 
terres  confisquées  dans  les  pays  oii  la  population  était 
dense.  C'est  par  ces  moyens  que  se  fit  le  processus 
d'accumulation,  par  les  mêmes  moyens  qui  ont  consti- 
tué le  capitalisme  en  Angleterre  et  en  Hollande  à 
l'époque  moderne.  Après  avoir  commis  des  vols  de  toute 
sorte,  au  moment  môme  des  découvertes  des  pays  neufs^ 


CH.    Vil.     LE    CAPITALISME  221 

ces  deux  Etats  en  entreprirent  le  dépouillement  systé- 
matique en  les  rendant  tributaires,  de  sorte  que  ceux-ci 
ne  travaillaient   que  pour  la  capitale,  pour  une  classe 
parasitaire  qui  s'était  attribué  le  monopole  de  tant  de 
forces  vierges,  de  tant  de  richesses  inexplorées.  La  nais- 
sance de  la  richesse  romaine  commence  avec  l'invasion 
de  l'Orient  par  les  banquiers.  De  même  la  naissance  du 
capitalisme  médiéval  et  moderne  coïncide  avec  l'intro- 
ni uction  de  la  civilisation  européenne  dans  des  pays  riches 
mais  inférieurs.  Ainsi  la  richesse  des  villes  italiennes 
ne  peut  pas  être  expliquée  sans  l'exploitation  des  pays 
méditerranéens  par  les  marchands  italiens,  de  même  que 
le  développement  de  l'Espagne,  de  la  France,  de  la  Hol- 
lande et  de  l'Angleterre  ne  peut  pas  s'expliquer  sans 
l'anéantissement  de  la  civilisation  arabe,  la  spoliation  de 
l'Afrique,  sans  l'appauvrissement,  les  pillages,   les  dé- 
vastations de  l'Asie  méridionale,  de  ses  lies  et  des  Indes 
<>ricntales,   comme   l'a   démontré   Sombart.   Quand   un 
Etat  fait  des  conquêtes,  s'annexe  un  pa3^s  et   y  établit 
un  système  administratif  et  financier  qui  en  exploite  les 
ressoui  ces  d'un  mouvement  uniforme  et  continu,  ce  pays 
travaille  à  l'accumulation  capitaliste  de  l'Etat  dominant  ; 
et  c'est   précisément  ainsi  que  se  constitua  la  richesse 
monétaire  de  Kome. 

Derrière  les  légions  conquérantes  venait  une  foule  de 
spéculateurs  qui,  poussés  par  l'instinct  de  la  rapine, 
étaient  prêts  à  toutes  les  besognes  dans  le  but  de  s'enri- 
chir. Us  achetaient  le  butin  distribué  aux  soldats,  ils  se 
chargeaient  de  l'approvisionnement  des  troupes,  de  la 
fourniture  du  matériel  de  guerre,  ils  achetaient,  ils  ven- 
daient, commençant  d'abord  par  le  petit  commerce  pour 
arriver  petit  à  petit  aux  grands  profits,  aux  grosses  adju- 
dications, aux  prêts  considérables.  C'étaient  des  hommes 
sortis  des  couches  inférieures  de  la  population,  parce  que 


222  GH.    V]I.    LE    CAPITALISME 

les  faaiilles  patriciennes  méprisaient  ces  travaux  et  ces 
gains,  la  sordide  occupation  d'acheter  et  de  vendre.  Le 
désir  de  s'enrichir  est  un  sentiment  spécifique  de  l'âme 
plébéienne,  c'est  la  force  par  laquelle  les  plébéiens 
veulent  secouer  le  joug  des  classes  aristocratiques  et 
s'élever.  A  Rome,  comme  dans  les  villes  du  moyen  âge, 
partout,  à  l'époque  moderne,  l'accumulation  se  fit  dans 
les  classes  populaires  et  bourgeoises,  d'où  sortent  les 
homines  novi,  les  couches  nouvelles  par  les  gains  ra- 
pides. Chez  ces  plébéiens,  les  traditions  anciennes  de 
moralité  domestique  qui  étaient  le  patrimoine  des  mai- 
sons patriciennes  disparaissent  rapidement  ;  les  mœurs 
se  corrompent,  tout  est  mis  à  l'encan,  notamment  l'ad- 
ministration de  la  justice,  et  dans  toute  la  vie  de  l'Etat 
se  fait  sentir  l'action  démoralisatrice  des  richesses  sou- 
daines mal  acquises,  multipliées  par  des  moyens  peu 
honorables.  Dans  cette  phase  du  développement  écono- 
mique, la  seule  chose  qu'on  apprécie,  c'est  l'argent,  que 
tout  le  monde  vénère,  qui  s'asservit  les  lois  et  les  tribu- 
naux,  qui  conduit  aux  honneurs,  qui  consolide  l'amitié, 
qui  est  plus  puissant  que  la  foudre  de  Jupiter  (1).  La 
classe  des  chevaliers  a  eu  l'initiative  de  ce  mouvement 
et  c'est  d'elle  que  viennent  les  premiers  indices  de  l'es- 
prit capitaliste,  esprit  fait  d'audace,  d'esprit  d'entreprise, 
de  prévoyance,  de  calcul,  de  décision.  Cet  esprit  ne 
s'était  que  timidement  développé  dans  les  anciennes 
classes  patriciennes,  qui  s'étaient  plutôt  consacrées  à 
l'accaparement  du  sol  qu'aux  spéculations  usuraires  ; 
elles  avaient  d'abord  négligé  celles-ci  sous  F  influence 
des  préjugés  de  classe,  ensuite  peut-être  elles  furent 
évincées  par  les  plébéiens  qui  voulaient  se  réserver  la 


(I)  lIoRAT.,   Carm.,  m,   16,   9  ;  Propert.,  ni,  3,  18;  Ovid.,  Fast. y 
1,  21. 


CH.    VU.    —   LE    CAPITALISME  223 

commerce,  la  navigation,  les  prêts,  le  commerce  de  l'ar- 
gent, et  qui,  devenus  les  détenteurs  exclusifs  de  la  ri- 
chesse mobilière,  occupèrent  dans  la  constitution  poli- 
tique de  TEtat  la  place  prééminente. 

L'argent  se  reproduisit  grâce  à  l'usure  et  au  commerce 
et  s'immobilisa  en  placements  fonciers  et  en  construc- 
tion de  maisons.  Nous  avons  déjà  montré  le  déve- 
loppement de  ce  dernier  mode  d'enrichissement  ;  les 
terres  furent  accaparées  en  tous  lieux,  et  la  richesse  im- 
mobilière fut  la  plus  appréciée.  Chez  les  écrivains  de 
l'époque  impériale  prédomine  cette  idée  que  la  véritable 
richesse  est  celle  qui  consiste  en  maisons  ou  en  terre 
(Horat.,  Carm.y  ii,  3,  17)  :  tout  d'abord  vient  la  terre, 
puis  l'argent  employé  en  bons  prêts.  Quand  on  a  l'un  et 
l'autre,  on  est  riche  :  Dives  agris^  dives  positls  in  foenore 
nummis  (id.,  Sat.,i,  2,  12).  Pour  Martial,  est  riche  celui 
qui  possède  une  maison  de  cent  colonnes  et  qui  a  son 
coffre  plein  d'or,  ou  bien  qui  est  propriétaire  de  grandes 
étendues  de  terre^  môme  sur  le  Nil,  ou  de  nombreux 
troupeaux  (v,  13),  qui  a  son  argent  placé  en  terres  ou  en 
maisons  et  en  prêts,  et  qui  a  autour  de  lui  un  cortège  de 
débiteurs  (m,  31).  Le  type  de  l'homme  d'affaires,  de 
l'homme  riche,  c'est  pour  Martial  celui  qui  prête  (1),  qui 
achète  des  terres^  qui  change  les  monnaies  (vi,  50),  qui 
par  tous  les  moyens  recueille,  vole  de  l'argent  pour 
remplir  son  coffre  et  pour  avoir  ensuite  un  long  registre 
de  personnes  auxquelles  il  a  prêté  (2).  La  société  de  son 
temps  ne  connaît  que  deux  emplois  utiles  de  l'argent  : 
on  doit  ou  bien  le  prêter  à  un  bon  intérêt  ou  le  consom- 

(1)  VI,  5,  20  ;  VIII,  37  ;  ix,  104  ;  x,  14,  18. 

(2)  VIII,  44  : 

Rape,  congère,  aufer,  possile  .. 
Superba  densis  arca  palleat  nummis 
Centum  explicentur  paginae  kalendarum. 


224  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

mer  en  plaisirs  (via,  16)  ;  ou  bien  rester  oisif  sur  le  forum 
à  battre  les  monnaies  sur  le  banc,  à  les  changer  moyen- 
nant un  agio  et  à  les  prêter  (xu,  57),  ou  à  vivre  dans  le 
luxe,  avoir  des  lils  magnifiques,  des  coupes  de  cristal,  une 
excellente  cuisine,  un  long  cortège  d'esclaves,  de  clients, 
de  galants,  de  damoiseaux,  des  cochers  et  des  chevaux 
(ix,  23  ;  XI,  71  ;  xu,  66),  et  s'adonner  à  tous  les  plaisirs 
en  dissipant,  s'il  le  faut,  tout  l'argent  accumulé  par  les 
aïeux  (ix,  83).  «  Si  tu  dépenses  et  vides  ta  caisse,  tu  au- 
ras l'avantage  de  ne  craindre  ni  le  feu,  ni  les  voleurs  ;  ta 
fortune  ne  courra  pas  le  danger  de  périr  en  mer,  tU'ne 
connaîtras  pas  les  sentiers  des  tribunaux  où  le  débiteur 
conteste  ta  créance  et  les  intérêts  (v,  42),  où  tu  dois  dis- 
puter avec  le  colon  qui  ne  possède  rien  et  avec  le  fer- 
mier qui  a  fait  de  mauvaises  affaires  »  (ii,  11). 

Là  où  l'économie  monétaire  est  développée,  les  deux 
premières  formes  de  reproduction  que  prend  le  capital 
sont  l'usure  et  le  commerce.  Le  capital  productif  d'inté- 
rêts, le  capital  usuraire,  appartient,  avec  le  commerce^ 
aux  formes  primitives  du  capital,  aux  phases  antérieures 
à  la  production  capitaliste.  Le  prêt  à  intérêt  et  la  spécu- 
lation commerciale  sont  les  opérations  les  plus  commu- 
nément mentionnées  par  les  juristes  et  par  les  poètes  :  au 
premier  se  rattachent  un  très  grand  nombre  d'espèces 
d'opérations  de  crédit,  qui  nous  montrent  le  grand  dé- 
veloppement qu'avait  pris  l'économie  fiduciaire,  les  pa- 
pyrus récemment  découverts  nous  ont  apporté  des  ré-^ 
vélations  pleines  d'intérêt  ;  à  la  seconde  se  rattache  la 
navigation.  Horace  mentionne  à  côté  de  l'usure  le  com- 
merce maritime  comme  l'une  des  deux  manifestations 
de  l'économie  romaine  (1).  «  Navigue  et  prête  à  intérêts, 


(1)  lIoRAT.,  Carm.,  m,  24,  35  ;  i,  1,  15  ;  i,  31,  11  ;  m,  7,  30;  Sat.f 
1,  1,  4-lG;  m,  3,  106. 


CH.    VII.    LE   CAPITALISME  225 

dit  Perse,  si  tu  veux  t'enrichir  ))  (v,  140).  Et  Juvénal  : 
«  Tu  t'enrichiras  en  naviguant  et  en  transportant  des 
raisins  secs  et  du  vin.  Pour  avoir  mille  talents  et  des 
villas,  l'homme  devint  téméraire.  Aujourd'hui  les  mers 
sont  pleines  de  navires,  il  y  a  plus  d'hommes  sur  mer 
que  sur  terre.  Partout  où  on  peut  espérer  quelque  gain, 
le  navigateur  s'en  va,  loin,  sur  des  mers  inconnues,  au 
milieu  des  tempêtes  »  (xiv,  268).  Quand  il  passe  en  re- 
vue les  différentes  professions,  l'agriculture,  l'armée,  la 
profession  d'avocat,  il  trouve  que  c'est  le  trafic  qui  con- 
duit le  mieux  à  la  fortune.  Juvénal  nous  a  transmis  le 
précepte  du  négociant  romain  :  «  acheter  des  marchan- 
dises pour  les  revendre  le  double  ».  Tl  est  vrai  que  cela 
n'est  pas  honorable,  mais  le  gain  exhale  une  bonne 
odeur,  d'oii  qu'il  vienne  (xiv,  loi,  198,  203). 

Ces  écrivains  ne  trouvent  pas  dans  la  société  au  milieu 
de  laquelle  ils  vivent  d'autres  genres  d'affaires,  et  ils  res- 
tent étrangers  à  l'idée  d'employer  l'argent  accumulé  à 
des  buts  de  reproduction,  à  des  spéculations  incertaines 
et  lointaines,  d'une  façon  différente  du  prêt  sur  gage,  du 
prêt  appuyé  sur  une  dfplomatie  rusée  et  sur  les  armes 
et  consenti  moyennant  des  intérêts  mensuels,  notam- 
ment aux  pérégrins,  pour  lesquels  il  ii'y  avait  pas  de 
limitation  du  taux  de  l'intérêt  et  contre  lesquels,  en  cas 
de  non-payement,  on  pouvait  avoir  recours  à  une  pro- 
cédure sommaire  et  à  la  confiscation. 

Tous  les  grands  noms  de  l'histoire  romaine  sont  liés  à 
des  opérations  usuraires.  Quand  on  voit  Brutus  prêter 
à  48  0/0,  on  peut  imaginer  avec  quelle  fièvre  ceux  qui 
avaient  de  l'argent  se  jetaient  sur  les  prêts  à  intérêts, 
notamment  aux  habitants  des  provinces.  Il  y  avait  ceux 
qui  prêtaient  aux  rois  et  aux  villes,  c'étaient  les  princes 
de  la  finance,  et  il  y  avait  ceux  qui  faisaient  de  petites 
opérations  de  prêts  sur  gage.  Les  premiers  travaillaient 
Salvigli  ^5 


226  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

à  coup  sûr,  parce  qu'ils  avaient  derrière  eux  l'appui  de 
la  puissance  militaire  et  diplomatique  de  Rome.  ParTin- 
termédiaire   des  uns  et  des  autres,  banquiers  et   mar- 
chands, les  richesses  publiques  et  privées  de  l'Asie  et  de 
l'Afrique  passaient  dans  les  poches  des  chevaliers,  c'est- 
à-dire  des  usuriers.  Ceux-ci   se   faisaient  appeler  d'un 
nom  plus   décoratif,    negotiatores  —   et  tels    son^    les 
Italici  qui  negotiantur  des  inscriptions  grecques  —  mais 
ces  foules  de  négociants   qui  pénétraient  dans  les  pays 
conquis  ou  qui  s'échelonnaient  sur  les  frontières  des  ter- 
ritoires où  il  n'aurait  pas  été  prudent  de  s'établir,  fai- 
sant un  peu  de  tout,  l'échange  des  monnaies,  la  vente  à 
crédit,  qui  se  déguisaient  parfois  en  ambassadeurs  [Li- 
bera leyatio),  étaient  avant  tout  des  usuriers.  Tels  étaient 
ces  Italiens  qui  avaient  absorbé  tout  le  commerce  moné- 
taire des  Gaules,  comme  le  dit  Cicéron  avec  son  exagé- 
ration habituelle,  à  ce  point  qu'on  ne  remuait  pas  un 
sou  sans  qu'il  passât  par  leurs  mains,  tels  étaient  ces  Ita- 
liens que  Mithridate  ht  massacrer.  C'est  un  fait  que  la 
race  italienne  manifesta  à  cette  époque  une  extraordi- 
naire vitalité,  et  qu'elle  eut  tonte  l'activité,  toute  l'énergie 
et  toutes  les  aptitudes  qui  avaient  rendu  fameux  les  Phé- 
niciens elles  Grecs.  11  n'y  eut  pas  de  pays,  même  très 
éloigné,  où  il  y  avait  possibilité  de  réaliser  un  gain  usu- 
raire  ou  commercial,  qui  n'attirât  les  négociants  italiens. 
Si  ceux-ci  s'occupaient  des  petites  spéculations,  les 
patriciens  se  réservaient  les  grosses.  Leur  dignité  eut  été 
un  peu  éclaboussée  par  l'usure,  que  l'on  peut  comparer  à 
l'homicide.  Mais  l'usure  c'est  le  petit  prêt  ;  il  n'en  est  pas 
de  même  de  l'opération  fmancière,  du  prêt  aux  villes, 
aux  rois.  Caton  se  lit  le  théoricien  de  cette  manière  de 
voir,   lui,  qui  bien  qu'il  employât  sa  fortune  en  entre- 
prises édilitaires,  en  placements  fonciers,  dans  l'élevage 
des  esclaves,  en  spéculations  commerciales  et  maritimes, 


CH.    Vil.    LE    CAPITALISME  227 

d'affrètement,  d'assurance,  faisait  aussi  de  grandes  opé- 
rations financières.  Il  restait  d'accord  avec  ses  théories, 
parce  que  n'est  usurier  que  celui  qui  exploite  le  menu 
peuple. 

L'usure  fut  toujours  florissante,  et  le  prêt  fut  toujours 
à  Rome  Topération  la  plus  avantageuse.  Des  lois  fixèrent 
le  taux  de  l'intérêt,  mais  on  peut  affirmer  qu'elles  ne 
furent  jamais  observées  et  qu'elles  eurent  le  sort  de 
toutes  les  lois  contre  l'usure.  Dans  les  provinces,  il  était 
entendu  qu'on  pouvait  demander  un-  intérêt  plus 
élevé  (1),  mais  même  en  Italie  le  taux  de  12  0/0  était  as- 
sez courant  (2).  C'est  pour  cela  que  l'argent  n'affluait  ni 
à  la  terre  ni  aux  industries. 

Les  lois  sur  l'usure  ne  furent  pas  des  lois  économiques 
sur  l'intérêt  des  capitaux,  mais  des  lois  sur  la  répartition, 
entre  l'aristocratie  ploutocratique  et  la  plèbe,  du  produit 
de  l'industrie  commune,  qui  consistait  à  dépouiller  l'en- 
nemi. De  semblables  mesures  ne  peuvent  être  jugées  en 
se  plaçant  au  seul  point  de  vue  de  la  production  écono- 
mique. On  ne  s'est  jamais  assez  préoccupé  de  cette  lutte 
incessante,  qui  continue,  depuis  que  l'histoire  existe, 
entre  les  producteurs  des  richesses  et  ceux  qui  se  les  pro- 
curent par  la  spoliation,  en  se  servant  de  la  violence  et 
des  lois  (3).  A  Rome,  où  la  véritable  industrie  nationale 
fut  la  guerre,  la  répartition  de  ce  qu'elle  rapportait  fut 
inégale  entre  les  associés,  l'aristocratie  s'attribuant  la 
part  la  meilleure.  Et  cela  ne  lui  suffisait  pas;  en  obligeant 


(1)  Voir  BiLLETER,  Gesch.  des  Zinsfusses,  1898,  p.  330  et  s.  Sur 
l'intérêt  dans  les  provinces,  voir  les  Papyrus  égyptiens  du  Bri- 
tish  Muséum,  n°*  101,  301,  334;  Dareste,  Nouvelle  revue  historique 
du  droit,  XVII,  1894,  p.  691. 

(2)  Ulpien  au  Dig.,  xvii,  2, 1.  52,  §  10  ;  I.  1,  Cod.  Theod.,  ii,  33,  1  ; 
Cad.  Itist.,  II,  11,  20;  Paulus,  Sen^.,  ii,  14,  2;  Vita  Alexandr,,  26. 

(3)  Pareto,  Cours  d'écon.,  poL,  1,  325,  327. 


228  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

le  vaincu  à  s'endetter,  elle  se  préparait  un  terrain  favo- 
rable pour  le  dépouiller  complètement  ensuite. 

C'est  ce  qui  serait  arrivé  si  le  luxe  n'avait  restitué  aux 
pays  conquis  une  partie  des  richesses  qui  affluaient  à 
Rome  sous  forme  de  tributs  et  d'intérêts.  Ce  fut  le  luxe 
qui  créa  et  alimenta  un  commerce  d'importation  qui 
prit  d'assez  grandes  proportions  ;  ce  fut  le  luxe  qui,  par 
suite,  donna  naissance  à  l'industrie  de  la  navigation,  qui 
disposait  d'une  véritable  flotte  marchande,  de  grands 
dépôts,  de  courtiers,  de  commissionnaires,  d'agents,  de 
toute  une  organisation  au  service  du  commerce.  Les 
pays  les  plus  éloignés  envoyaient  leurs  meilleurs  pro- 
duits. A  la  lecture  des  tarifs  de  douanes  on  peut  voir 
quelle  grande  variété  de  marchandises,  mais  de  luxe, 
circulaient  dans  l'empire  (i),  et  comment  de  grandes 
places  de  commerce  centralisaient  les  produits  d'Afrique 
et  d'Asie  (2)  :  Carthage,  ceux  du  Nord  et  du  centre  de 
l'Afrique  (3)  ;  Alexandrie,  ceux  de  l'Ethiopie,  de  l'Egypte 
et  de  l'Arabie  (4)  ;  Antioche,  ceux  de  ITnde  et  de  la 
Perse  ;  Olbie,  ceux  des  frontières  éloignées  de  l'Asie  (5). 

Pline  (xii,  18,  84)  évalue  à  100  millions  de  sesterces 
les  importations  asiatiques^  et  il  reconnaît  que  le  prix 
des  marchandises  orientales  était  centuplé  parles  dépenses 

(1)  L.  16  §  7,  Dig.,  XXXIX,  4.  —  Tarif  de  Palmyre,  dans  Hermes, 
XIX,  486  ;  Revue  de  philologie,  1884,  VIII,  135.  —  Tarifs  de  Zraia, 
dans  Corp.  ins.  lat.,  VIII,  4508. 

(2)  Herodian.,  vii,  61. 

(3)  Peripl.,  vii,  6,  1  ;  Dion.  Chrys.,  i,  413.  Gfr.  Lumbroso,  Recher- 
ches sur  l'écon.  polit,  de  l'Egypte  sous  les  Lagides,  1870,  p.  130. 

(4)  Strabon.,  XVI,  2,  27;  3,  3  ;  4,  14  ;  Plin.,  Hist.  nat.,  vi,  28, 
144. 

(5)  Strabon.,  vu,  3,17;  xi,  o,9  ;  Plin.,  Eist.  nat.,  vi,  19,  o2.  Cf. 
De  Guignes,  Acad.  des  Inscriptions,  XXXII,  3oo  ;  Hirt,  China  and 
the  roman  Orient,  188o.  On  dit  que  des  monnaies  impériales  ont 
été  trouvées  en  Giiine  :  Voir  Revue  numismatique,  1864,  IX,  481  ; 
Academy,  1886,  p.  31  G. 


CH.    VII. LE   CAPITALISME  229 

de  transport,  les  droits  de  douanes,  les  bénéfices  des  in- 
termédiaires(vi,23, 101).  Ces  Asiatiques  reprenaient  ainsi 
une  partie  des  tributs  qui  leur  étaient  extorqués,  mais 
au  fond  ils  ne  s'enrichissaient  pas,  parce  que  leur  mar- 
chandise était  payée  avec  leur  argent,  il  n'y  avait  en  fait 
qu'une  circulation  de  valeurs.  Une  chose  cependant  est 
certaine  :  si  beaucoup  de  marchandises  circulaient  dans 
l'empire  et  s'il  s'en  était  constitué  un  commerce,  celui- 
ci  consistait  presque  exclusivement  en  marchandises  de 
luxe,  en  objets  d'or,  de  fer,  de  bronze,  envases  précieux, 
en  bêtes  féroces, en  pourpre, en  esclaves,  en  eunuques,  en 
soieries  que  l'on  payait  au  poids  de  l'or,  ou  bien  en  vins 
de  choix,  en  poissons  salés,  en  conserves  alimentaires. 
C'est  là  un  point  qu'il  faut  avoir  présent  à  l'esprit  quand 
on  évalue  la  nature  du   commerce  antique  et  la  quantité 
du  capital  commercial  employé.  Si  l'on  fait  exception 
pour  le  commerce  qui  servait  à  l'alimentation  de  Rome 
et  qui  était  devenu  un  service  d'Etat  avec  ses  propres 
flottilles,  soustrait  par  conséquent  à  l'activité    privée, 
celle-ci  ne   pouvait  se   développer  que  sur  un  domaine 
commercial  peu  considérable.  Par  suite  des  difficultés 
des  voies  terrestres,  l'exportation  des  matières  de  gros 
volume,   de  prix  bas,  venues  de    l'intérieur  des  pays, 
n'existait  pour  ainsi  dire  pas  :  il  n'y  avait  qu'un  com- 
merce fluvial  et  maritime  et  pendant  quelques  mois  de 
Tannée    seulement  (Plin.,    ii,  47)   et    ce    n'était   qu'un 
commerce  limité  à  des  objets   de  faible  consommation, 
destinés    exclusivement    aux    jouissances  de   la  classe 
riche,  peu  nombreuse  et  confinée  dans  quelques  centres 
urbains. 

On  ne  peut  pour  l'antiquité  parler  de  commerce  en 
grand,  ni  par  conséquent  d'une  nombreuse  et  puissante 
classe  commerciale.  Nous  ne  trouvons  pas  ce  commerce 
prospère  qui  pénètre  de  son  esprit  toute  la  nation,  ali- 


230  CH.    VII. LE    CAPITALISME 

mente  les  industries,  les  arts,  la  navigation,  qui  est 
alimentée  par  eux  et  qui  répand  la  richesse.  Naturelle- 
ment nous  ne  parlons  pas  ici  du  petit  commerce,  de  la 
vente  au  détail  réservée,  dans  l'antiquité,  à  la  plèbe  de 
bas  étage,  aux  esclaves,  aux  affranchis,  aux  étrangers  (1), 
commerce  sordide,  appelé  parCicéron  salaire  d'esclaves 
{de  off.,\y  42),  qui  fleurit  à  côté  de  l'économie  domestique 
et  la  complète. 

C'est  le  grand  commerce  qui  représente  le  degré  de  dé- 
veloppement d'une  nation,  et  celui-ci  n'eut  pas  dans 
l'antiquité  une  situation  prépondérante.  Il  3^  a  bien  des 
tentatives,  des  faits  isolés,  des  flottilles  armées, des  facto- 
reries établies  à  l'étranger  (2).  Certains  papyrus  nous 
parlent  de  spéculations  à  la  hausse,  de  reports.  Les  lois 
durent  défendre  les  accaparements  de  blé  et  d'autres 
denrées  (Plin.,  xxxiii,  57).  Mais  personne  ne  pourrait 
affirmer  que  le  peuple  romain  devint  un  peuple  com- 
merçant. Et  même  les  preuves  ne  manquent  pas  des 
sentiments  anti-économiques  qui  dominaient  à  Rome  à 
l'égard  du  commerce  en  grand,  comme  à  l'égard  du  petit 
commerce.  On  connaît  les  décrets  qui  défendaient  aux 
sénateurs  d'avoir  des  navires  supérieurs  à  300  amphores, 
c'est-à-dire  qu'on  leur    permettait  seulement  de  trans- 

(1)  Négociants  de  Metz  à  Milan  et  en  Apulie,  qui  vendaient  des 
saies,  c'est-à-dire  de  grossiers  vêtements  pour  les  paysans,  les 
soldats  et  le  bas  peuple  :  C.  1.  L.,  V,  3925.  —  Forcella,  Indus- 
trie a  Milano,  11. 

Voir  dans  Menard,  Vie  privée  des  anciens,  III,  313  desseins  de 
petites  boutiques  ambulantes.  Sur  un  monument  milanais  est 
figuré  un  vendeur  d'étoffes  qui  offre  aux  passants  sa  marchan- 
dise ;  les  femmes  achètent  dans  la  rue  (Seletti,  Monum.,  n.  124), 
Sur  la  spécialisation  de  ces  boutiques,  voir  Drummann,  Arbeiter, 
158,  277  et  Voigt,  Roem.  Privatali.,  dans  le  HB.  d.  klass.  Alterth.,. 
IV,  778,  850,  910. 

(2)  IloMOLLK,  Bullet.  de  corresp.  hellénique,  VIII,  1884,  p.  75.  — 
VoiGT,  Jus  naturale  et  gentium,  II,  573,  605. 


GH.    VII.     —    LE    CAPITALISME  231 

porter  les  fruits  de    leurs  fonds,  et  d'être  les  négociants 
des    produits  de   leurs    maisons,  comme   il«  en  étaient 
les    manufacturiers.    Probablement    ces    défenses,    qui 
marquent  la  rivalité  d'intérêts  entre  la  classe  aristocra- 
tique et  les  chevaliers  qui  exercent  le  commerce,  ne  fu- 
rent pas  toujours  respectées.  Cependant  il  est  certain  que 
beaucoup  d'aristocraties  ont  trouvé  que  le  commerce  et 
la  noblesse  étaient  incompatibles  et  que  l'antiquité  a  eu 
des  préjugés    aristocratiques   et   anti-économiques  (I), 
Partout  les  classes  patriciennes  tendent  à  se  séparer  des 
autres   classes.   Même   aujourd'hui,   dans   beaucoup   de 
pays,  la   noblesse  méprise  le   commerce  et  l'industrie  et 
préfère  ne  rien  faire  et  assister,  impassible,  à  la  lente  et 
inévitable  destruction  de  son  patrimoine.  Probablement 
les  anciennes  lois  tombèrent  en  désuétude  et  beaucoup 
de  sénateurs  n'hésitèrent  pas  à  déroger  ou  tout  au  moins 
à  rechercher,  par  l'intermédiaire  de   leurs  esclaves  et  de 
leurs  affranchis,  les  profits  du  commerce.  L'écho  de  ces 
anciens  préjugés  se  retrouve  à  une  époque  postérieure, 
encore  inspirée  par  ces  idées,  que  Cicéron  formule  ainsi  : 
«  Si  le  commerce  est  petit,  il  est  sordide;  s^il  est  grand  et 
riche,  s'il  consiste  à  transporter  des  marchandises  de  par- 
tout, il  ne  doit  pas  être  décrié.  Est  même  digne  d'éloges 
le  marchand  qui,  après  avoir  accumulé  de  gros  profits, 
se  retire  des  affaires  et  emploie  son  argent  dans  l'agricul- 
ture. »  (2)  Remarquons  que  la  nature  sordide  de  la  pro- 
fession ne  dépend  pas  d'un  critère  économique,  objectif, 
qui  aurait  en  vue   l'utilité  sociale   de  la  profession,  de 
l'art  ou  du  métier.  Cicéron,  en  prenant  la  quantité  de  bé- 

(1)  RosGHER,  Ueber  d.  Verhàltniss  d.  Nationalœk.,  dans  Ansich- 
ten  der  Volksiuirthscliaft,  1861,  p.  26. 

(2)  GicER.,  De  offic]  ii,  42.  On  trouvera  d'autres  preuves  du  mé- 
pris que  les  Romains  avaient  pour  le  commerce  dans  Liv.,  vtit, 
20,  28  ;  Senec,  Ep.,  88. 


232  CH.    VII.    LE    CAPITALISME 

néfice  comme  mesure  de  l'honnêteté  et  de  la  dignité  de 
la  profession,  nous  montre  bien  quelle  était  la  préoccu- 
pation ordinaire,  l'aspiration  habituelle  du  Romain  : 
s'enrichir  rapidement  pours'assurerles  plus  grandesjouis- 
sances  matérielles. 

Or,  le  commerce  ne  procure  la  richesse  qu'avec  beau- 
coup de  difficulté,   grâce  à  un  travail  assidu,  diligent, 
persévérant,  quand  il  a  des  marchés  étendus  et  des  con- 
sommations abondantes,  autant  de  conditions  qui  n'exis- 
taient pas  dans  la  société  antique.  Le  grand  commerce  ne 
s'alimente  qu'avec  des  objets  de  large  consommation,  et 
non  pas  avec  des  objets  de  luxe,  dont  la  vente  est  capri- 
cieuse et  qui  peut  même  s'arrêter  complètement  et  ame- 
ner alors  de  profondes  perturbations.  La  navigation  ne 
pouvait  prospérer  en  transportant  de  la  pourpre  et   des 
arômes  ;  elle  n'était  pas  d'ailleurs  dans  les  mains  des  Ro- 
mains, qui  n'avaient  de  navires  que  pour  le  transport  des 
troupes  et  pour  celui  du   froment.  Si  l'on  tient  compte 
des  grands  risques,  des  dépenses,  de  la  lenteur  du  trafic, 
comment  croire  que  les  Romains,  qui  avaient  tant  d'em- 
plois rémunérateurs,  faciles  et  sûrs,  préféraient  la  navi- 
gation qui  offrait  des  profits  élevés  mais  incertains  ? 

On  s'explique  ainsi  la  situation  secondaire  du  commerce 
dans  l'économie  romaine,  et  comment,  ne  pouvant  être 
exercé  en  grand,  il  n'attira  pas  d'importants  capitaux  (1). 
Il  fut  plutôt  abandonné  aux  étrangers  et  notamment  aux 
Syriens,  aux  Juifs  (2),  qui  formaient  à  Rome  une  colonie 
nombreuse,  aux  Grecs,  aux  Orientaux,  qui  possédaient 
depuis  des  siècles  des  traditions  d'aptitudes  techniques, 
de  même  que  les  Hottes    romaines  étaient  montées  par 

(1)  Cf.  Mrngotti,  Du  commerce  des  Romains,  1786.  —  Une  autre 
opinion  est  soutenue  par  Goldsghmidt,  Universalgcschichte  des 
Handcisrec/Us,  p.  06. 

(2)  Seeck,  Gcsch.  des  Untcrgangs  d.  roem.  Welt,  I,  303,  309. 


CH.    VU.    LE    CAPITALISME  233 

des  lUyriens,  des  Grecs,  des  Egyptiens,  des  habitants  de 
Pergame  et  de  l'Istrie  ;  ou   bien  il  fut   pratiqué  par  une 
multitude  d'italiens  appartenant  aux  classes  inférieures 
et  par  cela  même  peu  considérés,  parce  qu'on  ne  faisait 
pas   de  différence  entre    le   commerce  de   détail  autour 
du  forum  et  le   commerce  avec  les  pays  lointains.  On 
les  appelait  du  nom  général  d'Italiques,  mais  plus  sou- 
vent à  ce  nom  ils  ajoutaient  celui  d'Espagnols,  de  Si- 
ciliens, d'Asiatiques,  suivant  le  pays  où  ils  trafiquaient, 
comme  si  ceux  qui  allaient  dans  les  provinces  pour  des 
raisons  de  commerce  devenaient  étrangers  à  leur  patrie. 
On  en  trouve  partout  :  chez   les  Marcomans  (Tacit., 
Ann.,n,  62),  en  Irlande  (id.,  Agric,  24),  dans  les  centres 
et  dans  le   nord  de  l'Europe.  La  conquête  de  la    Gaule 
était  à  peine  commencée  que  des  négociants  romains  y 
accoururent.  Les  révoltes  des  Gaulois  commencèrent  par 
le  massacre  des  Romains  qui  faisaient  le  commerce  dans 
ces  région^   (Caes.,  de  b.  g,,  vu,  2).  Ils   remontaient  les 
fleuves  des  Gaules  avec  des  chariots  de  vin  qu'ils  échan- 
geaient contre  des  esclaves.  Les  ports  de  Marseille  et  de 
Narbonne,  d'où  ils  exportaient  des  étoffes  et  du  lin  des 
Carduciens,  du  porc  salé  des  Séquanes,   et  Toulouse  et 
Bordeaux  étaient    visités  par  les  commerçants  italiens. 
Chaque  année  120  navires  allaient  sur  les  côtes  de  la  pé- 
ninsule  du   Gange.  On  faisait  pour  20   millions  de  ses- 
terces d'afTaires  avec   l'Inde.  On  dit  que  70  mille  Ro- 
mains ont  été  tués  en  Bretagne  sous  Néron,  dix-huit  ans 
après  la  conquête  (Tacit.,  Ann.,  xiv,  33).  Les  habitants  de 
Trêves  voulaient  massacrertousles  Romains(id.,  m,  42). 
On  trouvait  des  marchands  italiens  dans  l'Arabie  pétrée, 
euTauride,  en  Egypte,  en  Numidie, partout.  On  rapporte 
qu'en  un  seul  jour  80.000  Italiens  furent  tués  en  Asie  mi- 
neure (an.  88.  av.  J.-C.),  loO.OOO  d'après  d'autres  auteurs. 
Rien  qu^à  Délos,  le  marché  des  esclaves,  on  en  aurait 


234  CH.    vil.     —    LE    CAPITALISME 

tué  20.000.  Certainement  ces  chiffres  sont  fort  exagérés. 
Il  n'est  pas  douteux  que  le  chiffre  des  personnes  tuées 
en  pays  lointain  est  facilement  centuplé  par  l'imagi- 
nation  et  par  l'intérêt.  Les  gouvernants  ont  intérêt  à 
exagérer  pour  exciter  le  fanatisme  patriolique  et  pousser 
aux  armements  et  àia  vengeance.  A  quel  chiffre  s'élève 
le  nombre  des  personnes  massacrées  par  les  boxers,  par 
les  Kurdes?  Si  onMevait  additionner  tous  les  chiffres  re- 
latifs aux  Arméniens  tués,  ce  peuple  aurait  dû  dispa- 
raître delà  surface  delà  terre.  Nous  ne  savons  pas  davan- 
tage le  nombre  des  morts  de  la  Saint-Barthélémy.  Le 
nombre  des  personnes  tuées  par  Mithridate  est  certaine- 
ment élevé,  mais  ce  n'étaient  pas  tous  des  commerçants. 
Tl  s'agit  plutôt  des  vétérans  restés  en  Asie  :  c'étaient  des 
légionnaires  qui  étaient  sans  famille  et  qui  restaient  là 
où  ils  avaient  été  envoyés:  par  exemple  toute  l'armée  de 
Gsabinius  resta  en  Egypte  (Caes.,  de  b.  g.,  m,  110). 

Il  est  vraisemblable  que  les  soldats  congédiés  retour- 
naient [dans  les  pays  où  ils  avaient  bataillé^  parce  qu'ils 
pouvaient  y  faire  de  bonnes  spéculations  commerciales, 
vendre  ou  acheter  au  détail,  faire  de  la  petite  usure.  De 
toute  façon  il  y  avait  un  courant  d'émigration  italique 
vers  tous  les  pays,  mais  notamment  vers  l'Orient,  le 
grand  réservoir  légendaire  del'or.  ADelos^de  nombreuses 
inscriptions  tombales  attestent  la  présence  des  Italiens. 
En  Afrique,  il  y  en  avait  un  si  grand  nombre  qu'une  ville 
de  Numidie,  Corta,  put  être  défendue  par  eux  contre 
Jugurtha.  A  Rome,  tous  ne  se  résignaient  pas  à  mendier 
aux  portes  des  riches  et  à  se  contenter  des  distributions 
gratuites:  il  y  avait  des  esprits  aventureux  et  avides  de 
gains,  qui  partaient  pour  les  pays  lointains,  faisaient  le 
colportage  de  petits  produits  italiens  et  en  échange  rece- 
vaient des  arômes,  de  la  pourpre,  des  plumes,  et  tous  les 
objets  que  consommait  le  luxe  romain.  C'étaient  en  gé- 


GH.    VU.    LE    CAPITALISME  235 

néral  des  plébéiens  qui  partaient  pour  faire  fortune.  Cé- 
sar, pour  ne  pas  diminiîer  les  contingents  militaires, 
chercha,  mais  en  vain,  à  arrêter  cette  émigration,  en 
décidant  que  les  citoyens  âgés  de  20  à  40  ans  ne  pour- 
raient rester  absents  de  l'Italie  pendant  plus  de  trois 
années  (Suet.,  Caes.,  42). 

Mais  bien  que  les  Italiens  aient  participé  en  assez 
grand  nombre  au  commerce,  il  est  certain  qu'ils  faisaient 
plutôt  fonction  d'importateurs  que  d'exportateurs,  et 
soit  comme  intermédiaires  dans  le  commerce  intérieur, 
soit  dans  leurs  affaires  avec  Rome,  ils  se  trouvaient 
loin  de  la  mère-patrie  et  ils  consolidaient  leur  fortune 
dans  d'autres  pays.  Une  fois  venus  à  l'étranger,  ils  y  vi- 
vaient et  y  demeuraient  avec  leurs  familles,  travaillant  à 
cette  œuvre  de  romanisation  qui  constitue  un  des  faits 
les  plus  remarqables  dans  l'histoire  de  l'humanité.  Mais 
en  faisant  sortir  la  richesse  de  l'Italie  et  en  encourageant 
les  emplois  improductifs  ils  rendaient  à  la  capitalisation 
italienne  un  mauvais  service.  Le  commerce  qui  exporte 
non  des  produits  mais  des  métaux  précieux,  et  qui  re- 
pose par  conséquent  non  pas  sur  la  valeur  de  produc- 
tion, mais  sur  la  valeur  d'échange,  est  improductif. 
Rome  et  l'Italie  s'appauvrissaient,  tandis  que  la  Gaule 
prospérait,  comme  le  constatait  Sacrovir  au  temps  de 
Tibère  (Taci t.,  Aiin.,  m,  40),  tandis  que  Gorinthe  et 
Carthage  redevenaient  des  centres  d'approvisionnement 
international  et  d'intensité  industrielle  (1),  tandis  que 
Alexandrie  avait  des  fabriques  de  papyrus  si  puissantes 
qu'elles  faisaient  vivre  une  armée  d'ouvriers  :  Adrien, 
qui  la  visita  en  134  après  J. -G.,  releva  cette  différence 
avec  Rome  ;  à  Alexandrie,  dit  son  biographe,  personne 


(1)  Blumner,  Die   geioerbliche    Thatigkeit    der  \ôlker  des    klass,, 
Alterth.,  1869,  p.  8. 


236  CH.    vil.    LE    CAPITALISME 

ne  reste  inactif,  et  même   les  aveugles  et  les  podagres 
travaillent. 

Les  commerçants  que  les  civilisations  anciennes  ré- 
pandaient dans  le  monde  entier  à  la  recherche  de  pro- 
duits rares  et  pour  l'échange  des  marchandises  ne 
peuvent  en  rien  être  comparés  aux  grands  commer- 
çants de  l'époque  moderne.  Ils  doivent  être  comparés 
à  ces  négociants  qui  visitent  nos  foires,  portant  leurs 
marchandises  sur  leur  dos  ou  sur  des  charrettes.  En 
Russie  et  en  Orient,  une  grande  partie  du  commerce  est 
dans  les  mains  de  marchands  ambulants  qui  transportent 
les  marchandises  des  lieux  de  production  dans  les  lieux 
les  plus  reculés.  Rien  de  plus  inexact  que  de  peupler 
l'antiquité  de  commerçants  possédant  des  réserves  de 
capital  et  spéculant  comme  le  font  nos  commerçants 
modernes.  Aujourd'hui  le  commerçant  a  un  objectif  : 
dominer  le  marché,  et  pour  cela  il  s'efforce  de  tenir  le 
producteur  sous  sa  dépendance.  Dans  ce  hut  il  spécule, 
il  accapare,  il  suspend  les  ventes  ou  vend  au-dessous 
des  prix,  suivant  ses  calculs.  Dans  l'antiquité,  le  manque 
de  débouché  est  inconnu,  c'est-à-dire  la  difficulté  de 
vendre,  qui  caractérise  le  capitalisme  moderne  (I). 
D'ordinaire,  dans  Tantiquité  et  au  moyen  âge  il  y  a  plus 
d'acheteurs  que  de  vendeurs,  les  premiers  courent  der- 
rière les  seconds  ;  ce  n'est  pas  le  travail  qui  manque 
aux  artisans,  comme  nous  l'avons  dit.  Les  marchan- 
dises offertes  sont  en  quantité  inférieure  aux  marchan- 
dises demandées.  Aussi  le  commerçant  n'a-t-il  pas 
besoin  de  calculer,  de  spéculer,  d'accaparer,  de  conqué- 
rir le  marché,  et  cela  toujours  par  suite  de  la  tech- 
nique peu  développée  de  la  production.  Et  cet  état  de 
choses,  qui  rend  difficile   sa  transformation   en   entre- 

(1)   SOMBART,  op.   cit.,   I,    176.. 


/ 

CH.    VU.    —    LE   CAPITALISME  237/ 

preneur  capitaliste,  le  force  à  exécuter  une  série 
d'opérations  de  nature  technique  dont  est  exempt  le 
commerçant  actuel.  Le  premier  doit  se  rendre  aux  lieux 
d'origine  des  marchandises,  les  négocier,  les  mesurer, 
les  transporter,  quand  il  ne  doit  pas  lui-même  s'occuper 
de  la  fabrication.  C'est  lui  qui  court  les  risques  du  trans- 
port, de  la  conservation,  et  tant  que  ses  provisions  ne 
sont  pas  épuisées,  il  est  dans  Timpossibilité  de  renou- 
veler sa  marchandise.  Aussi  ce  commerce  n'a-t-il  pas 
les  caractères  du  capitalisme  moderne  ;  c'est  le  travail 
personnel  et  technique  du  marchand  qui  prédomine, 
tandis  qu'il  diminue  d'autant  plus  que  l'entreprise  prend 
un  caractère  capitaliste.  On  peut  dire  que  dans  cette 
phase  du  développement  économique  le  commerçant  ne 
diffère  pas  de  l'artisan,  de  l'ouvrier  technique.  Sa  na- 
ture spécifique  professionnelle  se  manifeste  dans  la. 
forme  de  son  activité  :  lui  aussi  il  est  à  la  poursuite  du 
gain  et  comme  l'artisan  il  demande  au  travail  les 
moyens  pour  son  existence  quotidienne,  comme  celui-ci 
il  cesse-  de  travailler  quand  il  a  pourvu  à  ses  besoins. 
C'est  pour  cela  que  les  philosophes  qui  méprisaient 
même  les  métiers  les  plus  nécessaires,  qui  n'accordaient 
pas  la  sagesse  à  ceux  qui  travaillent  pour  vivre,  confon- 
daient dans  le  même  mépris  le  commerce  et  la  naviga- 
tion. C'étaient  là  des  industries  à  peine  dignes  des  per- 
sonnes infimes  qui  les  pratiquaient.  Cicéron  avait 
écrit  :  «  on  ne  peut  pas  commander  aux  peuples  et  être 
des  bateliers  »  [de  off.,  i,  42).  Si  deux  juriconsultes, 
Callistrate  et  Ulpien,  eurent  plus  tard  une  opinion  dif- 
férente, il  ne  faut  pas  oublier  que  le  premier  était  grec 
et  le  second  syrien  (1). 

L'histoire  économique  de  Rome  confirme  entièrement 

(1)  L.  2,  Dig.,  L,  11  ;  l.  1  §  20,  Big.,  xiv,  1. 


238  CH.    vil.    LE    CAPITALISME 

ce  que  Marx  a  relevé  dans  ses  notes  historiques  sur  la 
période  précapitaliste  (1).  A  Rome  on  ne  trouve  que  du 
capital  productif  d'intérêt,  du  capital  usuraire,  et  du 
capital  commercial,  qui  appartiennent  tous  deux  aux 
formes  primitives  du  capital,  aux  formes  antérieures  à 
la  production  capitaliste. 

Pour  que  le  capital  usuraire  naisse,  il  suffit  qu'une 
partie  des  produits  se  présente  comme  marchandise  et 
qu'en  même  temps  les  différentes  fonctions  de  la  mon- 
naie se  soient  développées.  L'existence  du  capital  usu- 
raire est  liée  intimement  à  celle  du  capital  commercial  et 
souvent  à  celle  du  capital  du  commerce  de  la  monnaie. 
La  monnaie  avait,  dans  l'économie  urbaine  de  Rome, 
une  grande  importance, et  par  conséquent  le  capital  usu- 
raire fonctionnait  largement.  Là  où  la  monnaie  circule, 
-la  thésaurisation  se  fait  nécessairement.  Le  thésaurisa- 
teur  de  profession  n'acquiert  de  l'importance  que  quand 
il  devient  usurier.  Il  prête  alors  sut  gage  aux  proprié- 
taires qui  dissipent,  aux  petits  producteurs  propriétaires 
des  instruments  de  travail,  c'est-à-dire  aux  artisans,  aux 
paysans  qui  forment  une  classe  importante,  il  les  dé- 
pouille, dissout  la  richesse  et  la  propriété,  ruine  la  pro- 
duction, détruit  tous  les  organismes  où  le  producteur 
apparaît  comme  propriétaire  de  ses  moyens  de  pro- 
duction. Sur  leur  ruine  se  fait  la  concentration  du  capi- 
tal. 

L'usure,  remarque  Marx,  caractérise  le  capital  produc- 
tif d'intérêts  aux  époques  où  prédomine  la  petite  pro- 
duction avec  les  artisans  et  les  paysans  :  autant  de  traits 
qui  caractérisent,  comme  nous  l'avons  vu^  la  société  ro- 
maine. Quand  la  production  capitaliste  est  développée, 
les  moyens  do  travail  et  les  produits  existent  comme  ca- 

(î)Marx,  Le  capilal,  I,  634;  III,  p.  164,  V®  part.,  ch.  xxxvi. 


CH.    Vil.    LE    CAPITALISME  239 

pital  indépendamment  de  l'ouvrier,  et  si  celui-ci  em- 
prunte, ce  n'est  pas  en  sa  qualité  de  producteur.  Dans 
l'antiquité,  l'artisan  et  le  cultivateur  étaient  propriétaires 
des  instruments  de  production,  et  ils  étaient  comme  pro- 
ducteurs en  rapport  avec  le  capital  du  prêteur.  Si  une 
circonstance  quelconque  leur,  enlevait  les  moyens  de 
production,  si  un  renchérissement  des  matières  pre- 
mières les  empêchait  de  les  renouveler  par  la  vente  des 
produits,  ils  devaient  avoir  recours  aux  prêteurs  et  su- 
bir leurs  conditions.  Ce  sont  surtout  les  guerres  qui  les 
mirent  à  la  discrétion  des  prêteurs,  qui  donnaient  de 
l'argent  dont  ils  n'auraien4,  pas  su  que  faire  et  qui  exi- 
geaient des  intérêts  qui  faisaient  de  leurs  débiteurs  au- 
tant d'esclaves. 

Comme  l'activité  de  l'usurier  repose  sur  la  fonction  de 
la  monnaie  dans  les  payements,  comme  il  faut  de  la 
monnaie  pour  acheter  les  marchandises  ou  payer  les 
impôts,  on  avait  recours  à  Tusurier,  et  de  là  l'alliance  de 
celui-ci  avec  le  publicain^  Moins  le  produit  constitue  une 
marchandise,  moins  la  production  fournit  des  valeurs 
d'échange,  plus  la  monnaie  constitue  la  richesse.  Même 
si  l'on  fait  abstraction  de  sa  fonction  de  monnaie  et 
d'agent  de  thésaurisation,  l'argent  apparaît,  parce  qu'il 
matérialise  le  moyen  de  payement,  comme  la  forme  ab- 
solue de  la  marchandise.  Or,  c'est  précisément  sa  fonc- 
tion de  moyen  de  payement  qui  détermine  le  dévelop- 
pement de  l'intérêt  et  du  capital-argent.  Ce  qu'il  faut  aux 
riches  dissipateurs  et  corrompus,  c'est  l'argent  sous  la 
forme  argent.  Ce  que  veut  celui  qui  thésaurise  c'est  l'ar- 
gent en  tant  qu'argent  et  non  le  capital.  Or,  l'intérêt  lui 
donne  le  moyen  de  faire  fonctionner  son  trésor  comme 
capital,  de  s'approprier,  au  moyen  de  l'argent  qu'il  accu- 
mule, la  totalité  ou  une  partie  du  surtravail  ou  même 
une  partie  des  moyens  de  production,  bien  que  ceux-ci 


240  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

ne  lai  appartiennent  pas.  Dans  la  période  précapita- 
liste, l'usurier  peut  se  rendre  maître,  sous  Je  nom  d'inté- 
rêt, de  tout  ce  qui  dépasse  ce  qui  est  strictement  néces- 
saire pour  vivre.  Plus  tard  cet  excédent  constituera  la 
rente  et  le  profit  (1). 

Si  dans  l'antiquité  on   a  méprisé  l'usurier,  que  l'on 
comparait  à  un  homicide,  cela  tient  à  sa  fonction  de  pa- 
rasite sur  les  processus  de  production.  Il  les  exploite,  les 
énerve  sans  les  modifier,  et  il  rend  plus  misérable  la 
condition   des  producteurs.  Dans  une  société  dans  la- 
quelle la  propriété  et  le  cens  étaient  la  source  des  droits 
politiques  et  la  base  de  l'autonomie  du  citoyen,  on  com- 
prend la  haine  vouée  à  l'usurier,  dont  le  but   était  de 
dépouiller  le  débiteur  de  sa  richesse^  le  producteur  de 
ses  moyens  de  production.  Et  cependant  il  remplissait 
une  fonction  importante  ;  c'est  par  lui  que  se  formaient  et 
s'accroissaient  les  fortunes  monétaires  indépendamment 
de  la  propriété  foncière,  que  s'accumulaient  les  réserves 
de  capital  qui,  s'il  n'était  pas  demandé  par  la  production 
parce  que  celle-ci  n'était  pas  oro^anisée  selon  le  mode 
capitaliste,  servait  cependant  aux  besoins   du  commerce 
et  aidait  à  la    formation  du  capital  commercial.  De  là 
les  relations  étroites  qui  existaient  entre  le  commerçant 
—  qui  empruntait  de  l'argent  pour  en  tirer  un    profit 
en  l'employant  comme  capital,  —  et  l'usurier,  relations 
identiques  à  celles  du  commerçant  moderne  avec  le  ca- 
pitaliste moderne,  de  là  l'aversion  qu'on  avait  pour  le 
commerçant  comme  pour  l'usurier. 

La  fonction  du  capital  dans  l'économie  romaine  peut 
être  ainsi  résumée  :  par  suite  du  caractère  domestique  et 
du  régime  du  métier  que  conserve  la  production,  et  par 
suite  du  manque  d'industries,  le  capital  est  utilisé  à  des 

(1)  Marx,  Le  capital,  III,  p.  169,  171,  166. 


CH.    VU.    —    LE    CAPITALISME  241 

emplois  improductifs,  à  Texploitation  des  paysans,  à 
des  prêts  usuraires  aux  propriétaires,  à  la  ferme  des 
douanes,  des  impôts,  au  change  des  monnaies,  aux  opé- 
rations financières  avec  les  rois  tributaires.  L'activité 
des  capitalistes  romains  est  étrangère  à  la  création  des 
valeurs  :  le  plus  grand  nombre  cherchent  à  augmenter 
la  valeur  d'un  produit  déjà  fabriqué  par  le  commerce, 
c'est-à-dire  ils  trafiquent  avec  les  produits  des  autres 
et  ils  convertissent  les  marchandises  en  argent.  Ce 
commerce  n'a  rien  à  voir  avec  la  pro.duction  capita- 
taliste  des  marchandises,  dans  laquelle  le  capitaliste 
achète  le  travail  sur  le  marché,  Temploie  à  la  produc- 
tion et  en  vend  le  produit  ;  il  opère  en  trois  stades,  tan- 
dis que  le  capitaliste  antique  a  pour  objet  prmcipal  la 
vente  du  produit  d'autrui.  Les  capitalistes  antiques 
essayèrent  tous  les  moyens  d'accumulation,  associant 
les  capitaux,  organisant  des  entreprises  maritimes,  spé- 
culant sur  la  hausse  et  sur  la  baisse  ;  ils  perfection- 
nèrent les  organismes  du  crédit,  ils  firent  pénétrer  l'in- 
fluence du  capital  mobilier  dans  toutes  les  branches  de 
la  vie  publique  et  privée,  la  production  industrielle  seule 
ne  fut  pas  révolutionnée.  Le  capitalisme  ne  put  boule- 
verser l'économie  domestique  et  le  régime  des  métiers, 
et  dut  subir  les  conséquences  qui  dérivent  d'une  orga- 
nisation économique  dans  laquelle  chacun  consomme 
ses  propres  produits  et  achète  peu.  Tl  lui  manqua  ce  qui 
est  la  propriété  la  plus  remarquable  du  processus  circu- 
latoire du  capitalisme  industriel  moderne  et,  par  suite, 
de  la  production  capitaliste,  la  dérivation  des  éléments 
constitutifs  du  capital  productif  du  marché  des  marchan- 
dises et  leur  renouvellement  par  l'oeuvre  des  intermé- 
diaires de  ce  marché.  Pour  que  le  capitalisme  moderne 
subsiste,  il  faut  que  les  marchandises  soient  constamment 
achetées  et  que  le  capital  soit  sans  cesse  renouvelé.  Cela 
Salvigli  ìG 


242  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

était  impossible  dans  l'antiquité,  l'idée  d'un  capital 
productif  fit  défaut,  et  le  capital  mobilier  resta  circons- 
crit à  peu  près  à  l'idée  originaire  de  la  propriété,  au 
butin  pris  sur  l'ennemi  (1),  c'est-à-dire  à  l'idée  d'exploi- 
tation des^besoins  d'autrui. 

C'est  dans  toutes  ces  circonstances  que  nous  trouvons 
la  cause  de  la  faiblesse  du  capitalisme  antique,  au  point 
que  peut-être  ne  devrâit-on  même   pas  employer  ce  mot 
pour  désigner  l'accumulation  du  capital-monnaie,  ce  ca- 
pital usuraire  qui  a  une  fonction  secondaire  dans  la  pro- 
duction   capitaliste,     la     véritable    caractéristique    du 
capitalisme.    Nous   savons   que    l'accumulation   du  ca- 
pital-monnaie n'est   pas  un   signe    d'accumulation    du 
capital,  c'est-à-dire  de  reproduction,  il  ne  représente  pas 
la  richesse  véritable  et  générale  ;  cette  forme  de  capital 
fut  prépondérante  dans   l'antiquité.   Nous  savons    que 
l'usure  est  le  plus  grand  dissolvant  de  la  richesse,  que 
les  emplois  improductifs,  le  luxe  et  les  achats  mêmes 
d'esclaves  arrêtèrent  l'accumulation,  que  celle-ci  pour  se 
réaliser  a  besoin  de  forces  de  travail  techniquement  or- 
ganisées, de  capitaux  de  production,  de  larges  marchés, 
autant    de   choses     qui   manquaient   à    l'antiquité,   par 
suite  des  formes  de  production,  de  l'existence  du  travail 
servile,  par  le  peu  d'importance  de  la  consommation  ; 
tout  cela  avait  d'ailleurs  pour  conséquence   une   accu- 
mulation difficile  et  peu  de  capital,  peu  de  richesse  et  peu 
de  travail  :  c'est  là  le  secret  de  l'antiquité. 

Que  le  capital  ait  été  faible  et  qu'on  ait  beaucoup 
exagéré,  c'est  ce  que  prouvent  différents  faits,  comme  la 
fréquence  des  crises,  l'endettement  général,  les  mesures 
gouvernementales   prises  à  ce  propos.  Au  temps  d'Au- 


(1)  «  Maxime  sua  esse  credebant  quae  ex  hostibus  cepissent  ». 

(ÌAII,  IV,    16. 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  24S 

gusle,  les  difficultés  étaient  telles  qu'il  songea  à  restaurer 
la  République  :  sur  le  conseil  de  Mecenate,  il  y  porta  re- 
mède en  vendant  des  terres  publiques  et  avec  les  fonds  il 
organisa  une  banque  qui  devait  prêter  à  des  intérêts 
modiques  et  moyennant  une  garantie  (Dion.,  lu,  2,6, 
28).  L'endettement  était  grand  sous  l'Empire  et  sous  la 
République  :  on  demandait  des  jubilés.  On  obligea  les 
créanciers  à  accepter  de  la  terre  au  lieu  d'argent  (Sue- 
ton.,  Caes.,  42;  Appian.,  de  h.  c,  n,  48).  Cette  mesure 
prise  par  César  fit  perdre  aux  créanciers  un  quart  de  l'ar- 
gent prêté  (Caes.,  deb.  c,  m,  1).  Et  la  disposition  paria- 
quelle  il  défendait  à  chacun  de  conserver  plus  de  60  mille 
sesterces  (=  12.009  fr.)  en  or  et  en  argent,  montre  com- 
bien le  numéraire  devait  être  rare  et  que  celui  que  les 
conquêtes  apportaient,  s'il  arrosait  pour  un  moment  et 
avec  abondance  le  sol  desséché,  comme  une  pluie  d'été, 
était  rapidement  absorbé  dans  quelques  mains,  dans  de 
nombreux  emplois  improductifs.  A  des  abondances  mo- 
mentanées et  transitoires  de  capital-argent  succédaient  de 
longues  crises,  alors  que  les  longues  guerres,  le  goût  du 
luxe  exigeaient  toujours  de  l'argent.  Ces  abondantes  ar- 
rivées d'argent  et  de  métaux  précieux  amenaient  des  dif- 
ficultés ;  des  crises  et  des  désordres  mêmes  étaient  provo- 
qués par  les  richesses  venues  si  soudainement  et  qui  sem- 
blaient ne  devoir  jamais  tarir.  Il  suffit  d'une  révolte  de 
Mithridate  pour  amener  un  cataclysme  à  Rome  :  banque- 
route de  l'Etat,  faillites  et  ruines  de  capitalistes,  déprécia- 
tion de  la  propriété  foncière  elle-même.  Mais  il  sufHsait 
même  de  causes  moindres  et  insignifiantes  :  une  de- 
mande plus  grande  d'argent  pour  acheter  des  votes 
(53  avant  J.-C.,)  suffit  à  troubler  le  marché  monétaire  de 
Rome  et  à  faire  monter  l'intérêt  de  l'argent.  11  s'agissait 
d'appliquer  pour  la  première  fois  les  lois  judiciaires  de 
Pompée.  Jamais  plus  grands  scandales  ne   montrèrent 


244  <^H.     VII.    LE    CAPITALISME 

rinutilité  des  lois  et  la  fin  de  laliberté.  G.  Emilius  Scaurus 
avait  dépensé  sa  fortune  à  donner  des  jeux  au  peuple 
romain  pendant  son  édilité  (Plin.,  //.  ?2.,xxxvi,  15).  Il 
la  refit  aux  de:pens  des  Sardes^  qu'il  pilla  pendant  sa 
propréture.  Accusé,  il  brigua  le  consulat  pour  l'année 
53  avant  J.-C.  et,  avec  l'argent  des  Sardes,  il  se  mita 
acheter  les  votes  des  tribus.  Sa  maison  devint  un  mar- 
ché où  les  électeurs  venaient  se  vendre  (Gic,  Ad  Attic. , 
IV,  16).  Il  suffit  de  cela  pour  que,  à  Rome,  le  taux  de 
l'intérêt  doublât  (id.,iv,  15).  Nous  ne  dirons  pas  que  cet 
incident  donne  la  mesure  de  la  richesse,  mais  il  peut  en 
prouver  la  mauvaise  distribution,  puisqu'il  suffisait  de 
la  coalition  de  quelques-uns  pour  amener  de  graves  per- 
turbations. La  richesse  mobilière  était  dans  les  mains  d'un 
petit  nombre,  ou  bien  employée  à  de  lointaines  spécula- 
tions usuraires,  et  ces  quelques  cointéressés  tenaient 
dans  leurs  mailles  de  fer  la  société  romaine. 

Si  nous  examinons  le  cens  des  difîérenles  classes, 
nous  voyons  qu'il  est  contenu  dans  des  limites  telles  qu'il 
est  impossible  que  les  très  grandes  fortunes  fussent 
nombreuses  et  colossales.  En  effet,  après  la  révolution 
économique  de  240  avant  J.-G.,  le  cens  des  classes  fut  dé- 
terminé de  telle  sorte  que  la  P^  avait  un  cens  de  400.000 
sesterces  (=  80.000  fr.),  la  JI%  300.000  sesterces 
(60.000  fr.),  la  IIP,  200.000  (=  40.000  fr.),la  IV«  100.000 
(=  20.000  fr.)  :  avec  ce  cens  on  avait  le  grade  de  décu- 
rion,  avec  celui  de  800.000  sesterces  (=  160.000  fr.)  on 
appartenait  à  la  classe  des  sénateurs  (1).  Même  en  te- 
nant compte  de  la  plus  grande  puissance  d'achat  de 
l'argent  à  cette  époque,  il  est  évident  que  la  richesse  était 
alors  très  faible.  Ge  ne  sont  pas  les  grandes  fortunes 
particulières  qui  caractérisent  une  société,  mais  les  for- 

(1)  Belgi,  Eistoire  des  chevaliers  romains,  1873,  II,28a-292. 


CH.     VII.    LE    CAPITALISME  245 

tunes  moyennes;  or,  celte  moyenne  était  basse  même  à 
l'époque  d'Auguste  puisqu'on  était  census  si  Ton  possé- 
dait 100.000  sesterces  (=  20.000  fr.)  (1). 

Il  nous  faut  laisser  de  côté  toutes  les  exagérations 
qu'on  a  commises  sur  l'évaluation  du  capital-are^ent  ; 
alors  seulement,  et  en  considérant  que  l'accumulation 
n'était  ni  rapide  ni  sûre,  nous  pourrons  expliquer  les  me- 
sures gouvernementales  prises  pour  conserver  à  Rome 
son  caractère  de  centre  du  commerce  monétaire  ;elles  con- 
sistèrent à  défendre  l'exportation  des  métaux  précieux 
(Cic.^  Pro  Flacc,  28),  à  réserver  aux-  spéculateurs  ro- 
mains les  bénéfices  du  commerce  monétaire  entre  Rome 
et  les  provinces  et  en  d'autres  mesures  semblables  de 
caractère  protectionniste  (2),  qui  jettent  quelque  lumière 
sur  le  montant  de  la  richesse  à  Rome. 

Que  l'accumulation  était  difficile  et  que  beaucoup  de 
causes  y  mettaient  obstacle,  c'est  bientôt  dit.  Les  enne- 
mis c'étaient  les  sources  mêmes  d'où  le  capital  dérivait, 
le  luxe,  le  peu  de  sécurité  des  emplois,  les  limites  de  la 
population,  l'esclavage. 

1^  Il  arriva  un  moment  où  les  provinces  ne  purent 
plus  être  soumises  à  l'exploitation  systématique,  et  où  le 
drainage  des  intérêts  s'arrêta.  L'administration  impériale 
chercha  à  sauver  les  provinces  en  supprimant  les  com- 
pagnies de  publicains,  en  réorganisant  l'administration, 
en  favorisant  le  développement  de  la  périphérie  aux 
dépens  du  centre.  Le  fait  que  le  pouvoir  impérial  passa 
aux  mains  de  personnes  appartenant  aux  provinces   n'a 

(1)  Vangerow,  Ueber  die  Lex  Voconia,  d863,  p.  11-14.  —  Belot, 
De  la  révolution  économique  qui  eut  lieu  à  Rome  au  milieu  du 
II®  siècle  avant  l'ère  chrétienne,  1885,  p.  106. 

(2)  Par  exemple  en  67  avant  J.-C,  une  loi  de  A.  Gabinius  dé. 
fendait  aux  provinciaux  de  faire  des  dettes  à  Rome.  Gic,  Ad  Attic, 
VI,  21  ;  VI,  2. 


246  CH.    VII.    —    LE    CAPITALISME 

pas  encore  été  illustré  par  ses  conséquences  économi- 
ques. Certainement  l'axe  de  la  richesse  ne  fut  plus  en 
Italie,  qui  cessa  d'être  le  centre  convergent  de  la  ca- 
pitalisation. 

2o  Le  luxe  eut  une  influence  néfaste  sur  l'accumulation. 
Beaucoup  de  capitaux  furent   immobilisés  dans  des  buts 
improductifs,  en  palais,  en  villas,  en  vignes,  à  entrete- 
nir des  clients,  des  esclaves.   Non  seulement  l'aristocra- 
tie qui  dédaignait  le  travail  était  dominée  par  cette  idée 
propre  aux  époques   précapitalistes  que  le  riche  ne  doit 
pas  s'intéresser  aux  choses  économiques,  mais  même  les 
héritiers  des  chevaliers  enrichis  manquaient  d'esprit  capi- 
taliste, ils  ne  spéculaient  pas,  mais  dissipaient  leur  for- 
tune. Les  fortunes  étaient  exposées  à  une  rapide  décrois- 
sance par  suite  des   grandes  dépenses  de  représentation. 
Les  nobles  payaient  cher  le  privilège  du.  cursus  honorum, 
les  carrières  publiques   étant  dispendieuses  :  on  pouvait 
s'y  enrichir^  mais  il  fallait  d'abord  dépenser  beaucoup  et 
beaucoup  se  ruinaient  avant  d'avoir  réussi.  L'opinion  pu- 
blique exigeait  des  fonctionnaires  un  luxe  en  rapport  avec 
leur  charge;  elle    estimait   davantage  ceux  qui  étaient 
prodigues,  ceux  qui  donnaient  les  plus  beaux  spectacles, 
qui  faisaient  les  plus  grandioses  constructions.  On  ache- 
tait les  charges  en  donnant  des  jeux  coûteux,  des  fêtes 
continuelles,  en  faisant  des  distributions  gratuites  de  nour- 
riture, et  avec  un  tel  luxe  qu'une  seule  de  ces  fêtes  coû- 
tait un  cens   de   sénateur.   Les  fêtes  en  l'honneur   de 
Cybèle  à  la  fin  du  i^^  siècle  après  J.-C.  coûtèrent  au  pré- 
teur qui  les  donnait  100  mille  sesterces  et  elles  parurent 
mesquines.  Horace  se  félicitait  d'être  de  modeste  origine, 
sinon  son  cens  aurait  servi  au  public.  Les  riches  devaient 
traîner  derrière  eux  un  long  cortège  de  clients,  de  sorte 
que  leur  revenu  était  en  partie  absorbé  par  une  foule  de 
parasites  ;  le  revenu  réel  des    propriétaires  était  ainsi 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  247 

d'autant  plus  réduit  qu'ils  avaient  plus  de  clients.  Au- 
cune grande  fortune  ne  durait  plus  de  trois  ou  quatre 
générations  :  à  l'époque  de  Trajan  il  n'existait  aucune 
grande  fortune  constituée  à  l'époque  d'Auguste. 

3o  Une  grande  partie  des  métaux  précieux  servait  à  fa- 
briquer des  ornements  et  était  soustraite  à  la  circulation; 
une    très   grande  partie    retournait  à  l'étranger   pour 
Tachât   de  marchandises  exotiques  et  servait  à  la    vo- 
lupté. Cela  encore  nuisait  à  l'accumulation  des  capitaux. 
4**  Les  classes  qui  vivent  de  rentes  et  qui  les  encaissent 
sans  fournir  aucun  travail  productif,  ont  une  tendance 
àia  dissipation.  Les  prodigalités  étaient falors  encoura- 
gées aussi  par  une  certaine  opinion  publique  à  la  mode 
qui  se  formait  dans  les  écoles,  et  selon  laquelle  travailler 
n'était    pas  digne    pour  un   homme  libre  ou   tout   au 
moins  pour  un  homme  qui  aspire  à  commander.  Dans  la 
société  rafQnée  il  n'était  pas  de  bon  goût  de  faire  des 
épargnes,  de  s'occuper  d'industrie,  de  commerce,  de  pro- 
duction :  l'argent  devait  être  dépensé  et  le  temps  occupé  à 
servir  l'Etat.  Les  dépenses  dépassant  les  revenus,  l'accu- 
mulation était  impossible.  L'éducation  même  des  familles 
patriciennes  rendait  les  Romains  inaptes  à  toute  entre- 
prise productive  :  ils  étaient  plus  faits  pour  tout  ce  qui 
amuse  l'imagination  que  pour  spéculer  sur  des  bénéfices 
dont  ils  ne  sentaient  pas  le  besoin.  S'il  arrive  que  les  aris- 
tocraties s'occupent  d'industries  auxquelles  elles  ne  sont 
pa«  préparées,  alors  elles  dépensent  plus  que  la  chose  ne 
le  comporte  et  elles  ne  cessent  que  quand  elles  constatent 
que  le  capital  employé  ne  donne  qu'un  profit  médiocre, 
même  pas  l'intérêt  courant.   11   faut  avoir  l'esprit    de 
spéculation,   qui    est  la  marque  du   capitalisme,  et  il 
manque  aux  classes  oppressives  qui  ne  sont  jamais  de- 
venues les  classes  capitalistes.  Ce  n'est  pas  la  tyrannie,  la 
rapine,  la  violence  qui  conduisent  à  la  capitalisation, 


248  CH.    vu.    LE    CAPITALISME 

qui  a  toujours  été  réservée  aux  classes  laborieuses,  ou  du 
moins  à  ses  membres  les  plus  actifs,  les  plus  intelligents, 
les  plus  prévoyants.  Nous  en  avons  pour  exemple  les 
bourgeois  du  moyen  âge. 

S'il  y  a  des  propriétaires  qui  essayent  de  spéculer,  ils 
sont  toujours  loin  d'égaler  en  intelligence  les  entrepre- 
neurs de  profession  qui  n'existent  pas  ou  presque  pas 
dans  l'antiquité,  à  Texceptiondes  publicains.  Le  proprié- 
taire est  habitué  à  employer  son  argent  plutôt  en  dé- 
penses qu'en  emplois  utiles,  et  cela  parce  qu'il  ne  récu- 
père que  rarement  ce  qu'il  a  avancé.  Cette  circonstance 
le  rend  timide  dans  ses  spéculations.  Pour  cette  raison 
encore  les  classes  qui  détenaient  la  richesse  foncière  ne 
pouvaient  donner  une  forte  poussée  à  l'accumulation. 

La  division  de  la  société  en  classes  et  la  possibilité  de 
passer  de  l'une  à  l'autre  constituaient  encore  des  obs- 
tacles. Nous  savons  que  celui  qui  possédait  une  certaine 
somme  devenait  sénateur,  c'est-à-dire  qu'il  entrait  dans 
cette  caste  qui  ne  devait  pas  se  livrer  à  l'exercice   des 
professions  lucratives,  et  qui   était  presque  obligée  au 
luxe  et  à  la  dissipation.  C'est  pour  cela  qu'un  chevalier 
qui  avait  fait  fortune  dans  les  provinces  par  le  commerce, 
devenu  sénateur,  était  obligé  de  dissiper  dans  la  politique 
les  capitaux  accumulés  ou  de  les  consommer  dans  la  vie 
oisive  qui  était  inhérente  à  son  étal,  ou  tout  au  moins  de 
se  retirer  des  affaires.  C'étaient  toujours   des   capitaux, 
une    expérience,   un   esprit   de  spéculation   qui   étaient 
perdus  pour    la    production    et    pour    l'accumulation. 
C'était  toujours  à  recommencer  ;  ou  bien  on  avait  à  faire 
à  des  personnes  sans  capitaux,  sans  expérience,  et  tout 
ce  qui  se  faisait  était  dans  les  mains  de  personnes  qui  ne 
pouvaient  avoir    que    des    entreprises    limitées    parce 
qu'elles  manquaient  de  moyens  et  qu'elles  étaient  presque 
toujours  obligées  de  faire  leur  commerce  avec  de  l'argent 


CH.    VII.    —    LE    CAPITALISME  249 

prêté  et  à  gros  intérêts,  et  par  suite  de  la  pénurie  d'ar- 
gent et  parce  qu'elles  ne  pouvaient  offrir  que  peu  de  sé- 
curité aux  prêteurs. 

5°  Opérant  sur  de  vastes  territoires,  dans  des  pays 
éloignés  et  à  moyens  de  communication  lents,  les  ca- 
pitalistes étaient  obligés  de  confier  leurs  affaires  à  des 
mandataires  qui  souvent  les  trompaient.  De  plus,  bien 
que  ces  spéculateurs  fussent  sous  la  protection  de  Rome, 
ils  n'arrivaient  pas  toujours  à  se  faire  payer  le  capital  et 
les  intérêts.  Les  guerres  et  les  soulèvements  renversaient 
toutes  choses  et  on  n'eut  pas  seulement  la  célèbre  crise 
italo-asiatique,  qui  suivit  les  guerres  de  Mithridate, 
dans  laquelle  beaucoup  de  capitalistes  italiens  furent  rui- 
nés. Enfin,  quand  par  la  loi  Gabinia  il  fut  défendu  aux 
provinciaux  de  faire  des  dettes  à  Rome,  il  fut  établi 
comme  conséquence  que  l'Etat  ne  donnait  aucune  ga- 
rantie légale  aux  capitalistes,  ni  de  moyens  de  coercition 
contre  les  débiteurs.  Les  risques  des  prêteurs  augmen- 
tèrent par  cela  même,  et  le  taux  de  Tintéret  fut  plus 
élevé. 

6°  Dans  l'antiquité,  la  richesse  était  une  fonction  cons- 
tante de  la  population,  de  telle  sorte  que  celle-là  ne 
pouvait  augmenter  si  celle-ci  restait  stationnaire.  Les 
mêmes  causes  qui  maintenaient  la  population  dans  le 
même  état,  rendaient  impossible  raugmenlation  de  la 
richesse,  qui,  à  son  tour,  agissait  sur  celle-là  (1). 

1^  L'esclavage  eut  une  grosse  intluence  néfaste  sur 
l'accumulation.  11  en  est  ainsi  dans  tous  les  pays  à  éco- 
nomie servile. 

Tout  ce  capital  employé  à  l'achat  des  esclaves  est  sous- 
trait à  la  production.  Il  cesse  d'exister,  tout  comme  le 
capital  dépensé  à  acheter  de  la  terre  n'existe  plus  pour 

(d)  C'est  là  une  observation  de  G.-B.  Ortes,  relevée  par  M.  Loria. 


250  CH.    VII.     —    LE    CAPITALISME 

l'agriculture  :  il  reprend  son  existence  quand  Tesclave 
est  vendu.  Celui  qui  achète  des  esclaves  n'est  pas  en  me- 
sure d'exploiter  par  le  seul  fait  qu'il  les  a  achetés.  Il 
faut  encore  consacrer  d'autres  capitaux  à  l'exploitation. 

Puis  viennent  les  dommages  causés  par  le  travail  ser- 
vile. Bien  que  le  produit  intégral  du  travail  soit  attribué 
au  propriétaire  de  l'esclave,  déduction  faite  des  dépenses 
d'entretien,  cet  avantage  est  contrebalancé  par  de  graves 
inconvénients.  L'esclave,  on  le  sait,  travaille  mal,  et  peu, 
et  met  facilement  le  propriétaire  en  perte. 

Cette  machine  humaine  se  détériore  par  l'usage  et 
chaque  jour  sa  force  de  travail  diminue,  jusqu'à  ce  que 
la  mort  détruise  le  capital  qu'elle  représente  :  elle  doit 
être  entretenue,  surveillée,  et  toujours,  qu  elle  soit  em- 
ployée ou  non,  parce  qu'on  ne  peut  pas  s'en  débarrasser 
lorsque  le  travail  manque.  Le  louage  des  esclaves  n'est 
qu'une  maigre  ressource,  parce  que  s'ils  peuvent  passer 
d'un  maître  à  un  autre,  ils  ne  peuvent  pas  utilement 
passer  d'un  métier  à  un  autre,  et  celui  qui  les  loue  se 
trouve  avoir  un  personnel  incapable  qui  le  met  en  perte. 
L'esclave  est  une  charge  dont  le  maître  se  débarrasse  ou 
en  renonçant  à  Tappropriation  du  profit  intégral  par 
l'institution  du  pécule  ou  des  autres  modes  de  participa- 
tion au  travail,  ou  en  l'affranchissant. 

L'économie  servile  est  la  plus  coûteuse,  celle  dont  les 
profits  sont  moindres.  Ceux-ci  sont  encore  plus  faibles, 
par  suite  des  hauts  prix  d'achat,  des  dépenses  d'entretien, 
des  accidents,  de  la  mort.  De  plus,  comme  l'esclavage  né- 
cessite la  compression  violente  de  quelques  hommes  par 
d'autres,  il  en  résulte  que  ces  derniers  doivent  avoir 
l'appui  même  de  ceux  qui  n'ont  pas  d'esclaves  et  les  en- 
tretenir comme  clients  et  parasites.  Les  hommes  libres 
sont  les  prétoriens  des  riches,  qu'ils  défendent  contre  les 
rébellions  possibles  des  esclaves  :  les  capitalistes  doi- 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  251 

vent  sacrifier  une  partie  de  leurs  profits  en  faveur  de 
leurs  clients  afia  de  les  avoir  avec  eux  contre  les  esclaves. 
Cela  réduit  encore  les  profits  et  raccumulation. 

On  a  remarqué  que  le  travail  des  esclaves  est  si  peu 
profitable  que  sur  les  terres  peu  fertiles  ils  n'arrivent 
pas  à  produire  les  moyens  nécessaires  à  leur  entretien, 
et  par  conséquent  on  est  amené  à  abandonner  les  terres 
fatiguées  et  à  s'en  tenir  aux  terres  très  fertiles.  Cela  en- 
core réduit  le  profit  et  l'accumulation  du  capital.  Il  en 
est  ainsi  dans  l'agriculture.  Dans  l'industrie,  les  proprié- 
taires sont  embarrassés  par  leur  personnel  fixe,  ils  ne 
peuvent  profiter  des  circonstances  favorables,  ni  se  sous- 
traire aux  crises  dont  ils  supportent  seuls  les  consé- 
quences :  ils  se  trouvent  en  présence  d'une  production  de 
valeurs  d'usage  supérieure  à  celle  des  valeurs  d'échange. 
La  faible  productivité  qui  empêche  toute  concurrence 
leur  enlève  tout  capital  disponible,  toute  possibilité  de  se 
développer,  de  s'approprier  tout  le  profit,  de  suivre  les 
oscillations  du  marché.  Il  est  vrai  que  le  propriétaire  n'a 
à  partager  le  profit  avec  personne  (1),  mais  cela  n'est 
vrai  qu'en  théorie  ;  en  pratique,  il  n'a  rien  à  partager 
parce  que  le  profit  est  tout  entier  absorbé  par  l'économie 
servile.  Là  où  existent  des  esclaves,  le  capital  est  une 
marchandise  rare,  il  n'y  a  pas  d'industries  ;  la  dissipa- 
tion est  fréquente,  l'endettement  général,  il  n'y  a  pas  de 
ponctualité  dans  les  affaires,  pas  de  grandes  richesses, 
pas  d'emplois  commerciaux  lointains.  L'esclavage  im- 
prime son  caractère  anticapitaliste,  qu'accompagnent  la 
dissipation  de  la  richesse  et  la  réduction  du  profit  (2). 

(1)  RoDBERTUs,  Zur  Gesch.  d.  roem.  Tribittsteuer,  dans  les 
J ahr bûcher  f.  Nationaloek.,  1865,  p.  300. 

(2)  Loria,  Die  Sklavenwirthschaft  im  modernen  Amenca  und  in 
europaischen  Alterthume,  dans  la  Zeitschr.  f.  Social-und  wirths- 
chaflsgeschichtSy  1896,  IV,  p.  70  et  s. 


GH.    VII.     —    LE    CAPITALISME 


Le  pécule  aurait  pu  être,  de  la  part  des  esclaves,  un 
moyen  d'accumulation  ;  mais  cette  faveur  précaire,  su- 
bordonnée à  l'arbitraire  du  maître, devait  leur  inspirer  une 
confiance  médiocre  et  les  inciter  assez  peu  à  de  grandes 
épargnes  et  à  des  placements  productifs.  Ils  sentaient 
que  plus  ils  étaient  riches,  plus  ils  étaient  exposés  aux 
extorsions  des  maîtres,  des  surveillants,  des  intendants. 
Il  n'y  avait  pas  de  lendemain  pour  eux.  Les  seules  jouis- 
sances qui  les  tentaient  étaient  celles  du  moment  pré- 
sent. L'insécurité  inséparable  de  leur  état  leur  donnait 
tous  les  défauts  d'une  production  sans  profit. 

Dans  les  pays  à  esclaves,  l'accumulation  des  capitaux 
ne  peut  se  faire  que  par  l'économie,  l'intelligence  et 
l'application  des  maîtres.  Or,  c'est  une  observation  con- 
iirmée  par  l'expérience  que  les  entrepreneurs  de  profes- 
sion et  les  ouvriers  qui  vivent  de  l'emploi  des  capitaux 
sont  en  général  plus  portés  à  épargner  que  les  proprié- 
taires qui  vivent  de  leurs  rentes.  11  faut  que  l'entrepre- 
neur et  l'ouvrier  aient  pleinement  gagné  par  le  travail, 
l'un  son  profit,  l'autre  son  salaire,  avant  de  le  dépenser 
d'une  façon  non  productive.  Même  dans  ses  dépenses, 
l'entrepreneur  conserve  l'esprit  d'ordre  et  d'économie 
qu'il  doit  avoir  dans  ses  affaires.  Faisant  chaque  jour 
l'expérience  de  ce  que  vaut  l'argent,  connaissant  tous 
les  moyens  d'en  tirer  profit,  et  étant  en  mesure  de  faire 
fructifier  les  moindres  profits,  il  regrette  l'argent  qu'il  ne 
peut  pas  employer  comme  capital. 

Le  tableau  que  nous  avons  présenté  de  l'économie 
servile  sur  le  latifundium,  nous  a  montré  que  la  produc- 
tion domestique  au  moyen  des  esclaves,  la  moins  fé- 
conde en  division  du  travail,  absorbe  tout  le  produit 
brut,  que  sur  le  latifundium  tout  coûte  cher,  que  l'excé- 
dent des  receltes  sur  les  dépenses  est  très  faible.  Les  es- 
claves, dit  Golumelle  (i,  7),  laissent  par  leur  incurie  le 


OH.    VII.    LE    CAPITALISME  253 

bétail  mourir  de  faim,  ils  volent  les  semences,  la  récolte, 
ils  portent  dommage  de  toute  manière  aux  intérêts  du 
propriétaire  ;  ce  sont  en  un  mot  de  mauvais  cultivateurs 
(id.,  praef.).  L'esclavage  détruisait  donc  tout  le  capital 
qui  pouvait  être  consacré  à  la  production  technique  de 
richesses  d'échange.  Le  colonat  n'apporta  pas  d'amélio- 
ration, parce  que  les  colons  payant  en  nature,  les  pro- 
priétaires ne  pouvaient  capitaliser. 

De  tout  cela  il  résulte  que  les  grands  propriétaires 
n'étaient  pas  des  capitalistes  :  on  en  a  la  preuve  dans  les 
lettres  de  Pline  qui  fut  un  grand  propriétaire,  et  rien  ne 
nous  révèle  qu'il  possédât  de  grands  capitaux  ;  il  se  plaint 
lui-même  du  peu  d'importance  de  ses  ressources  pécu- 
niaires [Ep.^  II,  4,  3  ;  111,  19,  18).  «  Nous  avons,  dit-il, 
des  dignités  qui  nous  coûtent  cher,  mais  peu  d'argent  et 
les  revenus  des  champs  sont  incertains  et  faibles.  » 
Même  si  on  avait  pu  appliquer  les  préceptes  de  Caton 
et  traiter  les  esclaves  moins  bien  que  les  bœufs  et  que  la 
charrue,  qui  se  reposent  les  jours  de  fête,  tandis  qu'il  faut 
occuper  l'esclave  à  d'autres  travaux^  —  il  doit  travailler 
ou  dormir,  —  on  ne  serait  pas  arrivé  à  augmenter  la 
rente  du  travail  servile  et  à  grossir  les  fortunes  par  de 
hauts  profits.  L'antiquitéa  sacrifié  des  millions  d'hommes 
sans  aucun  avantage  pour  l'accumulation  capitaliste. 

Ce  que  nous  dit  Pline  nous  amène  à  constater  un  autre 
côté  de  la  vie  économique  romaine,  à  savoir  l'importance 
qu'on  accordait  dans  l'antiquité  à  la  possession  de  la  mon- 
naie. Comme  les  Romains  cherchaient  la  base  de  la  va- 
leur non  dans  la  forme  antérieure  du  produit,  mais  dans 
la  forme  définitive  qui  constitue  le  terme  du  processus  de 
production  et  son  objet,  c'est-à-dire  non  dans  le  produit 
en  soi,  mais  dans  la  quantité  de  monnaie  contre  laquelle 
le  produit  peut  être  échangé,  ils  manifestèrent  l'idée  de 
valeur  sous  la  forme  de  monnaie..  C'est  pour  cela  que 


254  CH.    VII.     —    LE    CAPITALISME 

dans  le  langage  juridique  valeur  et  valeur  monétaire  sont 
synonymes  (1).  Dans  la  monnaie  donc  s'extériorisa  l'idée 
de  capital,   qui    apparut  en    conséquence  comme  une 
somme  de  biens  d'échange  épargnés,  non  comme  moyen 
de  production.  C'est  donc  avec  raison  qu'on  a  soutenu 
que  l'antiquité  n'eut  pas  la  notion  de  capital  productif  (2). 
A  la  différence  de  l'époque  moderne  où  le  capital  n*e^t 
plus  composé   de   valeurs   d'échange,  mais  de  valeurs 
productives,  où  l'argent   est  moyen  de  circulation  qui 
achète  les  moyens  de  production   et  devient  par  con- 
séquent mesure  de  valeur  d'échange  et  moyen  de  pro- 
duction, dans  l'antiquité  romaine,  la  monnaie  resta  essen- 
tiellement improductive  et  fut  seulement  considérée  au 
point  de  vue  de  la  valeur  d'échange.  Toujours  par  suite 
de  l'origine  qu'eut  à  Rome  la  richesse, faite  de  butin  et  non 
de  travail,  de  l'exploitation  de  la  production  étrangère, 
les  Romains  virent  dans    l'abondance  de   la  monnaie, 
dans  une  large  possession  de  métaux  précieux,  de  va- 
leurs d'échange,  le  signe  de  la  prospérité, et  fébrilement  ils 
se  jetèrent  sur  elle.  La  monnaie  fut  le  principal  élément 
de  toute  la  vie  économique,  mais  elle  n'eut  que  la  fonc- 
tion de  valeur  d'échange  et  non  de  moyen  de  production. 
Une  comparaison  avec  l'économie  capitaliste  moderne 
nous  fera  comprendre  l'importance  de  cette  constatation. 
Aujourd'hui  la  monnaie  n'est  qu'une  petite  partie,  non 
seulement  de  la  richesse  sociale,  mais  même  de  l'épargne. 
La  monnaie  n'est  pas  le  capital,  elle  n'est  qu'un  des  ca- 
pitaux et  un  de  ceux  qui  ont  le  moins  de  valeur.  Les  ca- 
pitalistes modernes    sont    propriétaires   d'une    quantité 
déterminée  de  biens  productifs  qui  sont  emplo3'és  à  la 
production  ultérieure,  ils  prêtent  des  sommes  pour  des 

(1)  ScHREL,  licf/riff  des  Gcldcs  in  seiner  histor.  oekonom.  Entwickc- 
lim<jy  dans  les  Jalir/nichcr  fur  Nationaloekon.,  18G6,  VI,  23. 

(2)  Savigny,  Système  du  droit  romain,  l,  376. 


CH.    VII.    LE    CAPITALISME  255 

buts  productifs  à  des  non-capilalistes  qui  ont  Tintention 
de  produire.  Au  contraire,  dans  l'antiquité,  le  capital 
c'est  la  monnaie,  et  il  n'y  a  que  la  monnaie  ou  le  prêt 
en  nature  (1).  Les  Romains  riches  ne  possédaient  pas 
de  capitaux  acquis  dans  la  production  et  de  nouveau 
consacrés  à  la  production,  en  un  mot  de  valeurs  pro- 
ductives, mais  des  quantités  de  métaux,  de  valeurs 
d'échange,  qui  n'étaient  pas  employées  à  la  production 
économique.  Aujourd'hui  la  monnaie  sert  à  mobiliser 
les  capitaux  pour  la  production  :  au  contraire,  à  Rome, 
la  monnaie,  étant  obtenue  d'une  façon  improductive, 
était  regardée  comme  un  produit  national,  comme  une 
valeur  nationale  destinée  à  l'achat  des  biens.  En  consé- 
quence, par  suite  de  l'improductivité  économique,  n'ayant 
pas  ridée  de  la  valeur  de  production,  du  capital  pro- 
ductif et  faisant  consister  le  capital  dans  les  valeurs 
d'échange,  la  valeur  de  la  monnaie  était  représentée  par 
la  quantité  de  marchandise  qu'on  pouvait  obtenir  avec 
elle,  c'est-à-dire  qu'une  quantité  économique  avait  la 
valeur  de  la  monnaie  contre  laquelle  ella  pouvait  être 
échangée. 

Prenez  en  effet  les  mots  sors,  caput,  pecunia.  Ils  in- 
diquent précisément  la  fonction  de  la  monnaie,  et  voyez 
s'ils  comprennent  Tidée  de  valeur  de  production.  Soî^s, 
caput  sont  employés  aussi  bien  pour  une  somme  d'ar- 
gent prêtée  à  intérêts  que  comme  la  source  d'où  naît 
quelque  chose  :  leur  signification  se  restreint  à  une 
application  spéciale  d'une  idée  générale,  mais  jamais 
elle  n'indique  l'accumulation  dans  un  but  de  production 
et  de  profit,  les  biens  accumulés  des  produits  du  travail 

(1)  Voir  HiERONYMus,  Ezech.^  vi,  18  :  «  Soient  in  agris  frumenti  et 
milii,  vini  et  olei,  ceterarumque  specierum  uxurae  exigi.  Verbi 
gratia  ut  hiemis  tempus  demus  X  modios  et  in  messe  recipia- 
mus  XV.  »  Cfr.  Augustinus,  In  tertia  parte,  Psalm.  36. 


256  cu.    VII.    LE    CAPITALISME 

antérieur.  Si  on  oppose  caput  vivum  à  pecunia  otiosa, 
c'est  toujours  dans  la  signification  d'argent  qui  donne  un 
intérêt,  non  de  capital  vivant,  productif.  L'intérêt  n'est 
pas  le  fruit  du  capital  :  l'argent  n'est  pas  déterminé  par 
la  production,  il  est  purement  consomptible  et  son  usage 
c'est  la  consommation  de  valeurs.  En  un  mot,  l'argent 
transformé  en  marchandises  servait  comme  valeur  de 
consommation.  Alors  il  était  détinitivement  dépensé, 
tandis  qu'aujourd'hui  il  est  simplement  dépensé  en 
avances.  < 

La  langue  du  droit  n'eut  pas  non  plus  l'idée  du  ca- 
pital de  production.  Les  juristes  parlent  de  caput  àu  sens 
vulgaire  du  mot,  et  par  suite,  à  côté  des  fructus  de  la 
nature  qui  dérivent  de  la  propriété  foncière,  ils  mettent 
les  usurae  de  l'argent,  et  ils  considèrent  également  les 
produits  du  travail  comme  des  fructus^  c'est-à-dire 
comme  une  dérivation  de  la  propriété  par  l'intermé- 
diaire du  travail  servile.  Le  droit  reflète  une  économie 
sociale  dont  la  terre  est  le  pivot. 


CHAPITRE  Vili 


LA    CONSTITUTION    ECONOMIQUE 


L'histoire  de  l'Italie  commence  par  une  économie 
sans  capitaux  :  la  terre  est  la  propriété  commune,  indi- 
vise de  gentes  liées  par  des  liens  d'agnation  et  organisées 
d'une  façon  patriarcale.  L'expression  de  propriété  est 
impropre,  puisque,  d'après  l'usage,  nous  rattachons  à  ce 
mot  l'idée  de  force  capitaliste  capable  d'exploiter  un  bien 
à  l'égard  d'autres  économies  moins  favorisées.  Cette  signi- 
fication manque  aux  propriétés  collectives  des  époques 
dans  lesquelles  domine  l'économie  domestique.  Par  le 
fait  que  la  terre  appartient  d'une  façon  indivise  au  village 
ou  aux  groupes  gentilices,  il  n'est  pas  possible  à  un  in- 
dividu d'avoir  une  suprématie  et  une  indépendance  éco- 
nomiques et  un  groupe  même  ne  peut  pas  non  plus  peser 
sur  les  autres  :  les  individus,  comme  les  groupes,  tra- 
vaillent non  pour  produire  des  biens  pour  les  vendre 
mais  des  choses  prêtes  à  être  consommées,  les  aliments 
nécessaires  au  groupe  lui-même. 

Puis  les  groupes  se  dissolvent,  des  gens  naissent  les 
familles,  la  terre  se  partage  et  la  propriété  au  sens  mo- 
derne du  mot  se  forme,  la  propriété  individuelle,  diffé- 
renciée sur  les  fruits,  et  la  production  trouve  sa  limite 
seulement  dans  l'étendue  de  la  terre  et  non  dans  l'éten- 
due des  besoins  :  de  là  naissent  le  prêt  et  l'échange,  c'est-à- 
Salvioli  17 


238  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

dire  l'emploi  de  biens,  qui  jusqu'alors  étaient  destinés 
à  la  consommation,  à  des  buts  productifs,  ce  qui  veut 
dire  formation  de  capital  mobilier  par  l'accumulation  et 
échange  des  fruits  agricoles  contre  des  produits  étran- 
gers. Ce  qui  dépasse  les  besoins  individuels  est  envoyé 
à  la  ville,  où  on  exerce  certaines  professions,  et  ainsi 
se  forme  dans  celle-ci  le  capital  mobilier  par  le  travail 
libre  qualifié.  L'agriculture,  dans  ce  stade,  est  fortifiée 
et  soutenue  par  des  institutions  servîtes  peu  rigoureuses, 
qui  donnent  un  profit  d'exploitation  en  faveur  du  maître, 
profit  qui  ne  rentre  ni  dans  la  notion  de  rente  foncière, 
ni  dans  celle  de  profit  du  capital^  mais  qui  représente 
un  ensemble  de  biens  multiples  qui  appartient  au  chef 
de  la  maison,  en  plus  des  profits  casuels  de  son  travail 
et  de  celui  de  la  famille,  principalement  par  suite  de  sa 
possession  de  la  terre,  des  hommes  et  des  moyens  de 
production,  comme  une  rente  naturelle. 

Si  une  partie  des  produits  de  l'économie  domestique 
est  vendue  contre  des  marchandises  ou  de  l'argent,  cela 
n'en  change  pas  le  caractère,  aussi  longtemps  que  cet 
échange  n'est  pas  nécessaire  à  son  existence,  mais  sert 
seulement  à  acheter  certains  biens  indispensables.  11  ne 
naît  pas  par  cet  échange  ou  ce  commerce  un  profit  du 
capital,  et  l'avantage  qui  en  résulte  est  toujours  et  seule- 
ment un  avantage  naturel,  parce  que  des  biens  ayant 
une  plus  grande  valeur  d'usage  pour  le  chef  de  l'écono- 
inie  domestique  sont  achetés  en  cédant  d'autres  biens 
qui  ont  pour  lui  une  moindre  valeur  d'usage. 

C'est  en  cela  que  consiste  tout  le  mécanisme  de  l'an- 
tique économie  italique  et  romaine,  qui,  si  elle  était  ru- 
rale au  fond,  y  associait  déjà  les  avantages  d'une  éco- 
nomie ur])aine  naissante.  L'Italie,  disait  Strabon,  est  le 
pays  des  villes,  et  en  effet  on  en  trouvait  un  grand 
nombre  le  long  de  ses  côtes,  de  ses  fleuves,  à  l'intérieur. 


CH.    Vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  259 

Les  italiques,  adonnés  à  Tagriculture^  n'habitaient  pas, 
par  mesure  de  sécurité,  sur  leurs  fonds,  mais  ils  vivaient 
dans  des  vici  sous  la  protection  d'un  château  ou  sur  les 
montagnes^  dans  des  lieux  fortiliés  par  la  nature,  et 
ainsi  lentement  se  constituèrent  des  groupes  urbains,  et 
leur  économie  tira  profit  des  échanges  et  de  la  division 
du  travail,  deux  conséquences  inévitables  là  où  les  fa- 
milles vivent  les  unes  à  côté  des  autres  ;  la  différencia- 
tion des  activités  et  des  aptitudes  y  trouve  une  juste 
compensation.  Dans  ces  vici  il  y  eut  des  -économies  qui 
purent  disposer  d'un  surplus  de  production  agricole  et  des 
familles  qui  purent  se  consacrer  aux  métiers,  et  au  sein 
de  ces  groupes  locaux  se  forma  une  aristocratie  foncière 
qui  favorisait  les  productions  manufacturières  spécia- 
lisées, plus  appréciées  que  les  produits  naturels,  qui 
existaient  en  abondance  môme  dans  les  simples  éco- 
nomies paysannes. 

Dans  la  civilisation  italique,  c'est-à-dire  dans  la  civili- 
sation étrusque,  ombrienne,  samnite^  sicule,  etc.,  la 
ville  eut  une  grande  importance  en  ce  qu'elle  devint  la 
base  de  l'organisation  politique  ;  et  nous  comprenons 
ainsi  la  fonction  économique  qu'elle  exerça  par  ses 
ouvriers  libres,  ses  marchés  périodiques,  l'échange  des 
produits  manufacturés  contre  les  produits  naturels,  contre 
la  monnaie.  Cette  interdépendance  réciproque  entre  la 
ville  et  la  campagne  nous  la  retrouvons  dans  la  consti- 
tution de  Servius,  où  Ton  voit  le  petit  Etat  romain  cons- 
titué par  une  grande  masse  de  propriétaires  cultivateurs 
qui  alimentent  la  productivité  de  la  dernière  classe,  des 
artisans,  c'est-à-dire  d'une  minorité  d'hommes  libres 
qui,  tout  en  cultivant  de  très  petites  étendues  de  terre, 
exercent  également  un  métier. 

Plus  la  puissance  romaine  s'étendit  sur  la  péninsule, 
plus   s'accélér^  le  mouvement  d'unification   des   unités 


260  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

économiques,  originairement  séparées,  en  agrégats  plus 
importants,  et  plus  les  villes  devinrent  des  centres  de  vie 
économique.  La  ville  et  la  campagne  se  lièrent  par  des 
liens  indissolubles,  se  complétèrent  réciproquement.  Les 
campagnards  portaient  aux  marchés  hebdomadaires  les 
produits  du  sol  et  de  leurs  économies  domestiques,  et  les 
échangeaient  contre  les  produits  manufacturés  du  travail 
urbain  ;  aux  marchés  accouraient  également  ceux  qui 
vivaient  à  l'écart  sur  les  montagnes,  dans  de  petites 
agrégations  non  organisées  en  villes,  sous  l'autorité  de 
patriarches  féodaux  (1).  Les  uns  et  les  autres  échan- 
geaient du  blé,  du  vin  et  de  la  viande  contre  des  mar- 
chandises travaillées,  et  ils  alimentaient  ainsi  les  classes 
ouvrières  urbaines,  les  deux  producteurs  étant  en  rap- 
ports directs  l'un  avec  l'autre.  Il  n'y  avait  pas  encore  de 
commerçant  de  profession  qui  achetait  leur  superflu  aux 
différentes  économies  et  qui  le  portait  ailleurs,  le  com- 
merçant qui  aurait  réalisé  ainsi  un  véritable  profit  du 
capital  ;  il  n'existait  pas,  parce  que  sa  place  était  occupée 
par  le  grand  propriétaire  (2)  qui^  disposant  d'importantes 
quantités  de  blé,  les  échangeait  directement  contre  les 
produits  industriels  de  luxe_,  que  des  marchands  grecs 
importaient  en  Italie  pour  obtenir  le  blé  nécessaire  à  ces 
pays  et  où  la  production  locale  ne  suffisait  pas  à  leur 
population  (3).  Les  nobles  seuls  pouvaient  entrer  en 
relations  commerciales  avec  les  négociants  étrangers  et 
trouver  un  débouché  à  l'excédent  de  leurs  produits 
agricoles.  C'est  pour  cela  que  nous  ne  trouvons  pas  à 
Rome  de  classe  commerçante^  et  que  les  maisons  patri- 
ciennes s'efforçaient  d'accroître  leurs  propriétés  foncières^ 


(1)  Meyer,  Geschichte  cl.  Alterth.,  11,  512,  523  et  s. 

(2)  MUMMSEN,  I,  201. 

(3)ld.,  II,  470,482,  530,701. 


GII.    Vili.    LA   CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  261 

parce  qu'ainsi  elles  s'assuraient  les  grandes  quantités  de 
blé  avec  lesquelles  elles  pouvaient  obtenir  de  l'or  et  des 
marchandises  étrangères  (1).  Et  ces  riches  patriciens 
n'étaient  pas  des  commerçants,  parce  qu'en  échangeant 
les  produits  de  leurs  économies,  ils  n'avaient  aucun  cri- 
térium pour  savoir  s'ils  gagnaient  ou  s'ils  perdaient, 
ni  pour  déterminer  le  montant  de  leurs  opérations  : 
peut-être  évaluaient-ils  le  produit  du  sol  d'après  le  travail 
qui  y  était  incorporé,  mais  ils  ne  connaissaient  pas  la 
valeur  des  marchandises  échangées,  et  s'ils  la  connais- 
saient, elle  ne  pouvait  servir  de  base  à  l'échange  par  suite 
du  faible  développement  du  commerce  et  de  la  concur- 
rence. Aussi,  pour  un  objet  de  luxe  qui  ne  se  trouvait  pas 
sur  le  marché  local,  donnaient-ils  au  négociant  cmq  ou 
six  fois  sa  valeur  en  produits  du  sol,  parce  qu'ils  étaient 
principalement  poussés  par  l'intensité  du  désir.  Leurs 
économies  ne  souffraient  pas  de  ces  échanges,  parce 
qu'ils  n'y  employaient  qu'une  partie  de  la  totalité  de 
leur  revenu. 

Par  suite  du  caractère  même  de  ces  échanges, l'axe  au- 
tour duquel  tournait  tout  le  mécanisme  économique, 
c'était  la  terre,  la  possession  foncière;  la  richesse  partait 
de  la  terre  et  retournait  à  la  terre,  tandis  qu'au  moyen 
âge  cet  axe  fut  le  travail  libre  qualifié.  C'est  pour  cela 
encore  que,  même  quand  l'économie  urbaine  fut  établie 
et  que  les  différentes  économies  se  constituèrent  en  un 
tout  national,  les  industries  restèrent  à  l'état  rudimen- 
taire,  et  que  le  travail  productif  ne  fut  pas  reconnu  juri- 
diquement; cela  nous  apparaît  bien  nettement  si  on  com- 
pare l'idée  de  la  propriété  dans  le  droit  germanique  et 
dans  le  droit  romain  :  celui  qui  sème  est  propriétaire 
des  fruits,  d'après  le  droit  germanique  ;  il  n'en  est  pas  de 

(1)  MoMMSEN,  II,  482,  492,  350,  677. 


262  GH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

même  dans  le  droit  romain.  Et  c'est  encore  par  suite  de 
l'absence  de  la  notion  du  travail  productif  qu'on  ne  fit 
aucune  différence  entre  le  prêt  fait  à  un  artisan  comme 
capital  d'établissement  et  le  prêt  fait  à  un  paysan,  qui  a 
perdu  ses  récoltes  ou  qui  n'a  pas  ensemencé,  pour  pou- 
voir vivre.  Le  premier  est  consacré  à  la  production  et 
l'emprunteur,  en  augmentant  ses  revenus,  pourra  payer 
les  intérêts  et  restituer  la  somme  reçue, tandis  que  le  pay- 
san, employant  cette  somme  pour  sa  consommation,  se 
trouve  dans  de  tout  autres  conditions. 

Toute  l'évolution  se  fit  dans  le  sens  du  développement 
de  l'économie  urbaine  et  des  métiers,  et  cela  fut  la  con- 
séquence de  l'augmentation  de  la  richesse  italique,  de  la 
formation  d'une  abondante  richesse  mobilière  et  de  la 
constitution  de  l'économie  monétaire.  Plus  grande 
fut  la  part  de  la  production  Collective  qui,  par  l'in- 
termédiaire du  commerce,  passa  des  producteurs  aux 
consommateurs,  plus  s'élargit  l'économie  monétaire. 
Celle-ci  est  liée  étroitement  au  développement  delà  ville 
comme  organisme  économique  et  l'accroissement  de 
Rome  et  de  sa  puissance  marcha  d'un  pas  égal  à  celui 
de  la  diffusion  de  l'usage  de  la  monnaie,  ce  qui  suppo- 
sait l'augmentation  des  échanges,  de  la  spécialisation 
des  métiers  et  de  la  division  du  travail. 

Néanmoins  le  développement  de  l'économie  urbaine  ne 
fut  jamais  tel  qu'il  remplaça  la  production  domestique  et 
fit  disparaître  les  nombreuses  et  persistantes  survivances 
d'économie  naturelle  pour  faire  place  à  l'échange  enmon- 
naie.  Celui-ci  resta,  même  dans  les  périodes  de  grande 
prospérité  de  la  République,  confiné  dans  les  villes.  C'est 
ce  que  nous  prouve  ce  fait  que  si  dans  les  villes  les  loyers 
se  payaient  en  argent,  ceux  des  fonds  ruraux  se  payaient 
en  nature.  Il  était  de  règle  que  le  loyer  des  maisons  de- 
vait être  nécessairement  payé  en  argent,  et  celui-ci  seu- 


CH.    Vin.   LA   CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  263 

lement  était  compris  dans  la  théorie  du  droit,  tandis  que 
les  loyers  payés  en  produits  étaient  mis  dans  la  catégorie 
des  contingences  de  la  vie  (l).  Avec  un  champ  d'action 
si  restreint,  il  était  naturel  que  l'économie  monétaire 
n'acquît  pas  l'importance  prépondérante  qu'elle  a  à 
l'époque  moderne. 

De  même  qu'à  côté  de  la  ville  et  de  son  organisation 
du  travail  en  métiers,  il  y  avait  une  économie  domes- 
tique, de  même  à  côté  de  l'économie  monétaire  conti- 
nuaient à  vivre  les  formes  les  plus  anciennes  et  les  plus 
simples  de  l'économie  naturelle,  à  laquelle  on  retournait 
en  cas  de  crise  ou  d'autres  diflicultés,  tout  comme  chez 
nous,  où  il  y  a  tendance  à  un  excès  d'économie  fiduciaire, 
dès  qu'il  y  a  des  nuages  et  que  le  crédit  se  restreint,  on 
retourne  à  l'économie  monétaire,  sur  laquelle  est  assise 
notre  économie.  La  fonction  de  la  monnaie  était  à  Rome 
en  harmonie  avec  cette  situation.  On  était  de  bonne 
heure  arrivé  à  comparer  toutes  les  valeurs  économiques 
à  la  monnaie  ;  et  comme  dans  les  villes  la  circulation 
des  marchandises  au  moyen  de  la  monnaie  était  devenue 
courante,  les  lois  de  procédure  avaient  établi  que  toute 
dette,  même  si  elle  n'était  pas  convenue  en  monnaie,  de- 
vait après  la  condamnation  se  convertir  en  monnaie 
(Gaii,  IV,  §48),  et  cela  même  quand  il  s'agissait  d'objets 
qui,  pour  des  raisons  naturelles  ou  juridiques,  étaient 
soustraits  à  la  circulation.  Tout  était  rapporté  à  la  va- 
leur d'échange  de  la  monnaie,  tout  pouvait  être  estimé, 
évalué  en  argent,  tout  acheté  avec  des  métaux  frappés  ; 
par  conséquent,  de  bonne  heure,  les  possesseurs  de  la  ri- 
chesse monétaire  avaient  obtenu,  grâce  à  l'argent,  une 
position  indépendante  de  ceux  qui  produisaient  des  biens 
consommables.  La  monnaie  était  en  somme  une  puis- 

{i)  MoMMSEN,  Roem.  Gesch.,  8«  édit.,  III,  832. 


264  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

sance  autonome,  et  par  suite  de  la  possibilité  de   tout 
acheter  avec  de  l'argent,  c'est  la  valeur  d'échange   et 
non   la   valeur  d'usage  qui   avait   la  préférence  et    qui 
déterminait  le  prix  des  choses  (1).  C'est  pour  cela  que 
les  Romains  ont  eu  une  idée   claire  de  la  fonction  de  la 
monnaie,  la  plus  précise  de  leurs  idées  économiques, bien 
différente  de  celle  que  Rodbertus  a   attribuée  à  l'écono- 
mie romaine,  pour  laquelle  la  monnaie  aurait  été  toujours 
et  seulement  une  marchandise  (2).  11  soutient  cette  idée 
afin  de  mettre  en  harmonie  la   fonction  de  la  monnaie  à 
Rome  avec  ce  qu'il  a  dit  de  l'unité  de  la   production  et 
de  l'économie  domestique  ;  si  cela  peut  lui  être  accordé 
pour  les  temps  antiques,  cela  n'est  plus  vrai  sous  la  Ré- 
publique,quand  déjî\  l'économie  monétaire  s'est  affirmée. 
Nous  avons  déjà  vu  que   l'accumulation  de   monnaie 
n'est  pas  signe  d'accumulation,  c'est-à-dire  de  reproduc- 
tion, et  comment  Marx  a  relevé  l'erreur  de  ceux  qui  con- 
fondent économie  monétaire  et    économie    capitaliste. 
Nous  devons  maintenant  noter  une  autre  très  exacte  ob- 
servation de  Marx  contre  ceux  qui  distinguent  l'écono- 
mie monétaire  et  l'économie  fiduciaire,  et  qui  font  de  celle- 
ci  une   phase  nouvelle   d'évolution  :   «  L'économie  fidu- 
ciaire, dit-il,    est  une  forme  de   l'économie    monétaire. 
L'une  et   l'autre   expriment  des  fonctions  ou  modes  de 
communication  entre  producteurs,  et  dans  la  production 
capitaliste  développée  l'économie  monétaire  n'est  que  la 
base  de  l'économie  fiduciaire.  L'économie   monétaire  et 
l'économie  fiduciaire  correspondent  à  certains  stades  de 
développement  de  la  production  capitaliste,  mais  ce   ne 

(1)  ScHEEL,  Die  imrth^chaftliche  Grundbegriffe  im  Corpus  iiiris  ci- 
vilis,  dans  les  Jahrbiicher  f.  Nationaloek.  u.  Statistik,  VI,  186'6, 
p.  324-344. 

(2)  RonBERTus,  Zur  Erkenntniss  unserer  socialwirthschaft.  Zus- 
tànde.  Heft  1,  Abschnitt  v,  Neu-Brandeburg,  1847. 


CH.    Vili.    LA    CONSTITUTION    ECONOMIQUE  265 

sont  pas  des  formes  distinctes  et    autonomes  de  circula- 
tion s'opposant  à  l'économie  naturelle  (l).  » 

Cela  seul  suffit  à  nous  expliquer  le  développement  du 
crédit  chez  les  Romains,  la  perfection  de  leur  droit  des 
obligations,  la  connaissance  probable  qu'iis  eurent  de 
beaucoup  d'institutions  commerciales  que  certains  con- 
sidèrent comme  des  inventions  modernes  dues  au  grand 
développement  du  crédit.  Toutes  les  manifestations  juri- 
diques propres  à  l'économie  fiduciaire  pouvaient  fort  bien 
se  rencontrer  dans  l'économie  romaine.  Ainsi  on  peut 
admettre  que  déjà,  à  l'époque  de  Cicéron,  la  permutatio 
tenait  lieu  de  lettre  de  change  (2j,  qu'on  se  servait  de 
titres  au  porteur  et  de  titres  à  ordre,  des  reports  et  des 
marchés  à  terme  (3),  que  l'on  connaissait  l'assurance 
maritime,  le  dépôt  irrégulier,  les  sociétés  par  actions  et 
en  commandite,  et  que  les  opérations  de  banque  avaient 
pris  une  grande  importance  (4).  Tout  ce  qui  concerne  la 
circulation  des  capitaux  avait  fait  de  grands  progrès  : 
pour  le  service  du  commerce  monétaire  et  du  crédit,  la 
pratique  avait  emprunté  aux  Grecs  un  bon  nom'bre  d'ex- 
pédients et  les  avait  fait  rentrer  dans  l'antique  et  étroit 
droit  quiritaire,  où  la  doctrine,  en  les  disciplinant,  les 
constitua  en  système  ;  et  déjà  à  l'époque  de  Cicéron  et 
d'Auguste  on  cherchait  à  donner  une  valeur  juridique  aux 
actes  économiques,  réagissant  ainsi  contre  le  système  an- 
térieur qui  ne  connaissait  que  des  actes  abstraits.  C'est  de 
cette  tendance  que  dérivent  les  règles  surla  conditio  dans 


(1)  Marx,  Le  capital,  III,  107. 

(2)  Becker,  Zeitschr.  f.  RechtSQesch.,  XVI,  2. 

(3)  GoLDSGHMiDT,  Zeitschv.  f.  Handelsrecht,  XXIII,  380,  393. 

(4)  Sur  le  droit  commercial  des  Romains  je  renvoie  à  l'histoire 
de  GoLDScHMiDT  et  à  l'excellent  ouvrage  du  professeur  Fadda,  Il 
diritto  commerciale  dei  Romani,  Napoli,  1904,  où  toutes  les  ques- 
tions sont  traitées  avec  une  intuition  et  une  compétence  rares. 


2GG  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

ses  rapports  avec  renrichissement  injuste,  sur  les  con- 
trats consensuels,  sur  les  tituli  possessionis,  sur  les 
causes  d'usucapion  ;  c'est  de  là  que  dérive  l'idée  d'élever 
à  la  dignité  d'actes  juridiques  des  pactes  conclus  sans 
observer  les  formes  traditionnelles.  11  est  incontestable 
qu'à  la  fin  de  la  République  la  notion  des  obligations 
reçut  une  extension  considérable.  La  jurisprudence  se- 
condée par  le  préteur  réussit  à  donner  une  valeur  juri- 
dique et  une  sanction  judiciaire  à  de  nombreux  actes  qui 
jusqu'alors  n'avaient  qu'une  valeur  morale.  Le  mouve- 
ment se  continua  même  sous  l'Empire.  Le  contraste  est 
grand  entre  le  nouveau  et  l'ancien  droit.  Anciennement 
les  droits  portaient  sur  des  objets  matériels  ;  ensuite 
ce  fut  la  volonté  de  l'homme  qui  devint  le  principal 
élément  du  droit  (Ij. 

Ce  progrès  n'empêcha  pas  qu'on  n'admitpas  le  principe 
delà  représentation, si  ce  n'est  fort  tard  et  d'une  façon  im- 
parfaite, principe  si  important,  notamment  en  ce  qui  con- 
cerne le  crédit,  qui  est  l'àme  d'une  société  commerciale. 
C'était  en  effet  une  restriction  au  créditdont  pouvait  jouir 
personnellement  le  mandant  que  la  règle  d'après  laquelle 
ceux  qui  traitaient  avec  un  mandataire  ne  pouvaientcomp- 
ter  que  sur  lui  pour  l'exécution  de  l'obligation.  Une  autre 
restriction  caractéristique  c'est  la  défense  de  transmettre 
les  créances,  si  ce  n'est  aux  héritiers.  Chez  nous,  où  la 
fortune  mobilière  a  pris  un  développement  énorme,  on 
dispose  des  créances  comme  de  la  terre.  Les  Romains 
ne  surent  imaginer  que  la  délégation,  mais  celle-ci 
éteignait  la  créance  originaire  et  il  en  naissait  une  autre, 
processus  inutile  à  la  vie  commerciale,  parce  qu'il  y 
fallait  le  consentement  du  débiteur  cédé  et  qu'on  pri- 

(1)  Voir  le   bel  ouvrage  de  M.   Cuq,  Institutions  juridiques  des 
Romains,  vol.  II,  Paris,  1902,  et  aussi  Costa,  Storia  del  dir.  rom.y 

II,    liv.   IV. 


CH.    Vili.    LA  CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  267 

vait  ainsi  le  cessionnaire  des  avantages  que  pouvait  avoir 
la  créance  originaire.  On  pouvait  se  servir  encore  du 
mandat  in  rem  suam,  au  moyen  duquel  le  créancier,  ne 
pouvant  céder  sa  créance,  cédait  son  action,  ou  plus  exac- 
tement donnait  au  cessionnaire  mandat  d'agir  devant  les 
tribunaux  à  sa  place,  en  le  dispensant  de  rendre  compte, 
expédient  plein  d'inconvénients  parce  qu'il  exigeait  une 
capacité  spéciale,  celle  d'ester  en  justice  pour  autrui  ;  puis 
tant  que  le  cessionnaire  n'avait  pas  agi  contre  le  cédé,  et 
il  ne  le  pouvait  avant  l'échéance,  son  droit  était  soumis 
aux  causes  d'extinction  du  mandat,  c'est-à-dire  la  mort 
du  mandant  ou  du  mandataire  et  la  révocation. La  créance 
continuait  toujours  à  appartenir  au  cédant,  qui  pouvait 
exiger  sa  créance,  en  recevoir  le  payement,  sauf  sa  res- 
ponsabilité à  l'égard  du  cessionnaire. 

Il  y  eut  à  Rome  des  banques  et  des  banquiers,  des 
changeurs  de  monnaie  et  peut-être  aussi  des  organisa- 
teurs de  grosses  opérations  financières  (1  )  ;  et  cependant  ils 
n'ontpas  connu  l'escompte  des  obligations  payables  dans 
un  temps  donné  au  moyen  d'obligations  payables  à  vue, 
destinées  à  circuler  comme  monnaie,  invention  qui  a 
donné  une  prodigieuse  extension  au  système  du  crédit  et 
du  commerce  moderne.  Si  nous  étudions  les  opérations  des 
argentarli,  celles  qui  sont  vraiment  connues  par  des  in- 
dications explicites  des  sources,  nous  devons  dire  qu'on 
exagère  en  les  comparant  aux  banquiers  modernes  (2), 
aux  rois  de  la  finance  qui  exercent  dans  nos  Etats  une 
domination  occulte  mais  absorbante,  et  leurs  mansae  à 
ces  grands  établissements  de  banque  de  nos  jours, 
où    d'immenses    capitaux    dirigent    les     industries,   le 

(1)  Deloume,  Les  manieurs  d'argent  à  Rome  jusqu'à  V  empire,  2"  éd., 
1892.  Le  meilleur  ouvrage  sur  les  banquiers  est  celui  de  Mitteis. 

(2)  Ainsi  Meyer,  Die  luirthschaft.  Entwick.  d.  Alterth.,  dans  les 
Jahrbiicher  f.  Nationaloek.,  1895,  IX,  743. 


268  CH.    vili.     —    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

commerce,  tout  le  mouvement  économique  d'un  pays. 
La  vérité  est  que  nous  savons  peu  de  choses  sur  les 
banquiers  et  leurs  opérations  à  Rome,  que  les  sources  ju- 
ridiques nous  renseignent  fort  peu  et  que  les  papyrus 
n'ont  pas  apporté  de  nouvelles  lumières  (1).  Le  peu  que 
nous  savons  n'autorise  pas  cette  assimilation  et  nous 
montre  la  place  modeste  qu'occupaient  les  banquiers 
dans  l'antiquité.  Nous  voyons  tout  d'abord  que  leur  pro- 
fession n'était  pas  encore  distincte  de  celle  des  bijoutiers 
et  des  changeurs  de  monnaie,  les  bijoutiers  recevant  des 
dépôts  et  ouvrant  des  comptes.  Leur  occupation  origi- 
naire et  principale  resta  le  change  des  monnaies  étran- 
gères, dont  ils  déterminaient  le  cours.  Puis  ils  eurent 
dans  les  mains  toutes  les  affaires  de  qiierenda^  collo^ 
canda,  utcnda  pecunia,  et  on  avait  recours  à  eux  pour 
avoir  de  l'argent  en  prêt  sur  gage,  pour  faire  des  place- 
ments, pour  garder  l'argent,  et  en  retirer  même  quelque 
intérêt,  pour  escompter  des  créances,  pour  faire  des  paye- 
ments à  un  tiers.  De  leurs  opérations  nous  connaissons  à 
peine  le  nom,  et  de  même  pour  leurs  opérations  relatives 
aux  spéculations  à  la  hausse  (2),  aux  jeux  de  bourse  sur 
les  blés,  aux  contrats  aléatoires  avec  prirhes,  dépôts 
d'épargnes  avec  intérêt  fixe,  opérations  de  virement,  etc. 
Mitteis  doit  avouer  qu'une  grande  partie  ne  résultent 
que  d'hypothèses  par  analogie  avec  les  trapézites  grecs, 
parce  que  les  indications  que  nous  donnent  les  classiques 


(1)  Même  Mitteis  (Trapezitika,  dans  Zeitschr.  cl.  Savigny-Stift. 
fur  Reòchtsgesch.  Roem.  Abt.,  xix,  1899,  p.  6)  admet  que  nous 
savons  peu  de  chose  sur  le  droit  industriel  romain  et  sur  le 
commerce  de  banque  parce  qu'il  était  soustrait  aux  juridictions 
ordinaires  et  était  réglementé  par  une  procédure  à  demi  ad- 
ministrative. 

(2)  Voir  un  papyrus  de  Genève  publié  par  Nicole,  Revue  des 
études  grecques,  189y,  p.  321. 


CH.    Vili.    —    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  269 

latins  elles  textes  juridiques  ne  permettent  guère  de  so- 
lides constructions.  Ce  qu'il  a  pu  vraiment  établir  ce  sont 
des  fonctions  plus  modestes,  qui  mettent  les  banquiers 
romains  à  un  degré  très  inférieur  aux  banquiers  mo- 
dernes. En  premier  lieu  ils  sont  courtiers  pour  toutes  les 
opérations  monétaires  des  Romains  (1);  et  c'est  pour  cela 
qu'ils  intervenaient  dans  la  stipulation  des  prêts,  dans  les 
payements  importants,  partout  où  des  sommes  impor- 
tantes changeaient  de  mains.  Dans  l'antiquité  il  était  de 
règle  de  passer  les  contrats  devant  les  banquiers  qui 
étaient  des  officiers  publics  (2),  comme  aujourd'hui  on 
va  devant  les  notaires,  et  cela,  croyons-nous,  pour  em- 
pêcher les  fraudes  sur  la  qualité  et  la  valeur  des  mon- 
naies, dont  il  existait  d'innombrables  modèles,dont  beau- 
coup étaient  falsifiés  ou  vernis  d'or,  et  pour  garantir  les 
parties  contractantes.  Leur  seconde  fonction  consistait 
à  garder  l'argent  d'autrui.  Les  riches  avaient  leurs  dépôts 
dans  les  banques  et  ils  faisaient  leurs  gros  payements  par 
mandat,  système  d'autant  plus  nécessaire  qu'il  n'y  avait 
qu'une  circulation  métallique,  un  mauvais  système  de 
frappe  de  la  monnaie,  et  péril  à  conserver  beaucoup  d'ar- 
gent chez  soi,  exposé  qu'on  était  aux  vols  domestiques, 
qui  étaient  fréquents.  Ils  préféraient  déposer  leur  argent 
chez  un  banquier,  qui  payait  sur  Tordre  du  client  ou  qui 
à  l'occasion  donnait  à  des  correspondants  l'ordre  de  payer 
à  ses  clients,  comme  on  le  fait  avec  les  comptes-courants 
modernes  et  les  chèques  (3).  Môme  aujourd'hui  les  ban- 


(t)  C'est  à  cela  que  se  réfère  ce  passage  célèbre  de  Cicéron 
(Pro  Fonteio,  5,  17)  «  nullus  nummus  in  Gallia  commovetursine 
civium  romanorum  tabulis  ».  Et  c'est  à  cet  usage  que  se  réfère 
la  1.8,  Dig.,  xvi,  3  «  necessarius  usus  argentariorum  ». 

(2)  MoMMSEN,  Hermes,  xii,  99.  Gfr.  Mitteis,  op.  cit. 

(3)  Leinel,  Beitraege  zur  Kunde  des  Edicts,  iv,  §  10,  Zeitschr.  f. 
Savigmj  Stift.  f.  Rechtsgesch.,  II,  69. 


270  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ECONOMIQUE      .    • 

quiers  font  ce  genre  d'opérations,  mais  combien  d'autres 
et  de  plus  importantes  ne  font-ils  pas  ? 

Quoi  qu'il  en  soit  des  opérations  des  argentarii,  cela 
n'a  pas  d'importance  pour  ce  que  nous  avons  dit  de 
l'existence  d'une  économie  fiduciaire,  forme  de  l'éco- 
nomie monétaire.  Rome  eut  besoin  des  institutions  ac- 
cessoires au  commerce  que  les  Grecs  et  les  Juifs  pra- 
tiquaient et  elle  les  adopta  pour  la  circulation  de  sa  ri- 
chesse. C'est  fermer  les  yeux  à  l'évidence  que  de  le  nier, 
comme  l'ont  fait  Rodbertus  et  Bûcher,  tout  comme  c'est 
tomber  dans  l'exagération  contraire  que  de  se  repré- 
senter la  société  romaine  livrée  à  un  capitalisme  qui  a 
fait  disparaître  toutes  les  formes  antérieures  de  produc- 
tion économique. 

Avec  le  développement  de  l'économie  monétaire  ne 
disparurent  pas  les  autres  manifestations  d'économies 
plus  rudimentaires  ;  celles-ci  survécurent  et  elles  res- 
tèrent d'autant  plus  vigoureuses  qu'on  s'éloignait  de 
Rome,  des  centres  urbains,  des  côtes.  La  civilisation  de 
l'antique  monde  européen  fut  une  civilisation  côtière, 
comme  son  histoire  est  l'histoire  des  cités  maritimes. 
Par  suite,  Tintérieur  des  terres,  loin  des  courants  du 
commerce,  sans  facilités  pour  échanger  leurs  produits 
avec  les  produits  étrangers,  était  plutôt  sous  Tempire  de 
l'économie  naturelle  que  sous  celui  de  l'économie  mo- 
nétaire. C'est  ce  que  nous  confirme  l'organisation  du 
système  d'impôts.  Pourquoi,  en  efïet,  les  Romains,  au 
moment  où  la  République  a  conquis  l'empire  du  monde, 
du  triomphe  sur  Persée  jusqu'au  consulat  de  Irzius  et 
de  Pansa,  ne  payèrent-ils  pas  d'impôts  directs  ?  Pourquoi 
conlinua-t-on  dans  les  provinces  à  percevoir  des  presta- 
tions en  nature  età  exiger  des  services  personnels?  Il 
est  facile  de  se  rendre  compte  de  ces  faits  si  on  songe 
que  les  trois  grosses  branches  des  recettes  de  l'Etat  : 


CH.    Vin.    LA    CONSTITUTION    ECONOMIQUE  271 

les  receltes  domaniales,  les  droits  régaliens  et  les  impôts, 
correspondent  à  trois  grands  facteurs  de  la  production  : 
la  nature,  le  travail,  le  capital.  Les  impôts  ne  peuvent 
s'élever  à  une  somme  importante  que  là  où  le  capital 
est  déjà  assez  considérable.  De  même  aussi  les  presta- 
tions en  nature  et  les  services  personnels  sont  inévi- 
tables à  ces  degrés  de  civilisation  où  prédomine  Fëco- 
nomie  naturelle,  et  où  il  n'est  pas  possible  de  les  con- 
vertir en  monnaie  :  de  là  l'insuccès  de  toutes  les  tenta- 
tives faites  par  l'empire  romain  au  sujet  d,es  impôts, 
comme  l'a  remarqué  Marx  (1). 

Et  comme  on  paye  les  impôts  en  nature,  c'est  aussi 
en  nature  qu'on  paie  les  soldats,  auxquels  on  donne  des 
naturalia  (2),  du  foin,  du  blé,  etc.  (3),  auxquels  on 
loue  des  fonds  de  terre,  avec  l'obligation  d'entretenir 
leurs  compagnons  d'armes  (4).  De  même  à  Athènes, 
dans  la  période  de  sa  plus  grande  puissance,  la  source 
principale  des  recettes  de  l'Etat  c'étaient  les  liturgies  ou 
prestations  en  nature,  ce  qui  n'est  plus  vrai  pour  aucun 
des  peuples  modernes,  et  que  l'on  ne  retrouve  qu'en 
Asie. 

Dans  l'antiquité  il  ne  pouvait  en  être  auti:ement,  dans 
une  société  où  étaient  encore  si  puissants  les  restes 
de  l'économie  naturelle  et  où  les  latifundia  étaient  cul- 
tivés sous  les  systèmes  féodaux  des  prestations,  des  ser- 
vices personnels  à  la  villa  ;  dans  une  société  où  il  y  avait 

(1)  Marx,  Le  capital ^  III. 

(2)  WiLGKEN,  Griec/i.  Ostraka,  II,  293.  Cfr.  I,  128,  loo,  671. 

(3)  Archives  militaires  du  I^'^  siècle,  Texte  inédit  du  papyrus  latin 
de  Gen.ève,  par  Nicole  et  Morel,  Genève,  1900.  —  Gagxat,  Jour- 
nal des  Savants,  1900,  p.  37o.  —  Wilgken,  Archiv  fiir  Papyrus- 
forsch.y  I,  1901,  p.  545, 

(4)  Premerstein,  lioem.  Soldaten  abs  Landpachter,  dans  les 
^Y^ener  Studien,  XXIV,  1902,  p.  379.  —  Ricci,  dans  la  Revue  des 
études  grecques,  XIV,  1902,  p.  196. 


272  CH.     vili.    LA    CONSTITUTION    ECONOMIQUE 

un  contraste  si  violent  entre  la  vie  simple,  occupée  à  la  sa- 
tisfaction des  besoins  les  plus  urgents,  des  campagnes  et 
l'activité  dévorante  de  certains  centres  urbains.  Là,  la 
rusticité  de  la  maison  qui  se  suffît  à  elle-même  ;  ici,  le 
capital  mobilier  de  spéculation  qui  attire  tout  à  lui  par 
les  rentes  urbaines  et  rurales  et  qui  emploie  tout  ce  qui 
excède  la  satisfaction  stricte  des  besoins  de  la  popula- 
tion à  mener  une  vie  ploutocratique  de  parasites. 

Du  reste,  dans  toutes  les  périodes  de  l'histoire,  on 
trouve  la  coexistence  de  plusieurs  économies  ;  et  c'est 
pour  cela  que  sont  fausses  les  théories  qui  veulent  divi- 
ser l'histoire  en  grandes  époques  économiques  distinctes. 
Cette  coexistence  était  plus  grande  encore  dans  l'an- 
tiquité, où  le  progrès  ne  se  faisait  pas  dans  toutes  les 
couches  de  la  société  et  où  les  communications  impar- 
faites séparaient  des  territoires  entiers;  les  anciennes  fa- 
çons de  vivre  se  perpétuaient  dans  les  cités  aban- 
données. L'antiquité  n'eut  ni  la  densité  de  population 
qui  modifie  rapidement  l'agriculture,  ni  la  machine  qui 
révolutionne  même  les  industries  domestiques  dans  les 
centres  les  plus  éloignés.  De  là  la  résistance  que  les 
plus  anciennes  formes  économiques  opposèrent  aux 
formes  plus  récentes,  l'économie  domestique  au  capita- 
lisme. Celui-ci  d'ailleurs,  comme  nous  l'avons  vu, 
n'avait  pas  grande  consistance  ;  il  était  bien  plutôt  à  la 
surface  des  choses  que  dans  leur  substance,  il  les  revê- 
tait de  son  vernis  brillant,  bien  plus  qu'il  ne  les 
pénétrait  intimement. 

Certaines  manifestations  de  l'économie  antique  ont 
l'apparence  extérieure  du  capitalisme,  mais  elles  ont  es- 
sentiellement une  autre  nature. 

Nous  avons  vu,  en  effet,  que  les  petits  propriétaires  et  ' 
les  artisans  possèdent  leurs  instruments  de  travail,  qu'il 
y  a  une  économie  intensive  de  travail  dans  l'industrie 


CH.    Vili.    —    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  273 

que  le  travail  l'emporte  sur  le  capital^  qu'il  y  a  beau- 
coup de  travail  et  un  petit  nombre  de  producteurs^  que 
la  co^icurrence  est  inconnue,  l'outillage  étant  le  même 
pour  tous,  et  la  productivité  restant  la  môme.  Nous 
avons  trouvé  une  économie  urbaine,  exercée  par  des 
artisans,  mais  nous  ne  dirons  pas  avec  Meyer  ;  que  les 
villes  étaient  le  siège  d'une  bourgeoisie  active,  la- 
borieuse, avide  de  gains,  des  centres  de  vie  industrielle 
qui  rayonnait  sur  tout  le  territoire  environnant.  La 
classe  urbaine  dirigeante  était  composée  de  proprié- 
taires fonciers,  dont  les  intérêts  étaient  essentiellement 
agricoles  et  qui  vivaient  en  grande  partie  des  produits 
du  sol  et  des  économies  domestiques,  qui  administraient 
leurs  biens  situés  dans  les  environs  des  territoires  mu- 
nicipaux, et  qui  revenaient  dans  les  villes  avec  le  re- 
tour de  l'hiver.  Si  leur  domicile  était  dans  la  ville,  leur 
vie  économique  était  dans  le  rus,  dans  la  villa,  où  se 
déployait  leur  activité  ;  pour  la  plus  grande  partie  de 
l'année  ils  vivaient  loin  des  villes,  où  étaient  les  com- 
merçants et  les  ateliers  auxquels  ils  n'avaient  recours 
que  dans  la  mesure  où  cela  était  nécessaire  pour  com- 
bler les  lacunes  de  la  production  familiale. 

Le  peu  d'importance  de  la  vie  urbaine  est  due  au  peu 
de  besoins  matériels  des  sociétés  antiques,  à  leur  pau- 
vreté, à  leur  faible  capacité  d'absorption  des  produits  in- 
dustriels, à  l'existence  des  économies  privées  qui  pour- 
voyaient à  l'alimentation  et  à  l'habillement  des  familles, 
non  seulement  des  plus  riches,  mais  même  des  médiocres. 
Celte  faible  vie  urbciine  réagissait  à  son  tour  sur  ces 
économies  domestiques  qu'elle  consolidait  et  leur  faisait 
moins  sentir  le  besoin  d'une  large  économie  d'échange. 

Qu'il  n'y  ait  pas  eu  de  bourgeoisie  industrielle  et  que 
les  villes  n'aient  pas  été  de  riches   centres  industriels 
reliés  entre  eux  et  avec  toutes  les  parties  de  l'empire 
Salvigli  18 


274  CH.    vili.    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE 

par  un  mouvement  économique  continu  et  unifiés  par 
suite  dans  une  grande  économie  nationale,  c'est  ce  qui 
résulte  du  tableau  de  la  vie  romaine  et  de  la  composi- 
tion de  la  population  dans  les  villes,  où  de  grands  pro- 
priétaires fonciers  étaient  entourés  d'une  foule  d'es- 
claves, de  clients  et  de  prolétaires  oisifs  et  d'un  petit 
groupe  d'artisans  et  de  commerçants,  de  médecins,  de 
rhéteurs,  de  prêtres,  de  fonctionnaires  publics.  La  plèbe 
urbaine  ne  possédait  aucune  force  de  consommation  ca- 
pable d'activer  le  commerce  et  l'industrie.  Les  villes, 
comme  Alexandrie  d'Egypte,  qui  alimentaient  un  fort 
commerce  d'exportation  et  qui  donnaient  du  travail  même 
aux  malades,  étaient  une  exception  :  elles  se  trouvaient 
sur  les  côtes  méditerranéennes,  sur  les  grandes  routes 
de  la  civilisation.  Dans  toutes  les  autres,  les  petits  bour- 
geois végétaient  dans  l'oisiveté,  contents  des  fruits  de 
leurs  champs,  de  la  production  domestique  et  de 
l'échange  des  produits  locaux,  de  telle  sorte  que  c'était 
la  production  locale  qui  prédominait  ou  tout  au  plus  la 
production  provinciale.  Le  véritable  tableau  de  la  vie 
antique,  dans  les  campagnes  comme  dans  les  petits 
centres,  est  illustré  par  les  mots  simplicitas  et  rusticitas 
par  lesquels  les  écrivains  caractérisent  les  populations 
éloignées  de  Rome  et  des  villes  importantes.  Ces  mots 
résument  les  modestes  aspirations  de  la  plus  grande  par- 
tie de  la  population,  qui  vit  d'agriculture,  —  la  grande 
base  de  l'économie  de  cette  époque,  —  qui  satisfait  à  des 
besoins  peu  nombreux  avec  des  moyens  très  simples  et 
principalement  domestiques.  Le  travail  industriel  occupe 
dans  cette  société  une  place  très  secondaire,  le  commerce 
y  occupe  une  place  plus  considérable  :  le  contraire  de  ce 
qui  csl  vrai  aujourd'hui.  Faible  est  la  demande  de  tra- 
vail, et  de  là  l'absence  de  travail  dans  les  villes,  le  pau- 
périsme, la  mendicité   légale  et  le  caractère  particulier 


CH.    Vili.    —    LA    CONSTITUTION    ÉCONOMIQUE  275 

de  la  question  sociale  dans  l'antiquité.  Si  le  travail  fut 
peu  estimé,  si  même  à  Rome  on  retrouve  les  préjugés  des 
Grecs  sur  l'activité  économique,  ou  plus  exactement  sur 
l'activité  industrielle,  réputée  vile,,  indigne  de  l'homme 
libre,  propre  à  Tesclave,  si  les  juristes  ne  firent  pas  ren- 
trer les  travaux  salariés  dans  les  arts  libéraux  et  s'ils  pré- 
sument toujours  chez  l'ouvrier  une  improbité  normale, 
ce  fut  là  la  conséquence  du  peu  d'importance  réservée 
au  travail,  de  la  faible  demande  des  produits  industriels. 
Le  caractère   de  l'économie  antique  nous   est  donné 
par  ces  deux  faits  :  l'absence  chez  les  juristes  de  la  no- 
tion de  capital  comme  source  indépendante  de   biens, 
comme  facteur  de  production  ;   —  l'absence  de  toute 
règle  juridique  sur  le  travail  libre,    à  laquelle   corres- 
pond dans  les  langues  classiques  l'absence  d'un  mot  qui 
traduise  exactement  l'expression  travail.  Cette  absence 
est  due  à  ce  fait  que  les  peuples  de  l'antiquité  n'arri- 
vaient pas  à  l'expression  de  l'activité  humaine  qui  est 
contenue  dans  ce  mot  :    l'idée   de  fatigue,   de  peine   et 
l'idée  de  fierté,  liées  dans  l'idée  moderne  de  travail,  où 
le  même  mot  s'applique  à  l'activité  du  savant,  à  celle 
du  paysan,  à  celle  de  l'artiste  et  du  forgeron,  à  celui  qui 
aspire  à  la  gloire  comme  à   celui  qui  peine  pour  vivre, 
et  cela  parce  que  le  travail  industriel  n'était  pas  ce  fac- 
teur si  important  dans  la  production  qu'il  est  devenu  de 
nos  jours  (1). 

(1)  Oërtmann,  Volkswirthschaftslehre  des  Corpus  iiiris  civilis, 
1892,  p.  81.  —  Bruder,  Zur  oekonom.  Charakteristik  des  roem. 
Rechts,  dans  la  Zeitschr.  f.  dus  gesam.  Staatswiss.,  XXXIII,  1876, 
p,  e3o.  —  ScHEEL,  op.  cit.  —  Dankwarï,  ISationalockonomic  u. 
Jurisprudenz,  1857-59,  I,  p-  19.  —  Giccotti,  Biblioteca  di  storia 
economica,  II,  P.  1%  1905,  introd.  p.  xvi,  et  pour  une  comparai- 
son avec  la  Grèce,  lire  les  fines  remarques  de  Barbagallo>  La 
fine  della  Grecia  antica j  1905. 


CHAPITRE  IX 


LE    GRAND    EBRANLEMENT   ECONOMIQUE 


Pendant  l'Empire,  dans  Rome  même,  celui  qui  aurait 
pu  scruter  le  fond  de  ce  luxe  extraordinaire,  de  cette  ma- 
gnificence  orientale,  aurait  constaté  une    irrémédiable 
faiblesse   par   suite  du  caractère   improductif   de   toute 
l'économie  publique  et  privée.  Celte  grande  richesse  et 
cette  puissance  insolente  s'étaient  constituées  et  main- 
tenues par  la  guerre,  elles  devaient  décliner  dès  que  la 
guerre  ne  leur  fournirait  plus  l'aliment  nécessaire.  Rome 
non  seulement  n'avait  rien  capitalisé  des  immenses  ra- 
pines exercées  dans  toutes  les  parties  du  monde, mais  elle 
avait,  par  suite  d'une  désastreuse  balance  du  commerce 
constamment  défavorable,  restitué  aux  pays  conquis  les 
richesses  volées.  Elle  avait    abattu  toutes  les  barrières 
pour   que  les  productions  des   autres  peuples  vinssent 
satisfaire  son  luxe,  elle  avait  organisé  un  service  postal 
rapide  pour  transporter  les  petits  mais  coûteux  objets 
de  toilette,  les  arômes,  les  onguents,  les  soies  qui  valaient 
autant  que  l'or,  les  pierres  précieuses,  recherchées  par 
les  femmes  comme  par  les  hommes.  Tacite  parle  de  la 
grande  quantité  d'argent  qui  émigrait  à  l'étranger  pour 
acheter  des  pierres  précieuses  (Ami.,  m,   53),  un  com- 
merce qui,  si  l'on  ajoute  tout  ce  que  la  religion  con- 
sommait de  coûteuses  marchandises  exotiques  pour  ses 


GH.    IX.    LE    GRAND    EBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE     277 

rites  et  ses  funérailles,  la  médecine  pour  ses  besoins,  se 
soldait  par  une  très  grande  perte. 

La  lolie  de  la  dissipation  venait  de  haut.  Non  seule- 
ment les  empereurs  dégénérés  immobilisaient  For  et 
l'argent  en  vases,  statues,  lits,  mais  même  Antonin  le 
Pieux  avait  des  statues  d'or  pour  orner  ses  palais.  La 
prodigalité  avait  atteint  des  limites  invraisemblables,  et 
un  luxe   fantastique,  des  dépenses  folles   en  divertisse- 
ments, en  jeux  de  bêtes  féroces,  en  constructions,  en  ban- 
quets  dissipaient  la  richesse  de  Rome   (l).  A  chaque 
nouvel  empereur  on  vidait  les  caisses  et  oh  consommait 
des  fortunes  colossales.  Ce  que  coûtèrent  les  prétoriens 
est  à  peine  croyable  :  ils  coûtaient  plus  que  les  guerres. 
En  une  seule  fois   Seplime  Sévère  leur  donna  plus  de 
400  millions  de   sesterces,  c'est-à-dire  100  millions  de 
notre  monnaie,  si,  avec  Bureau  de  la  Malle,  nous  sup- 
posons que  la  valeur  des  métaux  d'alors  correspondait 
à  la  valeur  actuelle,  bien  que  la  quantité  en  circulation 
fût  moindre,  parce  que  les  besoins  généraux  de  la  popu- 
lation aussi  étaient  moindres,  et  le  commerce  et  l'indus- 
trie moins  actifs.  Pour  l'adoption  d'Elius  Verus  on  dis- 
tribua à  l'armée  et  au  peuple  300  millions  de  sesterces  (2). 
Septime  Sévère   avait  pour  maxime  :   «  Enrichissez  les 
soldats  et  ne  vous  occupez  pas  du  reste  (3)  »,  et  Alexandre 
Sévère  disait  :  «  Le  soldat  doit  avoir  la  bourse  pleine  (4)  ». 
En  dehors  des  prétoriens  il  fallait  pourvoir  à  une  cour 
nombreuse,  à  des  myriades  de  fonctionnaires   rapaces, 
de  courtisans  avides  et  malhonnêtes.  Sous  l'Empire,  l'or- 
ganisation administrative  elle-même  était  devenue  coû- 
teuse. L'armée  et  la  bureaucratie  pesaient  lourdement 

(1)  A.  Mamertini,  Pro  consulatu  gratiarum  actio  Juliano,  10. 

(2)  Aelii  Spartiani,  A.  Veriis,  6. 

(3)  Herodian.,  111,  25. 

(4)  Lamprid.,  Alex.  Sev.,  52. 


278    CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

sur  le  budget  de  l'Etat  et  répuisaient.  Il  n'y  avait  pas 
de  différence  entre  l'état  de  paix  et  l'état  de  guerre,  et 
beaucoup  de  troupes  très  exigeantes  étaient  toujours 
sous  les  armes,  comme  en  France  au  temps  de  Louis  XIV. 
De  plus,  ces  armées  mettaient  leur  protection  à  l'encan 
et  se  vendaient  à  celui  qui  les  payait  le  mieux.  Les  his- 
toriens nous  rapportent  les  distributions  faites  aux  sol- 
dats pour  s'assurer  de  leur  fidélité,  pour  les  récompenser 
de  la  façon  dont  ils  avaient  acclamé  le  nouvel  empereur, 
et  la  contagion  avait  gagné  le  peuple  qui,  en  plus  des 
distributions  de  pain,  exigeait  des  distributions  d'or  (1). 
Les  tributs  provinciaux  disparaissaient  en  dépenses  im- 
productives, et  l'Empire  fut  rapidement  aux  prises  avec 
le  déficit. 

Et  ce  que  faisaient  la  Cour  et  l'Etat,  les  particuliers  le 
faisaient  aussi.  L'exagération  dans  les  prodigalités  était 
le  fait  de  toutes  les  maisons,  dans  l'habitation,  dans  les 
vêtements,  dans  la  nourriture.  Les  bois  rares  ne  suffi- 
saient plus,  ni  les  métaux  précieux  ;  on  se  jetait  sur 
l'ivoire.  Les  Romains   en  avaient  tellement  consommé 
que  cent  ans  après  Auguste  on  ne  trouvait  plus  d'ivoire 
qu'aux  Indes  :  même  sous  Vespasien  on  se   servait  des 
os  des  éléphants  qu'on  sciait  et  que  l'on  travaillait  pour 
la  marqueterie  (2).  Massilius  écrivait  que  les  ce  triclinii  » 
semblaient  des   temples,   si  grande   était  la   profusion 
d'or  (3)  ;  «  L'or,  disait  Yopiscus  {Aurei.,  45),  servait  à 
différents  travaux  d'incrustation  et  en  filaments  ;  l'or  était 
dans  les  vases  et  dans  les  coupes  ;  il  était  dans  l'arme- 
ment des  soldats,  l'argent  dans  les  carrosses.  »  Dans  le 
panégyrique  de  Théodose  on  rappelle  le  temps  où  on  ren- 
versait l'ordre  des  saisons  ;  en  hiver  on  avait  des  roses 

(1)  A.  SpARTiAN.,  Bid.  Julian.,  3  ;  Adrian.,  7. 

(2)  Pcripl.  Erythr.,  cli.  m. 

(3)  Astron.,  v,  o20. 


CH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ECONOMIQUE  279 

sur  les  nappes,  en  été  on  dissolvait  avec  le  Falerne  la 
neige  dans  des  tasses  en  pierres  précieuses.  «  Le  monde 
était  petit  pour  ceux  qui  ne  se  nourrissaient  que  de  mets 
exotiques  ;  on  enrôlait  dans  les  provinces  des  bataillons 
de  chasseurs,  qui  travaillaient  pour  les  tables  des 
riches.  » 

C'est  de  cette  façon  improductive  que  disparurent  les 
richesses  métalliques  conservées  dans  les  familles,  et  les 
descendants  se  trouvèrent  rapidement  dans  une  situation 
difficile,  obligés  à  s'endetter  et. réduits  aux  expédients. 
Comme  ces  familles  romaines  étaient,  après  tout,  de 
grands  propriétaires  fonciers,  possédant  une  longue  suite 
d'esclaves  et  de  clients,  propriétaires  de  villas  et  de  parcs 
improductifs,  ils  n'avaient  en  richesse  monétaire  que  ce 
qui  leur  venait  par  divers  moyens,  mais  notamment  par 
les  vols  exercés  pendant  qu'ils  remplissaient  des  charges 
publiques  ou  comme  fermiers  des  impôts. 

Mais  lorsque  la  période  des  grandes  cotiquètes  en 
Orient  fut  terminée,  les  différentes  sources  d'où  Rome 
avait  tiré  tant  de  richesses,  furent  épuisées.  Le  butin  des 
guerres  de  l'Empire,  comme  celui  qu'on  avait  trouvé  à 
Palmyre  dans  les  coffres  de  la  reine  Zénobie  (Vospic, 
Aurei. ^  26,31,  33)  était  bien  insignifiant  à  côté  de  celui 
qu'avaient  rapporté  les  guerres  de  Mithridate  et  les  con- 
quêtes de  la  Grèce  et  de  l'Egj^pte.  Les  pays  riches  avaient 
déjà  été  dépouillés  et  exploités  ;  maintenant  restaient  les 
régions  qui  donnaient  des  vêtements  et  des  tapis,  des 
chevaux,  des  éléphants  et  des  hôtes.  Des  Germains  et 
des  Sarmates  on  ne  pouvait  rien  attendre,  peu  ou  pas  de 
richesses  métalliques  à  confisquer.  Ils  ne  pouvaient  don- 
ner que  des  peaux  et  des  animaux,  c'est  en  cela  que 
consistait  toute  leur  richesse. 

Aussi  les  conséquences  amères  de  ces  colossales  dila- 
pidations se  firent-elles  bientôt  sentir  dans  l'économie  pu- 


280     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE 

blique  comme  dans  Péconomie  privée.  L'une  et  l'autre 
avaient  besoin  d'argent  pour  reconstituer  le  patrimoine 
dissipé,  remédier  au  déficit,  combler  les  vides  causés  par 
le  commerce  toujours  débiteur,  et  l'argent  manquait. 
On  n'exportait  rien  de  l'Italie,  sauf  un  peu  d'huile  et  de 
vin  et  quelque  autre  marchandise,  mais  tout  cela  en  si 
faibles  quantités  qu'elles  ne  pouvaient  balancer  les  coû- 
teuses importations  qu'il  fallait  payer  en  exportant  de 
l'or  et  de  l'argent.  De  plus,  il  y  avait  des  nations  avec 
lesquelles  on  ne  pouvait  trafiquer  qu'avec  de  l'argent, 
comme  celles  de  l'Arabie,  par  exemple,  qui  n'acceptaient 
que  de  l'argent  en  échange  de  leurs  précieuses  marchan- 
dises. Nous  avons  vu  que  Pline  estimait  qu'à  son  époque 
il  sortait  par  an  au  moins  100  millions  de  sesterces  :  et 
son  calcul  était  inférieur  à  la  réalité.  Il  s'en  tient  à  l'éva- 
luation la  plus  faible,  et  ne  comprend  que  les  marchan- 
dises qui  proviennent  des  Indes  par  le  Pont  Euxin  ;  il  ne 
parle  par  conséquent  ni  de  Palmyre,  ni  des  autres  pays 
d'où  Rome  tirait  ses  marchandises  pour  satisfaire  aux 
besoins  et  aux  goûts  de  sa  population  décadente.  Am- 
mien  Marcellin  (xxii,  4)  écrivait  que  de  son  temps  s'é- 
taient ouverts  des  courants  et  des  abîmes  de  luxe  dans 
lesquels  disparaissaient  les  plus  grosses  fortunes.  Et  ce 
commerce  n'était  pas  seulement  débiteur  envers  l'Orient 
mais  même  envers  les  populations  du  IXord  qui  faisaient 
affluer  à  Rimini  et  sur  d'autres  marchés  de  la  haute  Ita- 
lie des  peaux  et  des  esclaves  et  qui,  n'ayant  pas  de  be- 
soins à  satisfaire,  ne  voulaient  pas  de  marchandises  en 
échange,  mais  de  l'argent.  C'était  en  somme  un  drai- 
nage des  métaux  précieux  de  Rome  à  la  périphérie,  c'était 
de  l'argent  qui  s'en  allait  et  ne  retournait  plus. 

Les  économies  publiques  comme  les  économies  privées 
étant  ainsi  toujours  en  perte,  les  crises  devinrent  fré- 
quentes, et  le  fisc  et  les  familles  qui  avaient  l'habitude 


cu.    IX.    LE    GHAND    ÉBRANLEMENT    ÉCO.NOMIQUE     281 

du  faste  eurent  des  difficultés  inextricables.  Certains 
empereurs  essayèrent  d'y  porter  remède,  mais  il  était 
trop  tard.  Les  économies  d'Alexandre  Sévère,  qui  vivait 
sobrement,  diminuait  l'or  sur  les  étendards,  supprimait 
les  vases  d'or  et  envoyait  le  métal  à  l'hôtel  des  monnaies, 
ne  pouvaient  suffire.  Il  n'y  avait  aucun  moyen  de  sauver 
le  patrimoine  national.  Tacite  met  dans  la  bouche  de 
Tibère  une  description  exacte  des  maux  qui  accablaient 
la  vie  politique  et  sociale,  mais  lui-même  ne  sait  pas  in- 
diquer le  remède  efficace.  Les  pessimistes  discutaient  et 
se  perdaient  en  récriminations,  et  le  mal  augmentait.  On 
ne  pouvait  remédier  au  déficit  du  budget  par  les  confis- 
cations, ni  aux  crises  monétaires  par  les  fraudes,  qui  au 
contraire  les  aggravaient.  On  augmenta  les  impôts,  le 
fisc  frappa  toutes  choses,  mais  la  capacité  contributive 
de  la  population  était  très  faible  par  suite  de  la  prédo- 
minance de  l'économie  naturelle  et  du  peu  d'importance 
de  l'économie  monétaire.  Aussi  tous  les  efforts  pour 
transformer  le  système  d'impôts  en  convertissant  en 
argent  les  prestations  en  nature  se  heurtèrent  contre 
l'impossible. 

Les  difficultés  financières  sont  vivement  décrites  par 
certains  traits  de  l'histoire  impériale  :  par  l'empereur 
Tacite  qui  dut  donner  au  fisc  son  patrimoine  privé  pour 
payer  les  soldats,  et  ses  terres  pour  payer  les  vétérans; 
par  Antonin  qui,  tous  les  expédients  étant  épuisés  et  ne 
sachant  plus  quoi  imposer  et  devant  cependant  faire 
face  aux  dépenses  de  guerre,  après  avoir  épuisé  son 
trésor  privé,  vendit  aux  enchères  les  meubles  de  son 
palais,  les  coupes  d'or  et  les  vases  en  murrhe,  même  les 
vêtements  de  l'impératrice  tissés  d'or  et  de  soie  (Capitol., 
Anton. y  17,  21).  Pour  faire  face  aux  nécessités  pressantes, 
d'autres  envoyaient  à  l'hôtel  des  monnaies  les  statues 
et  les  objets  précieux,  s'emparaient  des  richesses  des 


282     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE 

particuliers  et  des  temples  et  demandaient  de  l'argent  aux 
proscriptions  afm  de  pourvoir  àia  pauvreté  publique  (1). 
Puis  on  se  mit  à  vendre  des  privilèges,  des  immunités, 
les  titres  et  les  charges,  satisfaisant  ainsi  à  la  vanité  des 
sujets  qui,  par  l'usure  ou  par  leurs  spéculations  pendant 
les  guerres,  s'enrichissaient  de  la  misère  générale.  Ac- 
corder des  titres  était  devenu  aussi  un  moyen  pour  rétri- 
buer des  services  que  l'on  ne  pouvait  payer  en  argent. 

Si  quelque  empereur  réussissait  à  mettre  un  peu  d'or- 
dre dans  les  linances  et  à  faire  des  économies,  les  guerres, 
les  soulèvements  du  peuple  (2)  ou  les  prodigalités  de  son 
successeur  dissipaient  tout,  comme  Vitelliusqui  en  quel- 
ques mois  dépensa  900  millions  de  sesterces  épargnés 
par  Galba  et  par  Otton.  Au  m"  siècle,  la  crise  fut  station- 
naire  :  l'empire  était  ruiné  par  les  tyrans,  par  les  guerres 
civiles,  par  les  invasions,  par  la  nombreuse  bureaucra- 
tie qui  augmenta  encore  quand  l'empire  fut  divisé  et  que 
l'on  créa  quatre  cours,  c'est-à-dire  quatre  centres  de  luxe 
oriental.  L'économie  publique  était  ruinée  par  les  nom- 
breuses dépenses  improductives,  par  la  balance  du  com- 
merce toujours  défavorable,  par  la  paresse  générale,  de 
même  que  l'économie  privée  était  ruinée  par  un  luxe 
mal  réfréné  par  des  lois  somptuaires,  qui  défendaient 
l'usage  de  l'or  dans  les  vêtements  et  qui  permettaient 
tout  au  plus  l'emploi  de  l'argent  (3).  Le  menu  peuple 
qui,  comme  le  dit  Mamertin  (4),  tirait  profit  de  la  ma- 
gnificence des  repas,  et  dont  les  prétentions  avaient 
augmenté,  était  le  plus  frappé  par  la  ruine. 

Le  fisc  se  jeta  avec  une  rapacité  folle  sur  les  provinces, 

(1)  L.  Pacati  Drepani,  2F). 

(2)  Vopisc,  racit.y  a. 

(3)  Pro  consulatu  gratiarum  actio  Juliano,  11. 

(4)  Manilii,  Astron.,  v,  520  ;  Cod.  Just.,  xi,  tit.  8  et  11  ;  Capitol., 
Marc  Aurei.,  17. 


CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE     283 

qui  furent  réduites  à  une  extrême  pénurie  d'argent.  Le 
gouvernement  se  servit  de  tous  les  moyens  pour  y  sup- 
primer la  circulation  monétaire,  qui  y  avait  d'ailleurs 
toujours  été  faible.  On  peut  dire  qu'il  n'y  avait  plus  de 
monnaie  dans  les  provinces  au  iv<^  siècle.  Une  loi  des 
empereurs  Gratien,  Valentinien  et  Théodose,  de  383, avait 
ordonné  que  toute  somme  d'or  et  d'argent  perçue  dans 
les  provinces  à  titre  d'impôt,  devait  être  portée  immédia- 
tement au  trésor  provincial  et  de  là  envoyée  au  trésor 
impérial  (1).A  l'époque  d'Alexandre  Sévère  étaient  riches 
les  temples  qui  avaient  de  quatre  à  cinq' livres  d'argent, 
et  les  collèges  avaient  été  à  ce  point  dépouillés,  que  pour 
leurs  banquets  annuels  «ils  se  faisaient  prêter  l'argenterie, 
comme  le  font  encore  maintenant  les  préfets  »  (2).  Tout 
s'en  allait  dans  le  gouffre  du  déficit,  que  rienne  comblait, 
dans  cette  Rome,  dont  Orose  parlait  comme  d'un  «  ven- 
tre qui  jamais  ne  se  remplit,  qui  consomme  tout  et  qui  est 
toujours  affamé,  qui  appauvrit  toutes  les  villes,  qui  ne 
leur  laisse  rien,  et  qui  reste  toujours  misérable,  toujours 
poussé  par  le  stimulant  d'une  faim  nouvelle  »  (3).((  Rome 
avait  dévoré  les  royaumes,  conclut  tristement  Manilius, 
et  les  astres  disent  que  maintenant  elle  ne  connaîtra  que 
la  pauvreté  »  (4). 

11  y  a  des  panégyristes  qui  réservent  à  leur  héros 
l'honneur  d'avoir  rétabli  l'ère  de  l'abondance  et  de  l'or, 
l'économie  et  la  simplicité  des  mœurs,  mais  leur  rhéto- 
rique ne  trompe  personne  ;  la  misère  publique  et  privée 
est  attestée  par  des  faits  sans  nombre.  Le  niveau  de  la 
richesse  est  descendu  pour  tous  :  ainsi,  pour  obtenir  le 
titre  de  décurion  cent  mille  sesterces  suffisent  ;  pour  avoir 

(1)  L.  1,  Cod.  Just.,  X,  23. 

(2)  Lamprid.,  Alex.  Sev.,  41,  43. 

(3)  Historia  adversiis  paganos,    v,  18,  §  27. 

(4)  Asimn.f  iv,  17. 


284     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

le  litre  de  chevalier,  400  mille  sesterces.  Cinquante  sous 
d'or  sont  devenus  la  limite  qui  sépare  les  plébéiens  des 
honestiores. 

Toutes  les  classes  étaient  misérables  ;  les  nobles 
étaient  réduits  àia  misère,  les  curiales  fuyaient  les  villes, 
les  ouvriers  étaient  sans  pain.  On  avait  recours  à  l'in- 
fanticide_,  à  Texposition  des  nouveau-nés  pouV  se  dé- 
barrasser d'une  famille  qu'on  ne  pouvait  nourrir  (1)  ;  on 
vendait  les  enfants  une  fois  un  peu  grandis  (2).  Lac- 
tance  ne  trouve  rien  de  mieux  que  de  recommander 
l'abstinence  et  il  formule  des  préceptes  d'un  vrai  Malthu- 
sien (vi,  20).  Les  villes  se  remplissaient  de  paysans  fugi- 
tifs, d'esclaves  affranchis,  de  non-possédants  sans  travail, 
d'oisifs  qui  faisaient  la  queue  chaque  matin  aux  distribu- 
tions publiques,  devenues  générales  non  point  pour  la 
raison  alléguée  par  Augustin  d'fppone  :  qu'  «  il  est  ex- 
cellent que  la  plèbe  sans  terre  vive  sur  le  Trésor  public  » 
{De  civil.,  V,  17),  mais  parce  que  le  fisc  nepouvant  exiger 
que  des  impôts  en  nature,  en  blé,  en  huile,  en  vin  et  ne 
pouvant  vendre  ces  denrées  à  la  foule  de  misérables  qu'il 
y  avait  dans  les  villes,  il  ne  lui  restait  qu'à  les  distribuer 
gratuitement.  A  cette  aumône  recouraient  aussi  beau- 
coup de  déclassés  (3).  La  terre  rfial  cultivée  ne  produisait 
rien  (4).  Il  n'y  avait  ni  commerce,  ni  travail.  Partout  le 
silence  d'une  société  qui  souffrait  dans  sa  vie  matérielle, 
et  au  milieu  de  ces  ruines,  le  fisc  implacable  qui  taxait 
toutes  choses,  qui  dévorait  tout  ce  qu'il  trouvait.  L'expé- 
rience n'avait  rien  appris  aux  gouvernants,  et  même 
plus  tard  Justinien  disait  que  le  premier  devoir  du  sou- 
Ci)  Lactant.,  Divin.  Instit.,  vi,  18,  20,  21-24. 

(2)  Paul  ,  Recep.  Sent.,  v,  11  ;  1. 1.  Cod.  Theod.,  \,S;\.  i,id.,  xr, 
27;  Frag.  Vatic,  26,  34;  Basilu,  Eomelia  contra  avariciam. 

(3)  Ambrosii,  De  officiis  ministr.,  ii,  15. 

(4)  Orosii,  Liber  Apolog.,  26,  §  4. 


CH.    IX.    LE    GRAND    EBRANLEMENT    ÉCONOMlQUli     285 

verain  était  de  mettre  des  taxes,  d'établir  des  impôts, 
d'avoir  de  l'or  pour  le  luxe  de  sa  cour  et  pour  les  besoins 
de  l'annone  publique.  Le  gouvernement  c'était  le  fisc. 
Sur  les  pages  de  la  Notîtia  dignitalum,  là  oii  sont  re- 
présentés les  insignes  du  préfet  du  prétoire,  figurent  les 
provinces  qui  tiennent  dans  les  mains  des  vases  pleins 
de  monnaie.  C'est  bien  là  l'image  de  l'empire  décadent, 
où  Tart  de  gouverner  a  été  réduit  à  l'art  de  faire  de 
l'argent.  On  comprend  que  beaucoup  aient  cherché  une 
trêve  à  leurs  maux  en  se  réfugiant  parmi  les  barbares, 
tant  était  grande  leur  misère,  et  que  saint  Jérôme  ait  vu 
dans  les  barbares  ceux  qui  pouvaient  restaurer  la  so- 
ciété agonisante  (1). 

Dans  cette  longue  époque  de  décadence,  les  manifesta- 
tions les  plus  visibles  pour  nous,  ce  qui  frappait  le  plus 
le  fisc  et  certaines  parties  de  l'administration  publique, 
ce  qui  eut  bientôt  d'importantes  conséquences  sur  toute 
l'économie  publique,  ce  fut  la  diminution  des  métaux 
précieux,  le  grand  manque  de  monnaie.  Après  Auguste, 
c'est  une  succession  de  crises  monétaires,  aggravées  par 
d'impudentes  falsifications,  qui  sèment  autour  d'elles  les 
faillites  et  les  ruines  (2).  [l  n'y  avait  plus  d'or  dans  les 
mines  (3),  et  dans  les  caisses  publiques  et  privées,  par 
suite  des  grandes  dépenses  de  guerre,  des  exportations 
résultant  de  la  balance  défavorable  du  commerce,  des 
incessantes  dissipations  improductives.  On  avait  la  paix 
avec  les  barbares  non  plus  par  la  guerre  mais  par  l'ar- 
gent. Ceux  qui  avaient  de  l'argent  le  cachaient  pour  se 
soustraire  aux  délations  et  aux  proscriptions,  aux  confis- 


(1)  HiERONYMi,  Comment,  in  Ezechielem,  c.  m  ;  viii,  21  (éd.  Migne, 
XXV,  1«9,  502. 

(2)  MoMMSEN,  Histoire  de  la  monnaie,  111,  143  et  s. 

(3)  Flach,  La  table  cVAljustrel.  — Seeck,  Geschichte  des  Untergangs 
der  antiken  Welt,  II,  p.  201  —  Hirschfeld,  Die  Bergwerke,  72'-9i. 


286     CH.    IX.    —    LE    GRAND   EBRANLEMENT   ÉCONOMIQUE 

calions  et  c'était  encore  là  de  l'argent  soustrait  à  la  circu- 
lation, et  ces  petits  trésors,  après  la  mort  de  leurs  pro- 
priétaires, restaient  souvent  dans  les  entrailles  de  la  terre. 
La  rareté  de  l'argent  était  devenue  telle  qu'en  avoir  c'était 
presque  se  rendre  coupable   de  lèse  majesté.  Les  agents 
du  fisc  se  faisaient  délateurs,  et  les  personnes  riches  eu- 
rent à  redouter  leur  propre   richesse.  Toujours  pour  se 
procurer  de  l'argent  on  frappa  d'amende  et  de  conlisca- 
tion  beaucoup  de  crimes  qui  jusque-là  étaient  punis  de 
peines  corporelles,  et  on  accorda  la  faculté   de  ne  pas 
subir  ces  dernières  moyennant  le  payement  d'une  somme 
d'argent.  Il   fut   défendu  de  fondre  la  monnaie  pour  en 
faire  des  ornements,  on  punit  ceux  qui  l'accaparaient  ou 
qui    l'exportaient,   mesures   ordinaires  pour    combattre 
les  effets  d'une   mauvaise  politique  monétaire,  au  lieu 
de  s'occuper  des  causes  véritables.  De  plus,  la  situation 
était  rendue  plus  mauvaise  encore  par  l'introduction  de 
monnaies  de  mauvais  aloi,  de  pièces  d'étain  vernis  d'ar- 
gent, de  véritables  assignats, et  on  soutenait  la  théorie  que 
la  valeur  de  la  monnaie  est  établie  arbitrairement  par  le 
souverain.  Le  fisc  retirait  la  bonne  monnaie,  en  ordon- 
nant que  certains  impôts   et  certaines  amendes  seraient 
payés  en  or  et  en  argent,  et  pour  n'être  pas  fraudé  à  son 
tour  il  décidait  que  les  sous  seraient  convertis  en  lingots  ; 
et  les  percepteurs  de  l'impôt  versaient  au  Trésor  des 
lingots  qu'on  pesait;  puis  ensuite  on  frappait  des  mon- 
naies détériorées.  La  raréfaction  de  l'or  fut  extrême  et 
son  pouvoir  s'accrut  d'une  façon  extraordinaire.  Symma- 
que  (x,  42)   a    signalé  dans  ses   lettres   cette   révolution 
monétaire,   en  disant    que^  de  son  temps^  le  pouvoir  de 
l'or  avait  prodigieusement  augmenté  et  que  les  denrées 
se  payaient  moins  cher  parce  que  le  sou  avait  acquis  sur 
le  marché  une  plus  grande  valeur,  mais  c'était  là  la  der- 
nière phase  de  la  révolution,  commen<3ée  déjà  au  if  siècle, 


CH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ÉCONOMIQUE  287 

et  dans  les  cachettes^  qui  appartiennent  au  m*  siècle 
on  ne  trouve  plus  qu'exceptionnellement  de  l'or  :  au 
lieu  de  l'or  y  abondent  les  monnaies  de  billon  et  de 
bronze. 

La  mauvaise  circulation  avait  ruiné  le  commerce,  ap- 
pauvri les  particuliers  et  les  associations,  ruiné  les  villes 
qui  avaient  placé  les  capitaux  de  certaines  fondations  et 
dont  la  valeur  était  descendue  de  20  0/0.  On  peut  dire 
que  les  empereurs  avaient  arrêté  tout  le  commerce, 
quand  ils  avaient  défendu  aux  marchands  de  porter  sur 
eux  plus  de.  1.000  folles,  une  petite  monnaie  division- 
naire qui  servait  pour  les  petits  échanges  dans  le  com- 
merce courant  ;ilen  fallait  20.000  pour  faire  1.000  francs, 
et  elle  était  si  encombrante  qu'on  la  mettait  dans  de  petits 
sacs,  qui  en  contenaient  chacun  3.125,  et  qui  servaient 
aux  achats.  Pour  les  affaires  plus  importantes  on  avait 
recours  à  l'or  et  à  l'argent  que  l'on  pesait,  et  c'est  pour 
cela  que  les  aurei  ont  des  poids  différents  les  uns  des  au- 
tres, d'où  l'on  peut  conclure  qu'ils  avaient  perdu  le  ca- 
ractère de  signe  représentatif  de  la  valeur  pour  n'être 
que  du  métal  accepté  pour  la  valeur  qu'ils  représen- 
taient. Ainsi  le  commerce  rétrogradait  jusqu'à  l'époque 
oii  acheteurs  et  vendeurs  avaient  besoin  de  se  munir  de 
balances. 

Cette  situation  désastreuse  se  répercutait  sur  la  pro- 
priété foncière  grevée  de  dettes,  qui' croissaient  avec 
l'accroissement  de  la  valeur  des  métaux  précieux  et  cette 
augmentation  n'était  pas  empêchée  par  le  mauvais  état 
de  la  monnaie.  Celui  dont  les  biens  étaient  hypothéqués 
était  frappé  de  deux  façons,  parce  que  la  valeur  de  l'hy- 
pothèque augmentait  par  suite  delà  valeur  croissante  des 
métaux,  tandis  que  la  valeur  de  la  terre  diminuait.  Les 
intérêts  qui  se  trouvaient  augmentés,  prenaient  tout  le 
revenu. 


288     GH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

A  l'absence  de  métaux  précieux  et  aux  vices  de  la  cir- 
culation, la  population  avait  vite  remédié  en  revenant  à 
Féconomie  naturelle.  Au  prêt  en  argent  se  substitua  le 
prêt  en  denrées  consonimables,  comme  cela  se  passe 
alors  que  n'existent  que  les  échanges  en  nature.  C'est  de 
cette  façon  que  furent  payés  les  loyers  des  locataires  et 
les  cens  des  colons  :  et  c'est  ainsi  que  se  faisaient  les 
prestations  aux  prêtres  païens  et  ensuite  aux  prêtres 
chrétiens  :  les  premiers,  nourris  et  entretenus  parla  com- 
munauté, comme  les  seconds,  après  le  Concile  de  Nicée, 
par  l'Etat.  Cette  transformation,  qui  lentement  substitue 
à  l'emploi  de  la  monnaie  le  payement  en  nature,  est  si- 
gnalée dans  les  sources  juridiques,  là  où  elles  parlent  (Je 
l'esclave  qui  emprunte  de  l'argent  et  qui  au  lieu  d'inté- 
rêt consent  au  créancier  un  droit  d'habitation,  ou  bien  de 
celui  qui  reçoit  de  l'argent  et  restitue  du  blé,  ou  paye  ce 
qu'il  reçoit  avec  des  brebis,  etc.  (1),  ou  avec  des  métaux 
pesés,  système  de  transaction  devenu  si  fréquent  à 
répoque  de  Tempereur  Julien,  en  363,  que  dans  toutes 
les  villes  il  existait  des  peseurs  publics  (2).  C'est  certai- 
nement à  cet  état  de  choses  que  devait  se  référer  Diocté- 
tien, quand,  en  286,  il  déclare  qu'on  doit  accepter  la  con- 
vention faite  entre  les  parties  de  prendre  des  choses  au 
lieu  d'argent,  et  même  qu'on  pouvait  donner  en  paye- 
ment les  prestations  d'ouvrage  de  l'esclave  (3).  Tout  cela 
révèle  une  économie  qui  se  développe  à  côté  d'une  autre, 
prête  à  renaître  sur  la  décomposition  de  la  seconde, 
c'est-à-dire  l'échange  en  nature  qui  devient  nécessaire 
après  la  disparition  de  la  monnaie. 

(1)  L.  G,  Cod.  Just.,  IV,  26.  Cfr.  1.  1-1,  1.  17,  Dig.,  xxii,  1  ;  1.  11 
§  1,  Dig.,  XX.  1  ;  1.  12,  14,  16,  17,  23,  25,  Cocl,  iv,  32  ;  1.  9.  Coct, 
IV,  44  ;  1.  17,    Cod.y  viii,  43  ;  1.  1,  §  -1,  Dig.,  xviii,  1. 

(2)  L.  2,  Cod.  Just.,  X,  71  ;  1.  36,  id.,  viii,  54. 

(3)  L.  17  et  20,  Cod.  Just.,  viii,  43. 


GH.    IX.    LE    GRAND  ÉBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE     289 

Ce  retour  de  l'économie  naturelle  est  notamment  vi- 
sible dans  l'organisation  des  impôts,  qui  nous  montre 
qu'il  est  arrivé  sous  l'Empire  ce  qui  se  passe  dans  tous 
les  Etats  où  la  monnaie  devient  rare,  c'est-à-dire  qu'on 
remplace  les  impôts  en  argent  par  des  impôts  en  denrées 
et  autres  objets  en  nature.  Les  provinces,  en  effet, 
payaient  une  grande  partie  des  tributs  avec  du  blé,  du 
vin,  de  l'huile,  de  la  viande  fraîche  et  des  viandes  salées, 
du  bois  et  d'autres  produits.  Certaines  régions  de  l'Italie 
donnaient  du  blé;  d'autres,  comme  la  Campanie,  de  la 
viande  de  porc  ;  d'autres  pays  donnaient  du  chaibon,  du 
bois,  de  la  chaux^ d'autres  des  vêtements  pourl'armée.  Les 
propriétaires,  selon  l'étendue  de  leurs  terres,  donnaient  des 
chevaux  pour  les  postes,  pour  l'armée.  De  plus,  la  cons- 
truction et  l'entretien  des  routes,  des  ponts,  des  fabriques 
publiques  étaient  confiés  aux  populations,  et  la  charge  en 
était  répartie  entre  les  propriétaires  et  les  corporations. 
Ces  dernières  devinrent  de  véritables  organismes  d'Etat 
et  furent  chargées  de  recueillir  et  de  porter  dans  les  villes 
les  tributs  perçus,  c'est-à-dire  les  marchandises  et  den- 
rées, de  les  conserver,  de  les  transformer,  à  l'occasion 
de  les  échanger  contre  d'autres  (Symmach.,  Ep.,  x,  27). 

En  nature  étaient  payés  les  tributs,  en  nature  étaient 
payés  les  traitements  des  fonctionnaires,  des  gouverneurs 
des  provinces,  des  soldats,  les  charges  de  cour,  des  mé- 
decins aux  coiffeurs,  aux  cochers,  aux  professeurs  de 
grammaire,  à  tous  sans  distinction.  Suivant  son  grade, 
chacun  de  ceux-ci  recevait  des  magasins  de  l'Etat,  —  qui 
étaient  devenus  les  véritables  caisses  publiques,  soumises 
par  conséquent  à  une  scrupuleuse  surveillance, —  une  cer- 
taine quantité  d'annones,  c'est-à-dire  du  pain,  du  vin,  de 
l'huile,  du  lard  ;  les  annones  se  distinguaient  en  civiles  et 
militaires, par  différents  noms,  avec  une  hiérarchie  spéciale 
selon  la  qualité  des  personnes  :  pour  tous  du  blé,  de  l'orge. 
Salvigli  ^'^ 


290  CH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ECONOMIQUE 

de  l'huile, du  lard,  du  bois,  pour  d'autres,  selon  la  dignité, 
des  vêtements,  des  chevaux,  des  logements  dans  les  pa- 
lais publics,  et  à  l'occasion  de  la  chaux  et  des  pierres 
pour  réparer  le  palais  public  ou    pour  le  construire. 

Voici  comment  Valérien  fixa  le  salaire  d'Aurélien,  à 
ce  moment  tribun  légionnaire   et  plus  tard  empereur  : 
«  Tu  auras  journellement  16  livres  de  pain  blanc,  40  de 
pain  militaire,  un  «  sestarius  »  d'huile   fine  et  un  autre 
d'huile  inférieure,  la  moitié   d'un  petit   cochon,   deux 
dindes,  30  livres  de  viande  de  porc,  quarante  de  viande 
de  bœuf,  un  sestarius  de  vin,  un  de  sel,  des  légumes  et 
des  olives  autant  qu'il  est  nécessaire.  »    A   Probus    il 
donna  :  «  chaque  jour  30   livres  de  viande  de  porc,  de 
bœuf  et  de    chèvre,   une   dinde   tous  les   deux   jours  ; 
10  sestarii  de  vin  vieux,  et  ensuite   du  lard,  de  l'huile, 
des  olives,  du  sel,  du  bois  à  brûler  autant  qu'il  en  faut  » 
(Vopisc,  Aurei.,  9).   Dans  une  autre  lettre  nous  voyons 
ce  dont  a  besoin  mensuellement  un  chef  de  légion  pour 
sa  maison  militaire  :  26.000  livres  de  blé,  52.000  d'orge, 
630  de  lard,  1.860  sestarii  de  vin,  300  peaux  pour  faire 
des  tentes,  et  en  monnaie  pour  la  solde  25.000  sesterces 
(Trebell.  Pod.,  ClaucL,  4).  Le  tribun  militaire  devait  re- 
cevoir 72.000  livres  de  blé,  2.000  de  lard,  3.500  de  vin, 
230  d'huile,   600  d'huile  inférieure,  480  de  sel,  130  de 
cire.  De  plus,  du  foin,  de  la  paille,  du  vinaigre,  du  bois  ; 
6  mulets,  3  chevaux,  10  chameaux,  30  livres  d'argent  en 
vaisselle,    130  philippi,   et  47  autres  pour  les  dépenses 
de  représentation   et  160  trientes  pour  les  pourboires; 
11  livres  d'argent  en  amphores  et  en  coupes,  2  tuniques 
militaires,  2  faux  de  moissonneur,  4  pour  couper  le  foin, 
un  cuisinier,  un  cocher,  un  charpentier,   un  pécheur, 
deux  esclaves  ou  concubines  a  dont  ils  ne   peuvent  se 
passer  »  et  enfin  les  vêtements  nécessaires  «  et  s'il  veut 
davantage,  qu'il  ne  l'ait  pas  et  qu'il  ne  puisse  l'exiger  en 


CH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ÉCONOMIQUE  291 

argent  »  (id,,  14).  Quand  Probus  fut  nommé  chef  de 
légion,  ses  annones  furent  doublées  et  il^reçut  en  cadeau 
trois  vêtements  (Vopisc,  Prob.,  4).  Après  Aurélien,  la 
magnificence  impériale  se  manifestait  d'ordinaire  par  des 
dons  de  tuniques  de  soie,  de  vêtements  tissés  et  brodés 
dans  les  gynécées  de  l'Etat,  des  terres  et  des  maisons  (1), 
et  Julius  Capitolinus,  en  parlant  de  Tempereur  Macrin,  lui 
décerne  cet  éloge  :  «  il  distribua  largement  des  annones, 
mais  il  fut  économe  d'or  à  l'excès  ». 

L'annone  s'était  substituée  à  l'impôt  foncier,  comme 
le  montrent  les  Codes  de  Théodose  et  de  Justinien  qui 
réunissent  l'un  et  l'autre  dans  le  même  titre.  Il  était  en- 
tendu que  les  propriétaires  pouvaient  payer  tout  ou 
presque  tout  l'impôt  foncier  en  nature  (2),  comme  il  est 
certain  que  la  part  en  nature  augmenta  toujours,  tandis 
que  diminua  la  part  en  argent,  parce  que  les  proprié- 
taires manquant  d'argent  préféraient  fournir  des  denrées, 
des  prestations  variées,  cuire  du  pain,  fabriquer  de  la 
chaux,  donner  des  chevaux,  du  vin,  des  porcs  ;  et  après 
Alexandre  Sévère,  les  dispositions  législatives  sur  les  tri- 
buts en  nature  augmentent,  ce  qui  prouve  leur  irrésis- 
tible diffusion.  Après  la  crise  monétaire,  il  fallut  bien  se 
contenter  de  ce  que  les  propriétaires  pouvaient  donner, 
et  peu  à  peu  on  admit  la  conversion  en  nature  des  diffé- 
rents impôts,  et  toute  l'administration  de  l'Etat  se  trans- 
forma en  une  immense  maison.  On  n'eut  plus  une  caisse 
de  l'Etat,  mais  des  magasins,  Varca  frumentaria,  olea^ 
ria,  les  horrea  chartaria,   candelaria,  piperaioriay   les 


(1)  Vopisc,  Boîios.,  15  ;  Aurei,  j  15  ;  1.  1,  Cod.  Just.,  x,  i. 

(2)  Cfr.  RoDBERTUs,  Jahrbiicher  II,  243  :  VIII,  419.  —  Matthias, 
Grundsteuer,  24-29.  —  Savigny  (Vermischtc  Schriften,  II,  71)  et 
Marquardt  <' jRoem.  Verwaltung,  II,  231)  croient  au  contraire  que 
l'annone  était  un  impôt  additionnel  ou  supplémentaire  à  l'impôt 
foncier. 


292     CH.    IX.    LE    GRAND    EBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

cellae  ou  caves,  les  mansiones,  les  stationes\  pas  de 
budget,  mais  des  comptes  de  magasins  pour  les  cellariae 
species,  c'est-à-dire  pour  le  blé,  le  vin,  l'huile,  la  cire, 
les  vêtements,  pour  tout  ce  que  les  provinciaux  don- 
naient au  lieu  d'argent.  Le  fisc,  c'était  l'annone  ;  les  per- 
cepteurs avaient  un  tant  pour  cent  sur  les  annones,  et 
comme  les  distributions  gratuites  s'étaient  étendues,  les 
deux  pôles,  la  plèbe  d'une  part,  et  toute  la  hiérarchie 
administrative  et  militaire,  d'autre  part,  vivaient  des 
denrées  distribuées  par  l'Etat,  devenu  un  immense  pha- 
lanstère, plus  colossal  que  ceux  des  antiques  monarchies 
orientales.  C'était  déjà  le  moyen  âge. 

Le  système  d'impôts  de  l'Etat    se    trouva  ainsi  tout 
transformé  ;  il  en  fut  de  môme   de  celui  des  municipa- 
lités, auxquelles  on  attribua  la  charge  d'approvisionner 
les  troupes,  de  fournir  les  magasins  placés  sur  les  routes 
militaires,  de  pourvoir  aux  transports,  aux  postes,  etc. 
Tous  les  services  publics  furent  organisés  sur  la  base  des 
prestations  en  nature  et  des  services  personnels.  L'Etat 
s'en  trouvait  bien  et  les  contribuables  auraient  dû  être 
également  satisfaits,  puisqu'ils  étaient  ainsi  dispensés  de 
payer  en  monnaie  qu'ils  ne  possédaient  pas  ;  mais  les 
impôts  en  nature  sont   pour  les   contribuables  les  plus 
ruineux,   parce  qu'ils  laissent   la  place  à  l'arbitraire  et 
aux  vexations  de  ceux  qui   les    perçoivent  ;  parce  que 
le  contrôle  étant  impossible,   ils  rendent  facile  la  cor- 
ruption des  employés,  et  leur  perception  est  désastreuse 
parce    qu'il  faut  donner  aux  percepteurs   dix  pour  un 
de  ce  qui  arrive  aux  magasins  de  l'Etat.  Le  propriétaire 
devait   porter  le   blé   aux  magasins,  et  d'autres  étaient 
tenus  de  le  transporter  sur  les  lieux  de  consommation. 
Aujoui'd'hui  un  hectolitre  de  blé  coûte  16  francs,  et  le 
transport  sur  une  bonne  route  0  fr.  025  par  kilomètre. 
Alors  les  routes  étaient  mauvaises,  et  cela  augmentait 


CH.    IX.    —    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT   ECONOMIQUE     293 

les  dépenses  de  transport^  et  mauvaises  aussi  étaient  les 
charrettes.  Une  loi  de  Constantin  dit  que  sur  un  char  à 
quatre  roues  tiré  par  huit  chevaux  on  ne  doit  pas  mettre 
plus  de  326  kilogrammes,  soit  40  kUogrammes  par  che- 
val, tandis  qu'aujourd'hui  une  charrette  à  un  cheval  porte 
1.000  kilogrammes,  soit  vingt-cinq  fois  plus.  La  dépense 
était  vingt-cinq  fois  0  fr.  025,  soit  0  fr.  62  le  kilomètre. 
Par  conséquent,  le  transport  sur  24  kilomètres  doublait 
le  montant  de  l'impôt.  Et  comme  les  magasins  étaient 
éloignés,  on  peut  voir  ce  que  l'impôt  coûtait  aux  proprié- 
taires ;  de  plus,  les  animaux  étaient  ainsi  pendant  long- 
temps enlevés  aux  travaux  des  champs,  non  seulement 
pour  cestransports,mais  pour  bien  d'autres  services  :  pour 
la  poste,  pour  porter  des  matériaux  de  construction,  du 
bois  pour  les  thermes,  etc.  Les  citoyens  furent  transfor- 
més en  ouvriers  dont  le  travail  était  gratuit  et  obliga- 
toire, et  s'ils  ne  voulaient  ou  ne  pouvaient,  ils  devaient 
envoyer  leurs  esclaves  ou  leurs  colons,  ou  payer  d'autres 
personnes  pour  se  faire  remplc^cer. 

Kennan,  dans  son  ouvrage  Siberia,  dit  qu'un  bon  moyen 
d'écraser  le  paysan  est  donné  aux  ofQciers  de  police  par 
suite  de  l'obligation  où  est  chacun  de  travailler  à  l'entre- 
tien des  routes.  Au  lieu  de  le  faire  travailler  près  de  chez 
lui,  on  l'envoie  à  des  centaines  de  kilomètres.  Celui  qui 
le  peut  donne  un  pot-de-vin  au  fonctionnaire  et  il  obtient 
de  lui  tout  ce  qu'il  veut  ;  celui  qui  ne  le  peut  pas  doit  en 
subir  les  caprices  et  sa  prestation  d'une  ou  deux  journées 
de  travail  lui  coûte  deux  semaines  de  voyage  à  ses  frais. 
Ce  qui  ruine  la  Corée  ce  sont  les  impôts  en  nature. 

Le  gouvernement  ne  se  préoccupait  guère  de  sous- 
traire les  contribuables  aux  conséquences  de  ce  sys- 
tème d'impôts  et  aux  violences  des  percepteurs,  mais 
seulement  à  l'adapter  aux  besoins  de  l'Etat  et  à  trans- 
former l'organisation  basée  sur  l'économie   monétaire 


294  CH.  IX.  —  LE  GRAND  EBRANLEMENT  ÉCONOMIQUE 

en  une  autre  basée  sur  Féconomie  naturelle.  C'est 
en  cela  que  se  révèle,  même  à  l'époque  de  la  décadence^ 
la  solidité  de  l'esprit  administratif  romain,  qui  savait 
distribuer  les  troupes  par  territoire,  cantonnant  la  cava- 
lerie là  où  abondaient  les  pâturages,  pourvoyant  aux 
réserves  pour  les  subsistances  militaires,  établissant  des 
industries  accessoires  pour  la  conservation  des  denrées, 
la  fabrication  de  vases  et  de  récipients,  des  manufactures 
impériales  d'armes,  de  vêtements,  de  teintureries,  en  un 
mot  des  arsenaux  avec  un  personnel  ouvrier  rétribué  en 
nature,  ovi  se  transformait  la  matière  première  fournie 
par  les  tributs  provinciaux,  où  se  tissaient  les  vêtements 
de  soie  pour  les  hauts  fonctionnaires  et  aussi  les  tu- 
niques des  soldats. 

Nous  nous  sommes  arrêtés  à  décrire  cette  grande 
transformation  dans  les  impôts,  comme  aussi  dans  les 
traitements  et  dans  toute  l'organisation  de  l'Etat,  parce 
qu'elle  nous  a  montré  le  regrès  qui  s'était  fait  dans  toute 
l'économie,  le  retour  à  l'économie  naturelle  après  l'arrêt 
de  l'économie  monétaire. 

Nous  pouvons  maintenant  examiner  le  contre-coup 
que  subirent  l'organisation  de  l'industrie,  du  commerce,^ 
de  la  propriété  foncière,  les  économies  domestiques,  le 
capital. 

Beaucoup  de  causes  ont  agi  sur  la  dissolution  écono- 
mique de  l'Empire,  et  parmi  celles  qui  ont  transformé 
les  systèmes  de  production  agricole  et  industrielle,  il  faut 
placer  en  première  ligne  la  cessation  de  l'importation 
des  esclaves.  L'agriculture  s'en  ressentit  aussitôt^  cette 
grande  base  de  l'économie  romaine,  à  laquelle  tous 
étaient  plus  ou  moins  intéressés,  comme  propriétaires 
grands  ou  petits  ou  comme  travailleurs.  Lorsque  le  tra- 
vail servile  ne  fut  plus  abondant  et  bon  marché,  on  eut 
recours  au  colonat,  aux  locations  serviles  et  à  d'autres 


CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT   ÉCOMOMIQUE    295 

contrats,  dans  lesquels  tous  les  travailleurs  donnaient 
au  propriétaire  une  partie  du  produit  brut.  Cette  par- 
ticipation aux  produits  mettait  le  colon  dans  une  dé- 
pendance étroite  du  propriétaire,  dont  les  agents  sur- 
veillaient son  travail  pour  qu'il  fût  le  plus  productif  pos- 
sible ;  mais  une  fois  donnée  la  part  qui  revient  au 
propriétaire  et  après  avoir  fourni  les  travaux  stipulés 
à  la  villa  du  maitre  et  consistant  en  services  de  voiture 
ou  autres  travaux  agricoles,  le  colon  était  personnelle- 
ment libre.  Il  différait  donc  de  l'esclave  qui,  les  travaux 
de  la  terre  terminés,  était  obligé,  dans  les  ergastules, 
de  tisser,  de  teindre  les  étoffes,  de  fabriquer  des  vases, 
des  charrues,  des  chariots,  c'est-à-dire  de  fournir  au 
propriétaire  des  profits  industriels  et  commerciaux  en 
même  temps  qu'un  revenu  foncier. 

Et  alors  il  arriva  que  la  villane  fut  plus  ce  centre  puis- 
sant d'autarchie  économique  où  non  seulement  on  produi- 
sait ce  qui  était  nécessaire  à  la  maison  et  où  on  le  transfor- 
mait, mais  où  on  produisait  aussi  pour  le  marché,  à  l'aide 
d'esclaves  provenant  de  pays  industriellement  avancés. 
Elle  devint  un  gros  magasin  de  denrées,  —  que  les  colons 
y  apportaient  et  dont  les  agents  du  fisc  venaient  prendre 
une  grande  partie  pour  les  annones  publiques,  — avec  un 
petit  nombre  d'esclaves^  ce  qu'il  en  fallait  pour  les  besoins 
du  propriétaire,  esclaves  germains  ou  sarmates,  par 
conse'quent  sauvages,  querelleurs,  ignorants,  incapables 
d'être  employés  à  la  production  manufacturière. 

Ces  faits,  l'épuisement  de  l'esclavage  et  l'introduction 
du  colonat,  décomposèrent  les  grandes  économies  do- 
mestiques et  facilitèrent  l'expansion  du  travail  libre 
auquel  on  dut  avoir  recours^  toujours  dans  une  faible 
mesure,  comme  le  permettaient  les  faibles  ressources  de 
consommation. 

Certains  faits  notables  nous  permettent  de  constater 


296     CH.    IX.    LE    GRAND    EBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE 

rélarglssement  général  de  l'activité  productrice,  c'est-à- 
dire  des  forces  mises  en  mouvement  pour  satisfaire, serait- 
ce  même  d'une  façon  rudimenlaire,  certaines  exigences 
économiques.  M.  Ciccotti  a  fort  exactement  montré  dans 
son  Tramonto  della  schiavitù  (p.  293)  que  les  formes  et 
les  proportions  de  cette  production  ne  peuvent  être  ri- 
goureusement établies  et  déterminées.  Les  écrivains  qui 
ont  étudié  le  monde  classique  y  ont  trop  souvent,  comme 
on  l'a  montré,  transporté  des  idées  et  des  formes  éco- 
nomiques qui  appartiennent  à  l'époque  moderne,  et 
lorsque  les  formes  extérieures  de  la  vie  antique  présen- 
taient quelque  ressemblance  avec  celles  de  la  vie  mo- 
derne, ils  ont,  sans  plus,  assimilé  les  unes  aux  autres, 
procédé  inexact  et  souvent  très  dangereux. 

Ce  que  nous  montre  le  tableau  du  travail  à  cette 
époque  c'est  la  prépondérance  que  le  travail  des  artisans 
prend  petit  à  petit  sur  le  travail  servile.  Les  écrivains  de 
l'Eglise  latine  ne  donnent  plus  à  celui-ci  l'importance 
qu'il  avait  à  Tépoque  d'Auguste.  Saint  Ambroise,  là  où  il 
s'occupe  du  travail,  parle  de  préférence  de  Voperaior^  de 
Voperarius^  de  Xartifex^  de  X agricola,  de  l'ouvrier 
libre  (1)  ;  et  ailleurs,  parlant  des  ouvriers  étrangers  que 
l'on  voudrait  chasser  en  temps  de  disette,  il  se  demande 
si  on  pouvait  encore  les  remplacer  par  des  esclaves  et  où 
étaient  ceux-ci  (2).  Désormais  les  esclaves  on  ne  les 
trouve  plus  que  dans  les  familles,  occupés  aux  travaux 
domestiques,  et  c'est  là  une  servitude  domestique  fort 
différente  de  l'ancienne  (3).  Dans  les  métiers  il  y  a  main- 
tenant des  ouvriers  libres,  des  artisans,  qui  «  cherchent, 
comme  disait  saint  Ambroise,  à  débarquer  l'almanach, 


(1)  De  Noe  et  arca,  eh.  xxix  (édit.  Migne,  XIX, 

(2)  Id.,   De  officiis  ministror.,  m,    47.   —  Lactantii,  De  mort, 
persec,  7. 

(3)  Aristidis,  Oration.,  p.  216,  édit.  Jebb. 


CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE     297 

contents  de  faire  ce  qu'il  faut  pour  se  procurer  du  pain  ». 
Ils  ont  remplacé  les  esclaves  dans  les  métiers. 

Les  lois  règlent  le   louage  de  la  main-d'œuvre,  dé- 
fendent  les  affranchis  contre  l'arbitraire  des   maîtres, 
établissent  la  quantité  d'operae  qu'ils  doivent  fournir,  dis- 
tinguent entre  le  droit  aux  operae  et  le  droit  de  patronage, 
défendent  au  maître  d'obliger  l'affranchi  à  habiter  dans 
sa  maison  et  décident  qu'il  est  libre  d'aller  où  il  veut. 
Ainsi  on  sépare  l'affranchi  de  la  familia  dont  il  faisait 
partie  et  on  l'élève  à  la  condition  d'ingénu  tenu  à  certains 
services  à  rendre  en  nature  ;  et  c'est  là  une  disposition 
importante,   non  seulement  parce   qu'elle   répond  aux 
conditions  de  l'économie   qui  revient  aux  échanges  en 
nature,  mais  parce  qu'elle  tend  à  libérer  l'affranchi  du 
danger  de  s'endetter  et  de  vendre  son  travail  à  n'importe 
quel  prix  pour  pouvoir  payer  le  maître  à  l'époque  fixée. 
Cela  nous  montre  Tindépendance  économique  des  affran- 
chis-ouvriers et  la  fonction  sociale  que  le  travail  libre 
remplit,  et  pour  laquelle  cette  indépendance  doit  être 
complètement  assurée. 

La  diffusion  des  artisans  est  prouvée  par  l'édit  de 
Dioctétien  sur  les  prix  et  par  les  taxes  sur  le  travail. 
Dans  cet  édit,  qui  fut  probablement  appliqué  aussi  en 
Occident  (1),  avec  sa  vaine  tentative  de  fixer  le  rapport 
dans  lequel  une  marchandise  doit  être  échangée  contre 
une  monnaie  de  crédit  dépréciée,  se  révèle  le  dévelop- 
pement qu'avaient  pris  les  professions  industrielles, 
c'est-à-dire  l'économie  urbaine.  Le  type  de  l'économie 
auquel  l'édit  se  rapporte  est  celui  de  la  boutique,  où 
l'artisan  est  aidé  par  ses  fils  et  par  des  apprentis,  et  c'est 

(1)  Bûcher  {Die  Diokletian.  Taxordnung,  dans  la  Zeitschr.  f.  cl. 
gesam.  Staatswiss.,L,  1894),  192  croit  qu'il  ne  s'appliquait  pas  à 
l'Orient,  mais  Lactance  (de  mort,  persec,  7)  montre  qu'il  s'appli- 
quait à  toutes  les  provinces. 


298     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT   ECONOMIQUE 

celui  du  salariat  pour  les  travaux  de  construction,  du 
charpentier,  du  peintre^  etc.  La  constatation  faite  de  ces 
formes  de  production  est  la  seule  chose  certaine  qu'on 
puisse  extraire  de  l'examen  de  ces  tarifs,  à  tort  considérés 
comme  une  preuve  d'une  économie  monétaire,  d'une 
grande  production  de  marchandises,  d'une  activité  indus- 
trielle importante.  A  propos  de  ce  qui  paraîtrait  être  le 
signe  d'une  économie  monétaire,  parce  que  le  salaire  est 
fixé  en  monnaie,  et  parce  qu'on  parle  de  monnaie 
divisionnaire  pour  le  trafic  de  tous  les  jours,  remarquons 
comme  preuve  de  ce  fait  que  même  aux  époques  de  grande 
pénurie  de  l'intermédiaire  circulant,  la  monnaie  est  prise 
comme  terme  de  comparaison  des  valeurs  ;  remarquons 
également  que  souvent  la  compensation  du  travail  est 
donnée  en  nourriture  ou  en  salaire  avec  de  la  nourriture. 
Parmi  tant  de  questions  que  soulève  l'édit,  il  en  est  une 
pour  laquelle  la  réponse  est  certaine_,  et  c'est  la  consta- 
tation, de  la  part  du  législateur,  de  l'importance  des 
artisans  et  du  travail  libre,  c'est-à-dire  de  l'économie 
urbaine,  qui  a  remplacé  les  grandes  économies  domes- 
tiques des  propriétaires  de  latifundia. 

Aussi  dans  cette  période  de  décadence  l'axe  autour 
duquel  tourne  la  société  romaine  c'est  toujours  la  pro- 
priété foncière^  la  terre,  dont  la  possession  n'est  pas  en 
un  petit  nombre  de  mains,  comme  on  le  croit  générale- 
ment. La  distribution  de  la  propriété  est  un  élément 
essentiel  à  connaître  dans  la  phase  de  l'économie  domes- 
tique afin  de  pouvoir  évaluer  le  caractère  et  l'extension 
de  celle-ci,  comme  aussi  l'importance  de  la  production 
urbaine. 

Or,  les  sources  législatives  du  bas  Empire  nous  per- 
mettent d'établir  que,  contre  l'opinion  courante,  la  classe 
des  propriétaires  petits  et  moyens  était  importante,  et 
que,  à  côté  des   richards  —  potentiores,  illustres,  sena^ 


GH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ECONOMIQUE  299 

tores  (1)  —  il  y  avait  d'autres  classes,  qui  se  graduaient 
suivant  l'importance  différente  de  leur  propriété  foncière. 

Le  droit  distinguait  les  personnes  en  diverses  caté- 
gories selon  la  nature  de  leurs  revenus  et  leur  puissance 
économique  :  d'un  coté  il  plaçait  les  propriétaires  fon- 
ciers, ceux  qui  avaient  des  fundi  ou  des  domus,  et  de 
l'autre  les  negotiatores  ou  mercatores,  c'est-à-dire  les 
représentants  du  capital  commercial.  Parmi  les  proprié- 
taires oupossessores  la  différenciation  était  très  grande,  et 
l'on  se  trompe  quand  on  croit  que  le  titre  de  possessore^ 
ou  de  domini  indique  seulement  des  propriétaires  de  la- 
tifundia. Au  contraire  il  y  a  des  possessores  qui  sunt  cii- 
riales  ou  simplement  curiales  ou  honorati  (2)  et  des 
possessores  qui  ne  sont  pas  curiales,  et  des  propriétaires 
plus  petits  ou  des  hommes  privés  (3),  puis  môme  de  la 
plèbe  qui  a  un  peu  de  bien  (4),  et  enfm  les  colons  et  les 
ruraux,  c'est-à-dire  les  vulgaires  paysans  ou  ceux  qui 
sont  asservis  à  la  glèbe  ou  qui  oflrent  comme  mercenarii 
leur  travail  sur  les  places  des  villages. 

Entre  les  propriétaires  de  latifundia  et  ces  derniers  il 
y  a  les  possessores  qui  ne  forment  pas  une  classe  unique 
mais  une  gradation  de  classes  d'après  l'étendue  et  l'im- 
portance de  leur  propriété  foncière,  de  telle  sorte  qu'ils 

(1)  L.  27,  Cod.  Th.,  xi,  1  ;  I.  2.  ici.,  x,  7  ;  1.  4,  Cod.  Just.,  xi, 
6  :  (c  Principalium  domus  possessorum  »,  1.  2,  Cod.  Th.,  xv, 
9  ;  «  domus  clarissimorum  vel  poteiitiura  :  Nov.  Majoriani,  ii, 
§  24. 

^  (2)  L.  12,  Cod.  Th.,  x,  7  ;  1.  12,  id.,  xi,  7  ;  I.  19,  C.  Just.,  i,  4  ; 
1.  14,  id.,  IX,  27  ;  1.  7,  id.,  i,  oo  ;  Nov.  Valent.,  m,  lit.  33  §§1 
et  2. 

(3)  Minores  possessores,  1.  12,  G.  Th.,  x,  7  ;  Tenues  :  Cassiod.,  ii,  24, 
25;  Médiocres,  1.  27,  Cod.  Th.,  xi,  1  ;  Cassiod.,  vu,  45.  Possessores 
qui  non  sunt  curiales  :  Ì.  7,  C.  Just.,  viii,  10.  Privati,  1.  4,  Cod, 
Just.,  XI,  6;1.  4,  Cod.  Th.,  xiii,  9. 

(4)  L.  0,  Cod,  Th.,  xi,  24.  Res  familiares  :  1.  1,  Cod.  Th.,  ii, 
31. 


300  CH.  IX.  LE  GRAND  ÉBRANLEMENT  ECONOMIQUE 

peuvent  appartenir  à  la  curie  si  leur  propriété  est  supé- 
rieure à  25  jugera  (1),  être  honorati,  ou  bien  ne  pas 
sortir  des  médiocres.  Que  tous  ceux-ci  soient  compris 
dans  l'expression  possessores  et  que  ce  nom  ne  soit  pas 
réservé  aux  seuls  propriétaires  de  latifundia  {domini 
possessioniim)  comme  nous  le  pensons  (2),  c'est  ce  qui 
résulte  des  expressions  des  lois  qui  établissent  que  seront 
cariales  ceux  qui  possèdent  25  jugera  et  qui  distinguent 
d'après  la  propriété  les  propriétaires  curiales  et  ceux  qui 
ne  le  sont  pas,  qu'ils  appellent  également  possessores, 
mais  en  ajoutant  le  qualificatif  de  médiocres  ou  minores 
pour  indiquer  leur  exclusion  des  honneurs  et  aussi  des 
charges  de  la  curie.  Possessor  a  une  signification  géné- 
rique, on  l'applique  à  tous  ceux  qui,  à  la  ville  ou  à  la 
campagne,  vivent  du  produit  du  sol  travaillé  par 
d'autres,  aux  grands  comme  aux  petits  propriétaires,  en 
opposition  à  ceux  qui  vivent  du  profit  du  travail  indus- 
triel ou  commercial,  et  en  antithèse  à  la  plèbe,  à  la  po- 
pulace, affirmant  encore  une  fois  l'importance  de  la  pro- 
priété foncière  comparée  aux  autres  formes  de  la  ri- 
chesse (3). 


(1)  L.  23,  Cod.  Th.,  xii,4. 

(2)  Ainsi  FusTEL  de  Coulanges  LHnvasion  germanique,  42.  —  Za- 
CHARiiE  VON  LiNGENTHAL,  ZuT  Rciintuiss  des  vocm.  Stcucrwesens  in 
d.  Kaiserzeit,  dans  les  Mémoires  de  l'Acad.  imp.  des  sciences  de 
Saint-Pétersbourg,  série  8,  t.  VII,  p.  3.  —  Meitzen,  Siedelung  und 
Agrarwesen  der  Ostrogerm.,  Westgerm.,  11,280. 

(3)  Les  possessores  ne  forment  pas  un  arda,  d'après  le  droit, 
bien  que  dans  la  langue  courante  on  les  rapproche  :  c'est  pour 
cela  que  dans  les  Variar,  de  Gassiodore  il  en  est  parlé  comme 
d'un  ordre  ajouté  aux  autres  et  parfois  distinct  (n,  17;  m,  9  et 
49  :  IV,  8  ;  vi,  24  ;  vn,  27  ;  viii,  29),  d'autres  fois  séparé  (in,  44;  v, 
9,  15,  38),  d'autres  fois  en  antithèse  avec  les  décurions  (ix,  4). 
Dans  les  lois  on  distingue  ardo  et  possessores  (1.  4,  Dig.,  lix,9  ;  1.  2, 
Cod.  Th.,  XI,  22,  IVoi).  Valent,  m,  tit.  6,  2,  §  1),  c'est-à-dire  que  les 
possessores  qui  occupent  une  situation  politique  forment  un  arda, 


CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT   ÉCONOMIQUE     301 

Le  fait  qu'il  suffit  de  25  jugera,  c'est-à-dire  de  G  hec- 
tares environ  pour  être  curiale,  le  fait  que  les  curies 
étaient  en  grande  partie  composées  de  personnes  qui, 
pour  fuir  les  rigueurs  du  fisc,  —  «  plus  que  la  perte  de  leur 
fortune  ils  redoutaient  la  prison  et  les  tortures  »  (C.7%., 
XII,  Nov.Maiorani,  ili.  10.),  —  s'étaient  mises  à  cultiver 
leurs  terres  et  se  cachaient  dans  les  campagnes  (1.  19, 
Cod.  Th.,  xii,  1)  et  administraient  les  patrimoines  d' autrui 
(1.  92,  id.),  ou  quittaient  la  ville  pour  s'établir  défini- 
tivement à  la  campagne  dans  l'espérance  vaine  de  se 
soustraire  aux  griffes  du  fisc  (1),  ces  faits,  disons-nous, 
prouvent  l'existence  d'une  nombreuse  classe  de  petits 
propriétaires.  Et  c'est  à  cette  classe  que  se  réfèrent  les 
lois  par  l'expression  de  possessores,  qui  embrasse  tous 
ceux  qui  possèdent  de  la  terre,  si  petite  qu'en  soit  l'éten- 
due (2),  curiales  ou  non  curiales,  tout  propriétaire  non 
cultivateur  (3),  sans  égard  à  la  condition  dans  laquelle 
il  se  trouve  à  l'égard  de  la  curie.  L'étendue  de  la  pro- 
priété ne  sera  prise  en  considération  que  pour  l'ins- 
cription à  la  curie,  et  c'est  de  là  que  naîtra  la  distinc- 
tion en  minores  et  curiales  (4).  On  peut  soutenir  que 


les  autres   sont  toujours  séparés    des    autres  classes   au-dessus 
desquelles  ils  s'élèvent. 

(1)  L.  1,  2,  Cod.  Th.,  XII,  18;  1.  un.,  C.  Just.,  x,  37. 

(2)  Qiiantulacumque  possessio.,  1.  14,  Cod.  Th.,  xi,  1  ;  terrida, 
1.  6,  §  2,  id.,  XI,  24. 

(3)  Cf.l.  6,^5,  Dig.,  L,  4. 

(4)  Les  lois  distinguent  entre  les  posscssores  maximae  dignitatis 
et  pass,  minimele  (1.  18,  C.  Th..  xi,  1),  distinction  qui  se  rap- 
porte non  à  la  fortune  personnelle  mais  aux  charges  et  dignités 
occupées,  de  sorte  qu'un  petit  propriétaire  pouvait  être  inscrit 
parmi  les  poss.  maximae  dzV/?i., c'est-à-dire  parmi  \eshonestiores,et 
un  homme  riche  ^nrmi  les  humiliores,  selon  qu'il  avait  ou  n'avait 
pas  occupé  une  charge  importante  (cf.  1.  6,  Dig.,  xlvii,  11).  En 
conséquence,  possessores' et  reiiqui  possessorcs  distincts  des  plebei 
c'étaient  ceux  qui  possédaient  de  la  terre. 


302     CH.    IX.    LE    GRAND    EBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

même  alors  il  y  avait  dans  les  villes  une  classe  de  pro- 
priétaires, de  possédants,  distincte  de  la  plèbe  (1),  qui 
était  nombreuse  dans  les  Gaules,  comme  on  peut  le  dé- 
duire de  la  déQnition  que  la  loi  salique  donne  du  Roma- 
nus  homo  possessor  (2),  en  Italie,  comme  cela  résulte 
d'autres  sources  (3).  Considérant  que  ne  faisaient  pas  par- 
tie de  la  curie  les  négociants  qui  n'avaient  pas  de  terres 
et  les  plébéiens,  à  moins  que  comme  propriétaires  ou 
comme  possesseurs  d'une  certaine  somme  d'argent  ils 
n'aient  le  droit  d'être  inscrits,  et  rappelant  que  le  princi- 
pal titre  pour  y  être  admis  était  la  possession  d'un  bien 
familial,  il  faut  conclure  que  la  partie  la  plus  faible  mais 
aussi  la  plus  nombreuse  de  la  curie  devait  ótre  formée 
de  petits  propriétaires,  qui  étaient  ces  curiales  inférieurs 
que  les  empereurs  cherchaient  à  défendre  contre  les  com- 
pressions des  puissants,  et  pour  lesquels  fut  constitué  le 
defensor  civitatis  (4). 

L'existence  de  cette  classe  moyenne,  nombreuse  et 
importante,  nous  est  démontrée  non  seulement  par  les 
dispositions  spéciales  prises  à  propos  du  defensor 
civitatis,  des  réformes  cadastrales  de  Constantin  qui 
sépara  les  grandes  propriétés  du  cadastre  commun  (5), 
reconnaissant  ainsi  la  distinction  entre  la  grande  et  la 
petite  propriété,  mais  encore  par  certains  traits  de  la  vie 


(1)L.  7,  Cod.  Th.,  VII,  13;  1.  i33,  id.,  xii,  1  ;  1.  2,  id.,  xi,  22; 
1.  5,  id.,  xiii,  5. 

(2)  Lcx  Salica  xliii,  G  «  Rornanus  homo  possessor  id  est  qui  res 
suas  in  pago  ubi  commanet,  proprias  habet  ». 

(3)  Voir  mon  étude  Sulla  distribuzione  della  proprietà  fondiaria 
in  Italia  durante  l'Impero^    dans   Archivio  giuridico,  LXII,  1899. 

(4)  L.  72,  132  et  173,  Cod.  Th.,  xii.  1.  Cf.  Guénon,  Etude  histo- 
rique sur  le  defensor  cicitatis,  dans  la  Nouvelle  revue  historique  de 
droit,  \m,  321. 

(5)  Zaciiakiae  von  Li^GENTu\h,Zeitschr.f.IlecJitsgesch.Roem.Abth. 
XXV,  241. 


CH.    IX.     —    LE    GRAND    EBRANLEMENT   ÉCONOMIQUE     303 

romaine.  Meme  à  l'époque  romaine  la  partie  la  plus  con- 
sidérable, sinon  la  plus  riche  des  petites  villes,  ceux 
qui  aspirent  aux  emplois,  ceux  qui  exercent  les  profes- 
sions libérales,  était  formée  par  une  bourgeoisie  vani- 
teuse et  endettée,  comme  on  dit  (l),  qui  met  une  bar- 
rière infranchissable  entre  elle  et  les  mercenarii^  la 
plèbe  (2),  et  qui  est  pleine  de  déférence  pour  les  classes 
supérieures  (3)  qu'elle  courtise,  dont  elle  voudrait  s'ap- 
procher et  dont  elle  attend  les  faveurs.  Elle  habile  dans  la 
ville,  et  elle  s'honore  d'être  ciuî>  ei  non  africo  la,  mais  elle 
profite  de  l'emphytéosepourobtenir  des  terres  des  grands 
propriétaires,  terres  qu'elle  fait  cultiver  par  des  colons  et 
qu'elle  exploite  de  la  façon  la  plus  dure  (4). 

L'emphytéose  elles  locations  héréditaires  furent  parmi 
les  moyens  dont  se  servirent  beaucoup  de  cultivateurs 
pour  s'élever  et  rentrer  dans  la  classe  des  possédants,  des 
petits  propriétaires  (5),  et  la  législation  les  protégea,  les 
considérant  même  comme  domini,  parce  que,  sauf  paye- 
ment de  la  rente,  ils  pouvaient  vendre,  faire  donation, 
transmettre  par  testament  les  fonds  emphytéoti- 
ques (6).  En  prenant  ainsi  l'administration  de  terres  im- 
périales ou  sénatoriales,  beaucoup  améliorèrent  leur  con- 
dition,   et  on  peut  croire   que  la  classe   inférieure   des 

(l)  Le  biographe  de  Saint-Martin  dit  que  celui-ci  naquit  à 
Pavie  de  parents  «  secundum  saeculi  dignitatem  non  infimis  », 
SuLPici  Severii,  De  vita  S.  Martini,  ch.  i,  édit.  Migne,  XX,  i62. 

(2)Ambrosii,  De  Tobia,  eh.  xxiv,  édit.  Migne,  XIV,  712. 

(3)  SuLPiGii  Sevèri,  op.  cit.,  ch.  viir. 

(4)  Comme  le  colonat  n'était  pas  compatible  avec  l'emphytéose 
on  doit  admettre  que  la  classe  des  possessores  utilisa  seulement  ce 
dernier  contrat.  C'est  de  ces  détenteurs  de  biens  emphytéo" 
tiques  dont  parle  la  Nov.  Valent.,  m,  tit.  18, 1  ;  1.  4,  Cod.  Just., 
XI,  70  ;  1.  4,  id.,  xi,7i. 

(5)  L.  1.  Cod.  Just.,  1,  34  ;  1.  33,  Cod.    Th.,  y,  13. 

(6)  L.  4,  17,  Cod.  Just.,  xi,  47;  1.  {,id.,  xi,  62  ;  id.,  xi,  63  ;1.  1> 
Cod.  Th.,  V,  11  ;  1.  7,  id.,  xi,  1. 


304     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

citoyens,  c'est-à-dire  la  partie  industrieuse  de  la  ville, 
attirée  par  des  contrats  avantageux,  dirigeait  vers  les 
campagnes  cette  activité  qu'elle  ne  dépensait  pas  dans 
l'industrie,  soit  par  suite  des  préjugés  qui  frappaient 
celle-ci,  tandis  que  l'agriculture  e'tait  toujours  en  hon- 
neur, soit  parce  que  le  travail  industriel  était  peu  de- 
mandé et  de  plus  que,  par  suite  de  l'organisation  corpo- 
rative des  ouvriers,  il  n'y  avait  pas  de  place  avantageuse 
pour  ceux  qui  exerçaient  une  fonction  principalement  pa- 
rasitaire. En  somme  l'emphytéose  augmenta  les  res- 
sources des  médiocres  et  des  minores  possessores,  aux- 
quels fut  ouverte  une  autre  voie  pour  devenir  curiales, 
et  elle  améliora  la  situation  des  cultivateurs  libres  {vi- 
cani)  qui  purent  devenir  possessores.  Dans  les  deux  cas, 
le  dernier  effet  de  l'emphytéose  fut  de  renforcer  la  classe 
des  petits  propriétaires. 

Beaucoup  de  cultivateurs  tirèrent  avantage  de  la  crise 
monétaire  dans  laquelle  se  débattaient  les  autres  classes 
et  l'Etat,  et  du  retour  à  Téconomie  naturelle  ;  ils  amélio- 
rèrent leur  situation  en  devenant  de  petits  fermiers  sur 
les  grands  domaines. 

Ce  qui  paraît  vraisemblable  d'après  les  sources,  c'est 
que  pendant  le  Bas-Empire,  le  nombre  des  personnes  qui 
à  des  titres  divers  étaient  intéressées  à  la  propriété  fon- 
cière augmenta  et  que  beaucoup  de  familles  furent  en 
contact  direct  avec  la  terre.  La  classe  rurale  s'enrichit 
de  tout  ce  dont  s'appauvrirent  les  classes  qui  avaient 
vécu  de  commerce  ou  de  rapine  sur  les  richesses  du 
monde,  et  qui  avaient  improductivement  dissipé  les 
fortunes  monétaires.  Dans  les  campagnes  où  le  besoin 
de  monnaie  se  faisait  moins  sentir,  on  put  pratiquer 
l'économie  naturelle  sans  dommage  et  mèaie  aTec 
proht.  Pouvant  payer  le  loyer  en  nature,  comme  les 
impôts,    pourvoyant  directement  à  des  besoins  très  li- 


CH.  IX.  LE  GRAND  EBRANLEMENT  ÉCONOMIQUE  305 

mités^  et  payant  en  nature  les  artisans,  les  colons,  les 
mercenaires  et  les  marchandises,  la  classe  rurale  ne 
souffrit  pas  de  la  rareté  de  la  monnaie,  dont  les  mauvais 
effets  frappèrent  surtout  la  classe  des  grands  proprié- 
taires, les  négociants,  les  artisans,  les  plébéiens,  tous 
ceux  qui  devaient  payer  des  impôts  en  argent,  et  se  ré- 
percutèrent spécialement  sur  les  classes  urbaines. 

Non  seulement  les  ruraux  ne  souffrirent  pas  de  cette 
crise  monétaire  pour  cette  raison,  et  non  seulement  la 
législation  impériale  facilita  la  formation  des  classes 
moyennes  propriétaires,  l'élévation  des  mercenarii  en 
agricolae  et  défendit  la  simplicité  innocente  des  ruraux 
contre  les  patentes  (1),  mais  on  peut  dire  que  ces  mêmes 
mesures  fiscales  consolidèrent  la  petite  propriété,  tandis 
qu'elles  sonnaient  la  ruine  de  la  grande  propriété,  c'est- 
à-dire  qu'elles  débarrassèrent  celle-là  de  la  menace  per- 
manente du  concurrent  redoutable  qui  toujours  l'avait 
fait  tomber  dans  ses  pièges.  On  sait  que  les  proprié- 
taires de  latifundia  devaient  payer  même  pour  les  terres 
incultes  (2),  qu'ils  ne  pouvaient  réduire  le  nombre  des 
colons  qui  avaient  droit  à  n^être  pas  renvoyés,  ni  celui 
des  esclaves  qu'ils  trouvaient  sur  le  fonds  acheté.  Dans 
ces  conditions,  le  payement  en  nature  était  extraordinai- 
rement  ruineux.  Au  contraire,  la  petite  propriété  mieux 
cultivée  supportait  mieux  le  poids  de  l'impôt,  qui  arri- 
vait toujours  à  être  proportionnel.  Quand  les  impôts 
sont  excessifs,  la  culture  du  latifundium  se  réduit  aux 
terres  les  meilleures.  Au  contraire,  le  petit  propriétaire 
est  toujours  dans  la  nécessité  de  produire  pour  lui  et  par 
conséquent  il  s'étudie  à  payer  sa  part  d'impôt  en  s'impo- 
sant  les  plus  grands  sacrifices.  Le  payement  des  impôts 

(1)  L.  5,    Cocl.    Th.,    I,  29;   1.  3,  id.,  vu,   16;  1.  3,  8,  §  1,  Cod 
Just.,  1,  55  ;  1.  8,  id.,  xii,  22;  1.  6,  Cod.  Th.,  xi,  24. 

(2)  L.  12,  Cod.  Th.,  xi,  1  ;  1.  V,  Cod.  Just.,  xi,  11. 

Salvigli  20 


306     CH.    IX.    • —   LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ECONOMIQUE 

en  nature  est  sans  doute  très  onéreux  ;  cependant  il  a 
quelques  avantages,  et  même  les  économistes  français, 
à  propos  des  paysans  de  l'ancienne  monarchie,  ont  re- 
marqué que  ce  mode  d'impôt  ne  fut  pas  détesté,  comme 
on  pourrait  le  croire,  le  paysan  n'étant  pas  obligé  de 
vendre,  de  subir  le  prix  des  accapareurs,  à  une  époque 
où  manquaient  les  routes,  les  marchés  et  l'argent,  où 
chacun  produisait  pour  ses  besoins  et  où  les  échanges 
étaient  en  petit  nombre. 

Les  points  saillants  que  l'on  peut  rappeler  dans 
cette  rapide  analyse  sont  les  suivants  :  la  dissolution  des 
grandes  maisons  par  suite  de  la  disparition  des  sources 
de  l'esclavage,  la  formation  d'une  petite  propriété  fon- 
cière, c'est-à-dire  de  petites  économies  domestiques  dis- 
sociées dans  les  campagnes,  et  d'une  classe  de  petits  pro- 
priétaires fonciers  résidant  dans  les  villes.  Coordonnons 
ces  faits  avec  le  retour  à  l'économie  naturelle  par  suite 
de  la  rareté  de  la  monnaie  et  voyons  les  effets  qu'ils 
eurent  sur  l'économie  générale. 

Le  premier  effet  fut  de  renforcer  le  régime  de  l'arti- 
sanat, qui  devenait  nécessaire  à  mesure  que  disparaissait 
l'esclavage,  et  de  développer,  bien  que  dans  une  mesure 
restreinte  et  rudimentaire,  l'économie  urbaine,  avec  les 
métiers  et  commerces  qui  servent  à  compléter  les  éco- 
nomies domestiques.  Dans  les  centres  urbains,  dans  les 
bourgs  se  forme  le  petit  métier,  exercé  par  l'artisan  ré- 
tribué en  nature  au  moment  des  récoltes,  par  l'ouvrier 
ambulant  qui  va  dans  les  maisons,  dans  les  campagnes 
iournir  son  travail  et  qui  reçoit  en  échange  des  vivres 
et  des  denrées.  Tout  le  monde  a  recours  à  l'artisan,  le 
grand  propriétaire,  les  petits  et  moyens  propriétaires, 
les  colons,  pour  tout  ce  qu'ils  ne  peuvent  produire  chez 
eux.  Ainsi  progresse  l'économie  urbaine,  qui  existait  bien 
dans  la  période  précédente,  mais  dont  le  développement 


CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT   ÉCONOMIQUE     307 

était  arrêté  par  l'économie  servile.  Maintenant  les  colons 
qui  ont  remplacé  les  esclaves  sont  devenus  eux-mêmes 
les  clients  des  artisans  :  et  tous  demandent  au  petit  ate- 
lier urbain  les  produits  que  la  famille  ne  peut  fournir. 

Dès  lors  progresse  rapidement  la  différenciation  entre 
l'activité  agricole  et  l'activité  manufacturière^  qui  s'éta- 
blit dans  les  villes,  où  elle  restera  désormais.  Si  ce  ré- 
gime des  artisans  ne  sortit  pas  de  son  cercle  étroit  c'est 
par  suite  de  la  pauvreté  et  du  petit  nombre  des  besoins 
de  travail  industriel  de  cette  société.  Cependant,  même 
alors  il  eut  son  importance  et  c'est  ce  que  prouvent  les 
impôts  dont  il  fut  frappé  et  son  organisation  corporative. 

La  crise  monétaire  et  la  ruine  des  grandes  maisons 
frappèrent  à  mort  le  commerce  de  luxe  qui  n'était  au 
service  que  d'une  petite  minorité  de  riches.  Ceux-ci 
souffrirent  plus  que  les  autres  de  la  pénurie  des  valeurs 
d'échange,  ils  s'endettèrent  par  suite  des  intérêts 
exhorbitants  qu'ils  durent  payer  pour  avoir  de  l'ar- 
gent (1)  et  ils  se  trouvèrent  propriétaires  de  vastes  pro- 
priétés sans  avoir  l'argent  nécessaire  à  leurs  besoins 
les  plus  urgents  (2).  Ils  durent  en  conséquence  renon- 
cer aux  coûteux  produits  exotiques.  Les  relations  com- 
merciales avec  les  pays  lointains  cessèrent  et  le  mot 
negociatio  finit  par  désigner  le  petit  commerce. 

L'argent  encore  existant  ne  s'employa  ni  au  commerce 
et  moins  encore  à  l'industrie  productive,  qui,  par  suite 
dé  la  simplicité  de  la  technique,  n'avait  pas  besoin  de 
grandes  dépenses  d'établissement  ni  d'avances  considé- 

(1)  Ambrosii,  De  officiis  ministr.,  ii,  15,  76,  77  :  De  Nebuthe, 
ch.  V,  n°  21,  édit.  Migrie,  XIV,  736. 

(2)  Proba,  veuve  du  préfet  Pétrone,  chef  de  la  très  riche  fa- 
mille des  Anici  qui  possédaient  des  terres  en  Italie,  en  Gaule, 
en  Afrique,  fuyant  de  Rome  devant  l'invasion  d'Alaric,  dut  ven- 
dre des  terres  et  des  bijoux  pour  pourvoir  à  ses  besoins  età  ceux 
des  siens.  Voir  Hieronym.,  Epist.,  viii. 


308     CH.    IX.    LE    GRAND    ÉBRANLEMENT    ÉCONOMIQUE 

rables,  mais  à  l'usure,  aux  prêts  sur  gage,  acceptant  môme 
pour  gage  des  cadavres  (l).  Le  prêt  sur  gage  était  la 
seule  garantie  possible,  et  il  n'y  avait  pas  d'autres  formes 
de  crédit,  alors  que  les  lois  défendaient  aux  décurions  de 
vendre  sans  l'autorisation  d'un  décret  leurs  biens,  qui 
devenaient  ainsi  des  fidéicommis. 

Le    capitalisme    qui  avait^,  dans   la  forme    que  nous 
avons  décrite,  brillé  à  la  surface  de  l'économie  romaine, 
disparut  rapidement,  aux  premiers   signes   des    restric- 
tions qui  frappaient  l'économie  monétaire.  Puisque  l'éco- 
nomie monétaire  représente  la  manifestation  extérieure 
delà  vie  économique,  il  est  clair  que  la  quantité  de  mon- 
naie qui  sert  comme  capital  circulant,  constitue  un  élé- 
ment principal  pour  la  prospérité  matérielle  d'un  pays. 
Quand  celte  quantité  se  restreint  au  plus  strict  minimum, 
il  n'est  pas  possible  d'accumuler  ou  de   former  de  nou- 
veaux fonds  ou  de  remplacer  les  richesses  consommées. 
Cela  est  moins  vrai  aujourd'hui  par  suite  du  grand  dé- 
veloppement du  crédit  et  des  banques,  mais  cela  était 
vrai  dans  l'antiquité,  où  la  monnaie  était  le  seul  matériel 
représentatif  de  la   richesse  et  où   les  métaux  précieux 
étaient  indispensables  pour  l'accumulation  du  capital.  Si 
la  monnaie, et  le  capital  circulant  ne  sont  pas  nécessaires 
àia  vie  humaine,  ils  le  sont  cependant  à  la  vie  civilisée. 
Or,  non  seulement  la  diminution  de  la  monnaie  dispersa 
les  derniers  vestiges  du  capitalisme  antique,  mais   elle 
poussa  la  société  vers  le  prêt  en  nature,  les  prestations 
en  nature,  les  rétributions  en  nature, c'est-à-dire  vers  des 
formes  qui  accompagnent  la  production  domestique  dans 
une  économie  naturelle. 


(1)  Surles  opérations  des  usuriers,  voir  S.  Ambroise,  De  offic. 
minist.,  lu,  ch.  vr,  41  ;  De  Nabuthe,  ch.  v,  n.  21  ;  De  Tobia,  eh.  x, 
n.  36,  ch.  XXI,  ch.  vu,  n.  2o-28,  ch.  viii.  —  Sidon.,  Eplst.,  vi,  8.  — 
Tertullian.,  Liber  de  patientia,  ch.  vu  ;  de  idolatria,  ch.  xxiii. 


CHAPITRE  X 


L  ECONOMIE   ANTIQUE 


Jusqu'à  quel  point  cette  analyse  de  l'économie  ro- 
maine peut-elle  servir  à  noter  les  caractères  principaux 
de  réconomie  antique  et  la  nature  de  ce  qu'on  appelle  le 
capitalisme  antique  ?  Personne  ne  peut  mettre  en  doute 
les  relations  étroites  et  les  affinités  qu'il  y  a  entre  la  ci- 
vilisation romaine  et  les  civilisations  antérieures  :  Rome 
conserve  dans  son  sein  les  plus  grandes  conquêtes  des  ci- 
vilisations antérieures, qu'elle  perfectionne  même.  Certes 
cela  n'exclut  pas  les  dissemblances,  et  il  serait  absurde 
de  rechercher  des  identités  parfaites  entre  des  circons- 
tances et  des  périodes  différentes.  Chaque  peuple  porte 
dans  l'histoire  son  empreinte  particulière  :  les  énergies 
et  les  aptitudes  ethniques,  la  situation  géographique,  la 
densité  de  la  population  ont  toujours  une  influence 
énorme  ;  et  puis  il  y  a  l'imprévu,  les  contacts,  les  vicis- 
situdes historiques  :  c'est  tout  cet  ensemble  qui  donne 
son  caractère  spécial  à  chaque  civilisation.  Mais  pourtant 
quand  les  formes  de  production  sont  identiques,  les  ana- 
logies l'emportent  sur  les  diflérences,  et  l'ensemble  de 
l'économie  se  présente  avec  des  signes  évidents  de  res- 
semblance. 

Il  en  est  ainsi  des  civihsations  antiques  comparées  àia 
civilisation  romaine.  Dans  celle-ci  domine  également 


310  CH.  X.  —  l'économie  antique 

réconOmie  domestique.  Dans  les  monarchies  orientales, 
l'autarchie  de  la  maison  est  prépondérante  et  forme  la 
base  de  l'économie  publique  et  privée,  ce  qui  n'exclut  pHs 
l'existence  de  certaines  manufactures  industrielles,  pour 
certains  besoins  généraux  ou  pour  les  besoins  de  luxe, 
attribut  du  monarque  et  des  classes  privilégiées.  La  pros- 
périté et  la  diffusion  de  ces  industries   sont  en  relation 
étroite  avec  la  fondation  et  la  croissance  des  centres  ur- 
bains, qui  sont  avant  tout  des  lieux  de  production  et  de 
marché,  et   qui   deviennent  ensuite  des  centres  d'action 
politique  et  militaire.    Civilisation   et   ville  sont  en  ce 
sens  équivalentes,  en   ce  que  l'une  suppose  l'autre,  et 
qu'elles  dépendent  réciproquement  l'une  de  l'autre. L'ap- 
parition des  antiques  civilisations  va  parallèlement  à  la 
formation  des  centres  urbains,  où  les  richesses  s'accumu- 
lent, où  les  trafics  affluent,  où  des  productions  spéciales 
sont  concentrées.   Toute  l'histoire  antique   des  peuples 
qui  ont  eu  une  civilisation  nous  atteste  l'existence  de  ces 
centres  urbains,  c'est-à-dire  le  développement   des  arts 
mécaniques,  des  industries,  du  commerce  pour  aider  et 
compléter  les  économies  domestiques. 

En  commençant  par  les  monuments  babyloniens,  par 
la  loi  de  Hammourabi  (2250  ans  av.  J.-C),  jusqu'aux 
monuments  de  l'Orient  et  de  toute  l'époque  hellénique, 
nous  trouvons  les  plus  évidents  témoignages  de  la  pré- 
pondérance de  l'économie  familiale  qui  produit  et  trans- 
forme tout  ce  qui  ne  nécessite  ni  aptitudes  ni  instruments 
spéciaux,  et  de  l'existence  d'une  classe  d'artisans  réunis 
dans  les  villes,  qui  travaillent  sur  commande  ou  pour  le 
marché.  Cependant  la  production  domestique  est  toujours 
la  base  de  toute  la  vie  économique, ce  qui  l'alimente,  ce  qui 
donne  son  empreinte  à  la  civilisation,  et  si  parfois,  dans 
les  périodes  de  grande  prospérité,  elle  semble  disparaître 
et  céder  la  place  à  des  formes  plus  avancées,  il  s'agit  de 


CH.  X. . —  l'Économie  antique  311 

changements  superficiels,  localisés  dans  les  villes,  tandis 
que  l'antique  économie  naturelle  de  la  maison  persiste 
pour  la  grande  majorité  de  la  population.  C'est  pour  ce 
motif  que  les  civilisations  antiques  eurent  un  caractère 
éminemment  agricole,  qu'elles  ne  comprirent  pas  le  bon- 
heur domestique  sans  terre,  qu'elles  mirent  la  propriété 
foncière  à  la  base  de  chaque  maison  ;  par  elle  ils  s'as- 
suraient la  production  du  nécessaire.  C'est  pour  ce  motif 
encore  que  les  non-possédants  furent  dans  une  position 
dépendante,  de  clientèle,  n'ayant  pas  l'autonomie  de  leur 
maison  et  que  les  classes  moyennes  sans  terre  n'eurent 
aucune  importance  politique.  Enfin  c'est  pour  ce  motif 
encore  que  toutes  les  luttes  sociales  eurent  pour  objet 
la  conquête  de  la  terre,  c'est-à-dire  la  condition  de  la 
meilleure  production  domestique. 

Cette  organisation  économique  de  la  production  se 
rapproche  de  celle  de  Fépoque  romaine  et  représente  le 
fond  essentiel  de  son  économie.  Chacune  de  ces  civili- 
sations a  bien  des  aspects  spéciaux,  mais  cela  dépend  des 
conditions  de  milieux,  de  circonstances  de  différente  na- 
ture. Les  plus  anciennes  économies  sont  naturellement 
des  organismes  plus  rudimentaires  et  moins  complexes 
si  on  les  compare  aux  économies  postérieures,  dans  les- 
quelles les  phénomènes  psychologiques,  politiques,  juri- 
diques, artistiques,  etc.,  produits  et  nés  sur  le  sol  écono- 
mique, se  ressentent  des  modifications  de  la  structure 
économique.  Mais  ils  n'agissent  que  peiT  ou  nullement 
sur  les  formes  essentielles  de  la  production,  qui  sont, 
comme  nous  l'avons  dit,  à  peu  près  identiques  pour  le 
monde  ancien.  C'est  pour  cela  que  l'analyse  de  Técono- 
mie  romaine  nous  offre  une  voie  indirecte,  mais  solide, 
pour  pénétrer  au  milieu  des  civilisations  antiques  et  con- 
naître l'allure  de  leurs  économies. 

Leurs  caractères  sont  :  la  spontanéité  et  la  simplicité 


312  CH.  X.  —  l'economie  antique 

de  leurs  moyens  de  production,  une  faible  domination 
sur  les  forces  de  la  nature,  une  circulation  restreinte  des 
marchandises,  une  lente  accumulation  de  capitaux,  un 
petit  nombre  de  personnes  occupées  au  travail  productif, 
peu  de  riches  et  beaucoup  de  clients,  qui  sont  entretenus 
par  les  premiers,  un  commerce  limité  à  quelque  articles 
de  luxe,  la  richesse  sous  toutes  ses  formes  constituée  par 
la  conquête  et  le  favoritisme,  alimentée  par  le  parasi- 
tisme, par  les  spéculations  commerciales,  par  les  impu- 
dences de  l'usure. 

Dans  l'agriculture,  l'absence  de  capitaux  nous  est  ré- 
vélée par  la  prédominance  des  pâturages.  La  richesse 
sous  forme  de  monnaie  est  appréciée  en  tant  qu'elle  peut 
être  thésaurisée,  et  la  thésaurisation  improductive,  qui 
arrête  les  sources  de  la  richesse  elle-même,  est  le  but  de 
la  finance  publique  et  l'idéal  de  chaque  citoyen  :  thésau- 
riser afin  de  dissiper  le  tout  en  un  moment,  dans  une 
expédition  militaire,  dans  une  entreprise  gigantesque, 
dans  des  orgies  sans  nom.  Et  pourtant  c'étaient  là  les 
moyens  par  où  dans  l'antiquité  les  trésors  restituaient  à 
la  circulation  les  masses  métalliques  accumulées,  par 
lesquels  la  monnaie  se  répartissait  et  se  répandait,  après 
avoir  été  cachée,  après  avoir  poussé  les  populations  jus- 
qu'aux limites  de  l'économie  naturelle. 

Qu'on  se  rappelle  les  trésors  trouvés  à  Babylone,  les 
chariots  d'or  qui  accompagnaient  les  despotes  asiatiques, 
les  richesses  d'Alexandre,  le  butin  de  Darius,  les  ri- 
chesses des  Persagades,  d'Ecbatane,  de  Suse,  les  butins 
fantastiques  qui  enrichirent  la  Grèce,  et  on  verra  que 
dans  le  monde  antique  ce  fut  par  les  conquêtes  et  les 
grandes  commotions  politiques  que  l'or  et  l'argent,  ac- 
cumulés dans  les  trésors,  en  sortirent  et  furent  jetés  sur 
les  marchés.  Ils  n'en  sortaient  pas  cependant  pour  semer 
la  prospérité  et  réveiller  l'activité, — aussi  disparaissaient- 


GH.  X.  —  l'Économie  antique  3i3 

ils  complètement  et  ne  revenaient-ils  que  par  les  voies 
de  la  conquête,  —  mais  par  les  excès  dans  les  consom- 
mations auxquels  ne  correspondait  aucune  augmentation 
d'activité  productrice.  Les  consommations  improductives 
dépassaient  et  détruisaient  les  réserves  des  générations 
avares  et  déprédatrices.  Les  civilisations  les  plus  res- 
plendissantes et  les  plus  puissantes  se  différenciaient  des 
précédentes  par  une  augmentation  non  pas  de  la  produc- 
tion, mais  de  la  consommation,  par  de  plus  grands  excès 
dans  les  dépenses  de  luxe,  sans  une  augmentation  pro- 
portionnelle delà  richesse  générale,  et  c'est  dans  ce  sens 
qu'on  pourrait  dire  que  dans  la  succession  des  empires, 
le  dernier  était  moins  riche  que  celui  qui  l'avait  précédé. 

Une  des  conséquences  de  la  production  familiale  et  de 
l'autarchie  de  la  maison  était  que  les  phénomènes  éco- 
nomiques ne  se  mêlaient  pas  à  la  vie  sociale  et  n'avaient 
pas  l'importance  qu'ils  ont  là  où  la  production  est  so- 
ciale. Il  est  arrivé  ainsi  que  les  pouvoirs  publics  ont  pu 
agir  sur  les  phénomènes  économiques  d'une  façon  qui 
ne  serait  plus  possible  dans  les  sociétés  modernes,  où 
ce  sont  au  contraire  les  phénomènes  économiques  qui 
déterminent  les  actions  politiques.  C'est  ainsi  que  les 
despotismes  orientaux  et  les  gouvernements  d'Athènes 
et  de  Rome  purent  mener  des  entreprises  dont  on  cher- 
cherait en  vain  les  motifs  économiques.  Cela  nous  montre 
que  la  recherche  exclusive  du  facteur  économique  pour 
l'explication  de  l'histoire  antique,  en  appliquant  les  in- 
terprétations que  le  déterminisme  économique  —  expres- 
sion qui  nous  semble  préférable  à  celle  de  matérialisme 
historique  — Justifie  pour  Fépoque  contemporaine,  peut 
induire  en  erreur.  Il  n'y  a  pas  de  mesure  pour  tous  les 
âges,  ni  de  cause  identique  pour  tous  les  effets  qui  se 
produisent  à  des  époques  différentes. 

Tout  cela  sépare  le  monde  antique  du  monde  moderne. 


314  CH.  X.  —  l'économie  antique 

et  s'il  y  a  quelque  ressemblance,  elle  est  superficielle. 
Quand  nous  disons  monde  antique,  nous  n'entendons 
pas  parler  de  celui  qui  finit  avec  la  chute  de  l'empire 
romain.  Cette  séparation,  commode  et  exacte  pour  l'his- 
toire politique,  ne  l'est  pas  pour  l'histoire  économique, où 
le  monde  antique  est  bien  plutôt  ce  long  cours  de  siècles 
qui  va  des  civilisations  orientales  à  l'avènement  d'un  fait 
tout  moderne,  d'un  fait  qui  amène  la  transformation  so- 
ciale la  plus  radicale  et  la  plus  profonde,  et  qui  eut  son 
contre-coup  dans  tous  les  domaines  de  la  vie  morale  et 
matérielle,  c'est-à-dire  à  l'avènement  du  capitalisme. 
Dans  cette  longue  période  historique  il  n'y  a  pas  entre 
les  époques  de  grandes  différences  essentielles,  parce 
que  les  formes  de  la  production  restent  identiques.  Par 
conséquent,  si  on  veut  un  terme  de  comparaison,  on  peut 
dire  que  la  Rome  impériale  est  plus  voisine  de  l'Europe 
des  xvi^  et  xvii®  siècles  que  de  l'Angleterre  et  de  la 
France  modernes,  quelle  ressemble,  économiquement 
et  militairement,  à  ce  qu'était  le  Japon  avant  sa  trans- 
formation, comparaison  déjà  faite  par  Vico  avec  une 
merveilleuse  intuition  en  ce  qui  concerne  l'expansion 
militaire  et  l'esprit  belliqueux.  Rien  n'est  plus  vrai  que 
le  tableau  tracé  par  l'illustre  historien  de  l'économie  ro- 
maine, Dureau  de  la  Malle,  en  1840,  lorsqu'il  compare 
l'empire  romain  à  l'empire  russe  de  son  temps,  et  mieux 
encore  à  l'empire  ottoman,  où  une  oligarchie  usurpait 
les  charges  publiques,  accaparait  les  monopoles,  s'enri- 
chissait par  le  pillage  des  provinces  et  les  pachalats,  où 
le  trésor  se  remplissait  parles  confiscations  et  où  le  sou- 
verain frappait  monnaie  en  coupant  les  têtes. 

Ce  qui  distingue  l'époque  moderne  de  Tantiquité,  ca 
sont  les  formes  de  production  industrielle  capitaliste, 
c'est  le  capitalisme,  c'est-à-dire  le  divorce  entre  le  capi- 
tal et  le  travail  et  le  monopole  des  moyens  de  produc- 


CH.  X.  —  l'Économie  antique  315 

tien  qui  imprime  à  l'histoire  contemporaine  une  direc- 
tion  que  ne  peut   pas   avoir  eu  l'histoire  antique.  Les 
peuples  anciens  n'ont  pas    dépassé   la  phase  du  capita- 
lisme commercial  et  usuraire.  L'observation  d'Aristote, 
que  le  commerce  est  le  principal  élément  de  la  richesse, 
s'applique  à  toute  Tantiquité.  En  effet,  le    commerce 
eut   alors  la  place  eminente  qui  appartient  maintenant 
à  l'industrie,  et  visibles   et  nombreux  sont  les   signes 
de  cette  activité  commerciale  dans  les  expéditions  des 
Egyptiens   dans  la  région  du   Pont,  dans  l'Arabie   du 
Sud,    dans  les  établissements   des   Phéniciens  coalisés 
avec  les  Etrusques  pour  se  rendre   maîtres    des    mers 
occidentales,   dans   le    commerce    du   blé  par  les   Hé- 
breux, dans  les  spéculations  des  Hellènes^  etc.,  activité 
commerciale  facilitée  par  une  économie  monétaire  et 
fiduciaire,  depuis  les  billets  de  banque  et  au  porteur  de 
la    maison  de  banque  babylonienne   Egibi,  jusqu'aux 
opérations  des  trapézites  grecs.  Le  commerce  était  alors 
une  profession  mystérieuse,  le  secret  d'un  petit  nombre 
de  travailleurs  improductifs,  dont  l'importance  ne  peut 
être  comparée  à  celle  des  commerçants  modernes,  dont 
on  peut  s'émanciper,  grâce    à  la  facilité  des  échanges, 
aux  renseignements  statistiques,  et  au  développement  de 
l'esprit  coopératif  parmi  les  producteurs. 

Nous  ne  parlons  pas  de  l'usure,  qui  eut  dans  les  so- 
ciétés antiques  un  si:  grand  développement  et  qui  fut  un 
des  principaux  moyens  d'accumulation.  Le  commerce  et 
l'usure  sont  les  deux  facteurs  de  la  vie  économique  de 
l'antiquité,  et  tinrent  la  place  qu'occupe  actuellement 
l'industrie,  où  se  cristallise  le  travail  salarié,  où  se  mani- 
feste l'appropriation  capitaliste,  l'industrie  qui  a  perfec- 
tionné les  échanges  et  créé  de  nouvelles  formes  de  cré- 
dit, supérieures  aux  anciennes  formes  du  capitalisme 
commercial  et  usuraire.  C'est  à  elle  que  se  rattachent  la 


316  CH.  X.  —  l'économie  antique 

naissance  et  le  développement  du  capitalisme  qui  vit  du 
salariat,  de  l'appropriation  de  la  plus-value,  de  l'accu- 
mulation automatique  des  profits.  Le  capitalisme  est 
ainsi  lié  aux  systèmes  modernes  d'industrie  intensive  et 
à  la  domination  des  grands  marchés  internationnaux. 

Les  mêmes  causes,  qui  ont  empêché  à  Rome  la  for- 
mation du  capitalisme  au  sens  moderne  du  mot,  ont  agi 
dans  toute  l'antiquité,  qui  n'a  pas  connu  les  conditions 
qui  rendent  possible  le  monopole  virtuel  des  moyens  de 
production,  l'intensité  extraordinaire  de  la  production 
elle-même.  La  cause  n'existant  pas,  on  n'eut  pas  non  plus 
les  conséquences  propres  au  capitalisme  moderne,  c'est- 
à-dire  la  production  sociale  et  l'appropriation  par  le  ca- 
pitaliste, la  lutte  pour  les  marchés,  la  concurrence  et  les 
crises,  les  sans-travail,  les  faillites  et  la  rébellion  chro- 
nique des  forces  productives  contre  les  formes  imposées 
par  le  capitalisme. 

Aussi  toute  l'histoire  sociale  de  l'antiquité  a-t-elle  une 
tout  autre  allure  que  la  nôtre.  C'est  une  des  conceptions 
les  plus  solides  et  les  plus  originales  de  Marx  que  d'a- 
voir montré  l'origine  récente,  le  caractère  tout  mo- 
derne du  capitalisme,  commencement  d'une  nouvelle 
époque  historique.  Marx  a  lu  dans  l'histoire  moderne 
et  dans  l'histoire  ancienne  avec  une  telle  lucidité  et  une 
telle  vérité  que  les  recherches  ultérieures  n'ont  fait  que 
confirmer  ses  merveilleuses  intuitions. 

L'économie  antique  constitue  un  système  indépen- 
dant, relié  au  nôtre  par  la  série  historique,  mais  gou- 
verné par  des  lois  propres.  C'est  pour  cela  que  les 
effets  d'un  système  en  apparence  identiques  à  d'autres 
appartenant  à  des  époques  et  à  des  milieux  différents, 
proviennent  de  causes  différentes.  Ainsi  par  exemple  la 
concentration  de  la  propriété,  l'expropriation  des  agri- 
culteurs, le  développement  de  la  corporation,  l'abolition 


GH.  X.  —  l'economie  antique  317 

de  Tesclavage  sont  des  faits  que  l'on  rencontre  chez 
beaucoup  de  peuples  mais  il  serait  faux  de  les  attribuer 
à  des  causes  identiques.  De  môme  il  serait  tout  aussi 
inexact  de  mettre  sur  le  môme  rang  les  antiques  luttes 
sociales  d'Israël  au  temps  des  Prophètes,  de  la  Grèce  au 
temps  de  Solon,  de  Rome  sous  les  Gracques  aux  luttes 
sociales  modernes.  Celles-ci  sont  des  luttes  entre  la 
classe  capitaliste,  qui  s'enrichit  de  ses  profits  sur  l'in- 
dustrie qu'elle  contrôle  dans  son  propre  intérêt,  et  le 
prolétariat  sans  terre,  séparé  de  ses  instruments  de  pro- 
duction ;  celles-là  sont  des  luttes  entre  les  propriétaires 
fonciers  et  les  non-possédants,  entre  les  pauvres  et  les 
riches,  entre  les  créanciers  et  les  débiteurs.  C'est  pour 
cela  qu'on  doit  repousser  les  dénominations  de  féodalité 
ég3^ptienne,  de  moyen  âge  hellénique,  et  autres,  qui  ne 
correspondent  pas  à  la  réalité  historique.  De  là  encore 
cette  conséquence  que  le  passé  ne  peut  pas  nous  servir 
d'enseignement  pour  les  crises  futures,  pour  le  contre- 
coup des  formes  industrielles  sur  la  composition  sociale, 
et  encore  moins  pour  l'évolution  industrielle  et  sociale 
possible^  et  pour  les  effets  de  l'économie  capitataliste 
dans  un  avenir  plus  ou  moins  éloigné. 

Le  résultat  de  nos  études  comporte  aussi  une  réponse 
implicite  à  la  question  des  phases  à  travers  lesquelles  se 
dirigerait  l'histoire  des  peuples.  Il  est  impossible  d'établir 
des  formes  bien  nettes  de  production  qui  se  succèdent  ; 
aucune  ne  disparait  entièrement  et  pendant  un  temps 
elle  subsiste  à  côté  des  formes  nouvelles.  Le  dévelop- 
pement économique  ne  se  fait  pas  suivant  une  marche 
rectiligne,  et  tous  les  peuples  n'ont  pas  traversé  les 
mêmes  phases  et  n'ont  pas  progressé  pour  des  causes 
identiques.  On  peut  bien  accepter  la  classification  fon- 
dée sur  des  caractères  extérieurs  :  famille,  atelier,  ma- 
nufacture, machinofacture,  mais  à  condition  de  n'en  pas 


318  CH.  X.  —  l'économie  antique 

faire  des  époques  ou  des  phases  de  succession.  Ces  mots 
doivent  exprimer  des  formes  de  production  qui  s'entre- 
lacent, des  relations  technologiques  auxquelles  corres- 
pondent des  relations  juridiques  et  sociales.  Autrement, 
on  commet  une  erreur  analogue  à  celle  des  catégories, 
d'ailleurs  commodes,  d'économie  naturelle,  monétaire, 
fiduciaire,  autant  de  périodes  d'une  série,  qui  se  succé- 
deraient comme  les  tableaux  d'un  kaléidoscope  ou  un 
schéma  tout  fait  pour  cataloguer  l'infinie  variété'des  faits 
économiques. 

Ce  simplisme  superficiel  a  contre  lui  l'histoire.  C'est 
en  vain  qu'on  essaye  de  ranger  les  faits  dans  une  règle 
uniforme  alors  qu'il  n'y  a  que  des  tendances.  Même  dans 
les  économies  les  plus  simples,  c'est-à-dire  dans  la  pro- 
duction familiale,  au-dessus  de  ce  qui  est  la  nécessité 
inéluctable  du  système,  il  y  a  des  manifestations  régres- 
sives, comme  aussi  des  manifestations  progressives  vers 
d'autres  économies  supérieures.  Une  civilisation  existe 
en  tant  qu'agissent  en  elle  des  énergies  d'ascension  plus 
ou  moins  fortes,  plus  ou  moins  tenaces  et  durables, 
énergies  qui  peuvent  môme  décliner  pour  revenir  au 
point  de  départ,  tout  comme  elles  peuvent  triompher. 

Les   formes   d'économie   naturelle   et    familiale  dans 
leur  intégrité  et  leur  pureté  existaient  peut-être  dans  les 
antiques  groupes  aryens  ou  sémitiques,  comme  on  les 
trouve  plus  tard  chez  les  Germains  et  les  Slaves  ;  mais 
quand  nous  nous  reportons  aux  anciennes  civilisations 
qui  forment  l'antiquité    classique,  nous   avons  devant 
nous  des  formes  mixtes,  c^est-à-dire  l'économie  familiale 
déjà  en  partie  ruinée  ou  mieux  complétée  par  la  produc- 
tion urbaine  avec  la  division  du  travail,  les  échanges, 
l'établissement  des  marchés,  la  constitution  d'une  clien- 
tèle, la  monnaie,  etc.,  l'une  ou  l'autre  prépondérante, 
suivant  les  conditions  de  temps,  de  lieu,  suivant  l'éloi- 


CH.  X.  —  l'Économie  antique  319 

gnenient  des  centres  et  des  marchés,  suivant  les  vicis- 
situdes politiques,  qui  apportent  l'abondance  ou  la  pau- 
vreté. La  famille  n'a  pas  perdu  toutes  ses  attributions 
et  certains  services  qui  étaient  naguère  encore  accom- 
plis dans  rintérieur  de  la  maison,  le  sont  aujourd'hui 
ou  vont  l'être  demain  hors  d'elle. 

Plus  la  ville  prend  d'importance  et  plus  s'étend  l'éco- 
nomie monétaire  et  fiduciaire^  plus  apparaissent  les 
signes  que  l'on  prend  pour  des  phénomènes  d'économie 
capitaliste  et  on  croit  voir  une  classe  de  capitalistes  com- 
parables aux  capitalistes  modernes.  Mais  ce  capitalisme 
est  artificiel,  c'est  l'effervescence  d'une  activité  commer- 
ciale et  monétaire  plus  intense  mais  transitoire^  d'une 
afffuence  plus  impétueuse  de  la  richesse  des  pays  con- 
quis, c'est  une  armature  factice  qui  repose  sur  le  parasi- 
tisme des  entreprises  publiques  et  des  adjudications  pu- 
bliques. Et  cette  classe  est  un  agrégat  hybride  d'indivi- 
dus enrichis  par  des  moyens  fort  divers,  de  grands 
propriétaires  fonciers,  d'usuriers,  de  possesseurs  d'ar- 
gent :  d3masties  de  militaires,  de  fonctionnaires,  de 
prêtres,  que  la  guerre,  les  fonctions  publiques,  l'Etat  en 
un  mot  enrichissent.  Cette  économie  n'a  du  capitalisme 
que  les  reflets  brillants,  des  fumées  vaporeuses  aussi 
brillantes  qu'inconsistantes,  qui  se  dissipent  rapidement 
au  premier  vent  contraire,  laissant  aussitôt  apparaître 
les  antiques  formes  de  l'économie  familiale,  les  plus 
résistantes  et  les  plus  spontanées,  et  le  métier  d'ouvrier 
libre.  Sous  le  vernis  passager,  la  rude  écorce  est  restée 
intacte. 

Ce  qui  précisément  différencie  l'économie  antique  de 
l'économie  moderne,  les  sociétés  anciennes  des  sociétés 
nouvelles,  c'est  le  capitalisme,  l'épine  dorsale  des  Etats 
modernes.  Cet  élément,  fruit  de  la  science,  du  dévelop- 
pement technologique  de  la  production,  de  l'accroisse- 


320  GH.  X.  —  l'économie   antique 

sèment  de  la  population,  de  l'élévation  de  la.  vie  mo- 
rale et  matérielle,  a  donné  à  celle-ci  une  orientation 
différente  du  passé.  Non  seulement  il  a  révolutionné  les 
modes  de  production,  mais  il  est  en  train  de  tout  trans- 
former, la  société  et  la  famille.  La  science  qui  l'a  ali- 
menté, la  science  le  pousse  en  avant,  et  comme  on  ne 
saurait  prévoir  les  conquêtes  que  la  science  nous  réserve 
sur  la  nature,  nous  tomberions  dans, l'erreur  si  nous 
voulions  tirer  du  passé  une  règle  directrice  et  renoncer 
à  la  certitude  dans  une  société  nouvelle  et  supérieure. 


FIN 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Introduction ,    .  i 

Chap.       I.  —  Les  commencements  de  la  richesse.  ...  19 

Chap.      II.  —  Le  capital  mobilier 31 

Chap.    III.  —  Les  placements  fonciers 61 

Chap.     IV.  —  La  petite  propriété 100 

Chap.      V.  —  La  production  des  bhéns 115 

Chap.     VI,  —  La  production  agricole 164 

Chap.  VII.  —  Le  capitalisme 199 

Chap.  VIII.  —  La  constitution  économique  ......  257 

Chap.    IX.  —  Le  grand  ébranlement  économique     .     .     .  276 

Chap.      X.  —  L'économie  antique 309 


Salviou  21 


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